Je ne sais pas à quoi je sers sur cette Terre , je ne sais pas pourquoi je suis là , j'ai l'impression d'être invisible , je marche dans la rue , personne ne me prête attention comme si je n'existais pas. Pourtant j'étais connu et même célèbre il n'y a pas si longtemps , une vraie star même , une star éphémère certes mais n'est ce pas la définition de star aujourd'hui que d'être éphémère ? Je m'appelle Chad Collins , enfin ça c'est mon nom de scène , c'était mon nom de scène . J'ai arrêté la musique et je ne sais même plus pourquoi , c'était pourtant la seule chose qui m’intéressait réellement , ma seule vraie passion avant que cet autre chanteur ne débarque . Aujourd'hui , je ne suis plus Chad Collins mais Matthieu Collin , j'ai 36 ans , je suis célibataire depuis que je suis né et j'habite dans un petit appartement à Paris . J'ai vendu des milliers d'albums , j'ai un visage que toute la France connaît et pourtant personne ne me voit . Je ne me rappelle plus pourquoi je marche ni depuis combien de temps je suis sorti de chez moi , j'ai l'impression de sortir d'une amnésie qui aurait duré éternellement . Dans la rue , je vois plein de personnes pleurer comme si un drame s'était déroulé ce matin ou hier . D'ailleurs quelle heure est il ? Je demande à un passant mais il m'évite sans vouloir daigner me répondre , comme si il ne me voyait pas , j'ai l'impression d'être un reclus , le vilain petit canard de la société . Après avoir consulté l'heure sur l'horloge d'une mairie et avoir découvert qu'il était l'heure de déjeuner , je décidais de me rendre chez moi pour combler mon petit creux . En arrivant devant ma porte d'entrée , j'ai l'impression d'être un étranger , un sentiment étrange puisque j'habite ici depuis une dizaine d'années , j'aurais pu acheter une maison avec ce que je gagnais dans mes tournées mais je voulais rester discret , je déteste la célébrité , les paparazzis m'horripilent et les fans m'affligent , je ne suis pas comme lui. Enfin je n'ai plus de problème à ce niveau là au moins . Mais voilà pourquoi j'ai ce sentiment de ne pas être devant chez moi , la serrure a changé , ce n'est plus la même . Aurais je changé ma serrure il y a peu ? Mais pourquoi , a quoi ce la m'aurait il servi ?
Je cherchais les clés dans ma veste mais mes poches étaient aussi vides que certains cerveaux de ces stars éphémères , j'avais certainement égaré les clés ou elles étaient tombées sans que je ne m'en aperçoive . Même problème pour mon téléphone qui s'était également volatilisé , heureusement mon porte feuille était lui toujours fidèle au poste , certainement mon seul allié sur cette planète, n'est ce pas pathétique ?
Je partis donc en direction du restaurant le plus proche pour combler mon petit creux qui s'agrandissait de plus en plus et en devenait même bruyant . Le restaurant le plus proche ou en tout cas ce qui ressemblait le plus à un restaurant se nommait « Mortellement bon » , bien que le nom ne me réjouissait guère , j'étais affamé et attendit que quelqu'un vienne m'accueillir , j'attendis une bonne demi-heure et comme personne ne vînt , je m'installa à une table en me disant qu'un serveur en voyant un homme seul et affamé devrait avoir la bonté de le servir mais même résultat , personne ne vînt. Pourtant il y avait des gens qui mangeaient autour de moi et des serveurs qui faisaient leur travail . Vexé et toujours aussi affamé , je décidais d'aller me plaindre à l'accueil . Un homme , la cinquantaine largement dépassée se trouvait là , en train d'essuyer quelques verres , une serviette sur l'épaule droite . Il était chauve et avait des lunettes trop grandes pour lui . Dans un jour de bonne humeur , j'aurais certainement ri en le voyant mais pas aujourd'hui , rire était la dernière chose que j'avais envie de faire .
« Bonjour , je pourrais savoir pourquoi personne ne vient me servir ? »
L'homme me fixa pendant au moins deux ou trois minutes , mais je n'ai pas l'impression que c'est moi qu'il regardait , il avait le regard perdu dans le vide , comme si il réfléchissait et il ne me répondait pas .
J'insistais : « Alors , vous avez une réponse à me donner , quelqu'un va s'occuper de moi ou va t-on me laisser mourir de faim ? »
Rien n'y changeait , il ne me répondait toujours pas , il m'ignorait comme tous les autres . Qu'avais je fait de si terrible pour que personne ne daigne m'adresser la parole ? C'était totalement incompréhensible ..
Je partis , furieux , du restaurant mais la même chose se reproduisit quatre ou cinq fois . Effectivement , j'étais le reclus de Paris , il n'y avait plus aucun doute là dessus , mais je voulais à tout prix savoir ce que j'avais fait de si terrible . Les gens dans la rue étaient toujours aussi tristes , même l'homme du premier restaurant avait aussi un air blasé . J'étais le chanteur le plus aimé de France avant qu'il n'arrive et du jour au lendemain , j'étais comme un moine qui cherche des gens à qui parler ou un témoin de Jéhovah . J'avais envie de crier , de me rouler par terre , même de me mettre nu si ça pouvait attirer l'attention de quelqu'un mais je restais calme , je continuais à marcher dans les rues parisiennes , cherchant des réponses à toutes les questions qui se bousculaient dans ma tête . Et soudain j'entendis une de mes chansons , il devait y avoir une radio quelque part car j'entendais ma chanson assez distinctement , ça aurait du faire réagir les gens de me voir et d'entendre la chanson en même temps mais rien , les visages devenaient même de plus en plus tristes . Ma chanson était certes assez triste et passait assez rarement même presque jamais à la radio alors pourquoi aujourd'hui ? J'étais déjà assez de mauvaise humeur pour ne pas qu'on me rappelle que j'avais été une des personnes préférées des français grâce à cette chanson notamment . Je marchais toujours et encore , il était désormais quatre heures de l'après midi , je n'avais toujours rien mangé mais cela n'avait plus aucune importance pour le moment , je n'entendais même plus mon ventre gronder comme s il s'était lui aussi résigné à attendre . Je n'avais même pas ma famille ou un ami sur lequel me reposer , je ne savais plus quoi faire , et je fis comme mon ventre , j'attendis . Assis sur un banc , contemplant la tristesse des gens , les enfants qui eux étaient toujours aussi joyeux et insouciants, les personnes plus âgées qui luttaient à chaque pas pour se déplacer , les ouvriers qui trimaient huit heures durant pour un salaire de misère , au fait quel jour étions nous ? Jeudi ?vendredi ? Je n'en avais pas la moindre idée , j'imagine que ça doit être une période de vacances , les enfants ne sont pas à l'école , le temps est radieux , en été , oui nous devions être en été . Qu'est ce que je faisais déjà hier soir ? J'avais des difficultés à me souvenir de cette soirée et de cette nuit , comme si elles s'étaient arrêtées brusquement . Des bribes de souvenirs reviennent à mon cerveau , une odeur d'alcool , des sons très forts , de la musique certainement , puis un bruit sourd . C'est à ce moment là que je n'ai plus aucun souvenir , plus rien . Des gens passaient devant moi , des milliers de gens passaient , la plupart étaient tristes , semblaient pensifs , soucieux , d'autres pleuraient, mais la vie continuait son cours , sans moi . Je me relevais de ce banc au bout d'interminables minutes , pour moi la vie semblait s'être arrêtée , je n'existais plus sur cette planète et les sept milliard de personnes qui ne s’appelaient pas Chad Collins ou plutôt Matthieu Collin , semblaient s'en foutre royalement . Puis , alors que pour changer j'étais toujours en train de marcher , quelque chose retînt mon attention , un groupe de personnes était agglutiné devant une vitrine . En m'approchant , je découvris qu'il y avait une télé à l'intérieur de cette vitrine . Les gens pleuraient mais leurs regards étaient rivés sur cette télévision , je n'entendais pas très bien ce que la présentatrice disait mais sur le bas de la télé , des phrases déroulaient et l'une d'entre elle s 'afficha en caractère gras . Je vacillais , ce que je venais de voir ne pouvait pas être réel , c'était impossible et pourtant tout concordait , cela semblait tellement logique à présent . Ce bruit sourd , cette amnésie , la tristesse des gens , ces personnes qui m'ignoraient comme si je n'étais pas réellement là . Je ne suis plus là , je n'existe plus pour eux , je vais finir ma vie seul , ma vision devient floue , des policiers m'embarquent , ma vie est finie :
« Dans la nuit du 17 Juillet , nous avons la tristesse de vous apprendre la mort de Johnny Halliday , tué dans une boîte de nuit d'une balle par Chad Collins.».