Berthe et André cultivent leur potager depuis toujours, mais cette année, ils ne comprennent pas : les tomates ne mûrissent pas et restent vertes sur le pied. Par contre, les tomates cerises, c’est la profusion ! Les tiges croulent sous le poids et chaque jour ils en ramassent trois ou quatre kilos. La fin de saison arrive et ils ne souhaitent pas perdre toute leur récolte. Ils distribuent autour d’eux aux enfants, aux amis, au gens du village, mais il en reste toujours trop. Berthe décide d’en faire de la confiture, elle a vu ça à la télé, mélanger les tomates vertes et les tomates cerises. Elle décide d’adapter la recette de sa mère et de se l’approprier.
Il lui faut enlever la peau, le travail est colossal, peler des tomates cerises ! Quelle idée !
Après une heure de travail, elle en a pelé une vingtaine, écrasé une dizaine d’autres et repeint son tablier en rouge. Sa cuisine est repeinte en rouge.
— Nom d’un chien ! Je ne vais jamais y arriver !
Elle consulte la recette sur le vieux cahier et lit qu'après avoir écrasé les tomates il faut les filtrer dans une étamine.
— Une étamine ! Quelle cruche je fais ! Bien sûr une étamine, mais je vais trouver ça où ?
Elle fouille dans les tiroirs, ouvre les placards, cherche dans le linge de sa mère, retourne une partie de la maison. Pas d’étamine. Rien qu’un vieux torchon troué et des serviettes trop épaisses. Soudain, son regard s’arrête sur le panier à linge lavé du jour : elle aperçoit une culotte en coton toute fine, qui dépasse entre deux chaussettes. Un slip de son homme. Berthe le saisit, l’examine sous toutes les coutures et sourit.
— André, mon vieux, tu vas enfin servir à quelque chose, tant pis pour ton slip !
Quelques minutes plus tard, la culotte est solidement suspendue au-dessus d’une bassine. Berthe y verse les tomates mixées. Les pépins restent prisonniers du tissu tandis que le jus s’écoule lentement. Elle contemple son installation avec satisfaction.
— Et voilà ! Pas besoin de dépenser une fortune quand on a de la jugeote !
Malheureusement, le poêle tousse, la porte claque et un petit nuage de cendres s’envole jusque dans la bassine. Berthe, occupée à racler sa casserole, ne s’aperçoit de rien. C’est précisément à cet instant que son gendre pousse la porte de la cuisine.
Il s’arrête net.
Devant lui, une scène d’apocalypse, du sang partout sur les murs, un couteau traîne sur la table, le tablier de sa belle-mère est maculé de rouge et de gris, Berthe penchée sur une bassine à confiture d’où pend une culotte attachée aux anses. Elle marmonne :
— Ça y est, le vieux ne m’embêtera plus avec ses histoires. Cette fois, je l’ai eu !
Philippe devient livide.
— Berthe… Où est André ?
— Ah, celui-là ? Dieu seul le sait !
Le gendre recule d’un pas. Son regard passe du couteau à la bassine, puis de la bassine à la culotte. Il aperçoit alors une traînée rouge sur le sol. Son imagination s’emballe. Il revoit son beau-père, ses colères, ses plaintes incessantes, et comprend soudain pourquoi Berthe a toujours l’air si calme.
Elle l’a supprimé ! Et maintenant, elle fait disparaître les preuves !
— Mon Dieu ! Tu as tué le grand-père !
Berthe éclate de rire.
— Mais tu es fou ! Je n’ai tué personne ! Enfin, regarde-moi ça, je suis en pleine cuisine !
Elle désigne la culotte, comme si cette explication devait suffire à dissiper tous les soupçons.
Sans écouter sa réponse, Philippe pousse un cri, dévale les deux marches de la porte d’entrée et détale dans l’allée à toutes jambes. Il laisse tomber son panier, perd une chaussure et manque de renverser le grand-père sans le voir. Arrivé à sa voiture, il démarre dans un crissement de pneus et disparaît au bout de la rue.
Berthe le regarde s’éloigner, la louche à la main.
— Il est fada le pauvre, je me demande où qu’elle l’a pêché, ma fillotte !
C’est alors qu’André entre dans la cuisine, ses bottes pleines de terre et un panier plein de tomates cerises pendu au bras.
— Je viens de croiser le drôle sur la route. Il courait comme s’il avait le diable aux trousses ! Qu’est-ce que tu lui as encore raconté ?
Berthe regarde son mari, puis sa culotte suspendue au-dessus de la bassine.
— Rien du tout. Il a juste un peu d’imagination.
André s’approche, observe la préparation rougeâtre et le voile de cendres qui flotte à sa surface.
— Et c’est quoi, cette horreur ?
Berthe redresse le menton.
— De la confiture de tomates. À ma façon.
André reste silencieux un instant.
— Ah… Et ma culotte ?
— Elle m’a bien rendu service.
Il se gratte la tête, considère la bassine, puis sa femme, la moutarde lui monte au nez.
Berthe sourit et se prépare à l’engueulade.
Au bout du village, Philippe entre en trombe dans la gendarmerie.
— Vite ! Il faut arrêter ma belle-mère ! Elle a tué le grand-père et elle fait cuire les preuves !
Le brigadier lève lentement les yeux de son journal.
— Et vous avez vu le corps ?
Philippe réfléchit, blême.
— Non… Mais j’ai vu sa culotte !
Le gendarme, pas très futé, enferme Philippe pour 24 h : en cellule de dégrisement.
À la maison, André goûte la confiture, puis se tourne vers Berthe :
— Je me demande si Philippe n’a pas eu raison, tu comptes vraiment m’empoisonner !
Berthe ne sourit plus.