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11 Octobre 2026 à 13:31:00
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Auteur Sujet: Itinéraire d'un boomer  (Lu 89 fois)

Hors ligne BThaler

  • Buvard
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Itinéraire d'un boomer
« le: 07 Octobre 2026 à 21:50:45 »
« La paresse te fait passer à côté de la vie » Luis.

Je ne suis pas écrivain. Vous vous en rendrez compte assez vite. Je suis vieux aussi. Un vieux con avec un TOC : l’hypergraphie. Je note tout. J’ai peur d’oublier.

J’ai pris l'habitude de consigner mes journées, sur des tickets de caisse, des pages de journaux, puis, avec le temps, dans un carnet. J’ai empilé ces âneries au fil des ans, jusqu’à faire déborder une armoire. J’étais décidé à tout envoyer à la décharge. C'était un dimanche ordinaire. Je n'avais rien d'autre à faire, hormis fixer ce cadavre qu'on ranime chaque semaine à la même heure sur une grande chaine nationale. Ne jouez pas les innocents. Vous savez très bien de qui je veux parler. Il est collé à un canapé rouge.
Et soyons honnêtes. Qui peut bien s’intéresser aux états d’âme d’un boomer ? Vous ?

Les sacs-poubelle étaient étalés sur le parquet. J'expédiais les carnets par paquets de dix. Une feuille s'est détachée.
- Bordel !
Ce foutu papier m’avait entaillé le doigt.
En le ramassant, j'y trouve un nom et un numéro. Mon écriture, plus jeune, plus nette. Un peu comme moi à l’époque.
Qu’est-ce que j’avais à perdre ?

J'ai composé le numéro de téléphone.
Huit chiffres.
Une voix enregistrée m'a informé qu’il n'était plus attribué. Je l’ai relu. Deux fois. Je ne comprenais rien. Je suis resté debout à contempler ce morceau de papier comme un imbécile pendant dix, peut-être vingt secondes. Perplexe, presque stoïque.
J'avais oublié que le monde entier avait changé d'indicatif pendant que je rangeais des tickets de caisse dans une armoire.
Il m'a fallu deux appels aux renseignements et un café froid pour retrouver la suite.
Elle a répondu. Pas bonjour. Pas allô. Juste : « T'en as mis, du temps. »
Et me voici, le surlendemain, à mariner dans mon jus sur la banquette d'un restaurant d'hôtel Noviplouc.

I. Chapitre 1.
Mardi 28 mai, 12 h 17. Je suis seul à cette table de merde. J’attends depuis vingt minutes.  Le serveur, un type avec une tête à claques,  me relance pour la quatrième fois :
- Une collation peut-être ?
- Non. Dégage.

Ma prostate ne tient plus. J’approche le déambulateur. Prêt à partir. Je saisis mon baladeur mp3. Volume à 80%. 
C’est précisément le moment qu’elle a choisi pour faire son entrée. Quarante-cinq ans de bonnes résolutions jamais honorées. Sur son visage, le sourire goguenard et un peu candide de la peste de cour recrée que vous rêviez de recroiser… défaite, échouée, ratée. La voilà. Elle traverse la salle compressée dans une robe à pois au bord de l’implosion. Deux tailles en dessous. C’est la mode. Sa démarche ? Un pangolin essoufflé en fin de droits. À ses côtés, sa fille, dix ans, déjà condamnée. Même destin. À elles deux, le QI d’un bulot.

La petite attrape la carte avant même de s'asseoir, file aux desserts et les lit à voix haute. Sa mère pose une main sur la mienne, froide, moite. « Tu as une petite mine, papa. Le cœur, ça va ? ». Une façon polie de vérifier si je vais pas crever avant l’addition.

Je sais ce que vous vous dites. Encore un cynique qui vide son sac pour se faire plaindre ? Non j’assume mes responsabilités. Leurs échecs, c'est moi. Une vie sans discipline, sans modération, sans père ni grand-père. J'ai découvert l'existence de la première il y a cinq ans. La seconde, il y a quatre ans et demi. Avant ça, je coulais des jours tranquilles. Célibataire endurci. Prêt à mourir seul.
Mais voilà. Elles sont là. Et maintenant, je suis coincé dans ce resto infect, avec deux inconnues qui portent mon ADN et qui me regardent comme si j'étais un distributeur de billets.

Rustre? Oui. Vous allez comprendre pourquoi. Je m'appelle Bernard. Mes amis (ceux qui restent) préfèrent « Le Renard ».

Bref. Revenons au déjeuner. La gamine fait tomber sa fourchette. Sa mère, sans lever les yeux : « Ramasse. » Deux syllabes. Le ton, surtout. Je reconnais ce ton, je l'ai pris dans la tronche pendant vingt ans. Sauf qu'à l'époque, ce n'était pas sa voix.

« Tu es né seul, tu crèveras seul, mon petit Bernard. Les amis ? L'âme sœur ? Tout ça, c’est des conneries d’Américains qui cherchent qu’à te refiler leur camelote.»
J'avais neuf ans. Ma mère six verres dans le nez. Elle me servait son catéchisme athée entre deux Ricard. Aujourd'hui, j'en ai soixante-huit de plus. Si votre cerveau ramolli par TikTok peine à suivre : 9 + 68 = 77. Vous y êtes ?

Enfant sous la quatrième république. Ado quand le général a repris la boutique (De Gaulle, le nom vous est familier ?). Jeune adulte sous Giscard (auteur de Dark Romance et de la constitution européenne. Beau parcours ?). Puis les autres. Les retourneurs de vestes.

Au crépuscule de ma vie, je vous fais cadeau de mon expérience.
Je suis né dans la Nièvre en mai 1945. Après l'armistice. Ce jour férié où vous glandez. C'est ça ! la fin de la Seconde Guerre mondiale. Vous en apprenez des choses grâce à mes mémoires ! De rien.

Ma mère : dix ans à Paris avant de suivre son mari à Plôve, près de Nevers. Un trou. Une ville sinistrée, loin de tout, où la souffrance du quotidien égalait celle de l’occupation. Un instituteur, quelques familles et des cheminots.
J’ai donc grandi en enfer. Un enfer vert, au milieu d’une plaine, sans bibliothèque ni cinéma. Une rue bordée de cabanes (des maisons en phase terminale de délabrement).
À l’intérieur des animaux « de compagnie » et quelques humains.

J’allais oublier. L’église et son curé. Et bien évidemment un communiste. Gros Didier. Un type chauve, en surpoids, grand fumeur, vicieux assumé, alcoolique revendiqué. Il en est mort. Il était soûl, seul dans sa cave. Sa femme l’a enfermé par erreur. Il a cuvé. Elle est sortie. Il s’est étouffé dans son vomi. Une sorte de Jim Morrison local.

Gros Didier m'a tout appris. Tu peux être malbâti, con comme une moule, te conduire comme la pire des ordures, et t’en sortir.
Comment ?
Fais de la politique.
Vrai en 1954. Encore plus vrai aujourd'hui. Autant le général plaçait la barre très haut, autant il est facile de rivaliser avec « si tu veux un travail, il suffit de traverser la rue ». Au fond, on a la président qu’on mérite. Mais je m’égare.

J’ai passé les premières années de ma vie à chercher un sens à une existence terne, sans avenir ni ambition et sans personne pour me prouver qu’un ailleurs existait. Mon aînée, Hélène, était trop occupée à se mirer. N’importe quelle anecdote devenait une aventure dont elle était la vedette et moi un simple figurant. Alors j’ai joué la comédie pour faire comme elle.

Un jour d’automne, devant le portail de l’école, je pavoisais devant mes potes de classes. Je leur contais mes dimanches passés à chasser du nazi, aux côtés d’un géniteur… que je n’avais pourtant jamais connu. Mon imagination était déjà fertile !
Quand soudain. Gros Didier surgit comme une masse.
La cinquantaine. Un mètre quatre-vingt, cent kilos, moustache frisée comme Staline, son idole. Pantalon en velours côtelé, veste en tweed grise qui laissait entrevoir une bedaine hirsute. Seul détail qui le différenciait des autres pochards du bled : un foulard rouge noué au cou. Symbole communiste. Ou cache-misère. Les deux, probablement.

Il s’approche de nous.

- Qu’est-ce que vous foutez dehors à cette heure ? Personne ne vous surveille ?
Je réplique.
- Ma mère cuve, ma sœur est enfermée dans sa chambre, et mon père a foutu le camp à ma naissance
Je sais. Tu étais trop laid apparemment.
- Je te ressemblais… apparemment.
Mes potes se gaussent
- T’es un malin toi.
Je le coupe
- Qu’est-ce que tu cherches ?
La responsable de cette …. Maison du savoir.
- La maitresse ?
- Non, la directrice.
- Elle est partie il y a bien longtemps, avec un vieux monsieur
- Elle est plus toute jeune
Nouvel éclat de rire. Gros Didier reprend.
- C’est bien Bernard, ton prénom ?
- Oui msieur.
- Ça te dirait de gagner des sous ?  D’apprendre deux trois trucs.
J’hésite.
- Pourquoi pas ?
- Passe samedi, à 14 h. Tu sais où j’habite.
- Oui msieur
Il s’éclipse aussi vite qu’il est venu.
Paulo, mon meilleur ami.
- C’est un cochon. Il joue à touche pipi avec tout le monde.
- Qu’est-ce que t’en sais ?
C’est ma mère qui me l’a dit.
- Ta mère… celle qui jouait à touche pipi avec les Allemands ?
Et c’est ainsi que prit fin une amitié aussi intense que fugace.

Samedi. 14h pile. Me voici devant la porte du domicile de Gros Didier. Sa maison du peuple (comme il l’avait baptisé). Pas de sonnette.
Je tape. Rien.
14 h 02. Rien.
14 h 05. J'insiste.
14 h 10. Je prends mon courage à deux mains et je décide… de patienter cinq minutes de plus.
14 h 15. La porte s’ouvre. Une femme d’une quarantaine d’années.

- Et bien qu’est ce que tu attends, rentre. Il a dû écourter à cause de toi.
Je m’active. Je pénètre dans un long couloir qui dessert quatre pièces. Au rez-de-chaussée : un salon côté gauche, une cuisine et une salle de bain côté droit, une chambre en face. À l'étage : un grenier accessible par l'escalier. Gros Didier le descend d’un pas lourd.
Il sort un mouchoir en tissu, l'approche de son nez, et y expulse un amas jaune et rouge.

- T’es venu.
- Oui msieur.
- Arrête avec ça. Appelle-moi Didier.
- Oui msieur.
Il ne reprend pas.
- Suis-moi, je vais te montrer quelque chose.
Il m’emmène dans la chambre du rez-de-chaussée. Il pousse une porte en bois gonflée par l’humidité. À l’intérieur, un vieux lit en pin, une armoire en chêne, et des affiches. Partout des affiches du parti communiste français, toutes roulées sur elles-mêmes.
- Bon, si je t’ai emmené ici, c’est pour ça. Pour devenir un citoyen exemplaire.
- Un coco.
- Non, un gardien du peuple. Tu vas participer à sa libération, mettre fin à l’injustice sociale et réduire à néant le libéralisme bourgeois.
- Libé quoi ?
- Peu importe. Prends ses affiches sur le lit. Je m’occupe de la colle et des pinceaux.
Je ne bouge pas.
- Eh ben ? Qu’est-ce que tu fous ?
- Combien ?
- Quoi combien ?
- Je suis là pour gagner des sous. Tu te souviens ?
- Non.
- Ma mère dit toujours « tout travail mérite salaire »
- Ta mère est une victime consentante de l’oppresseur bourgeois. Elle s’est convaincue du bien fondé de la soumission au capital. La vraie liberté, c’est..
Je le coupe.
- Pas d’argent, pas d’affiche.
- 5 Francs
- C’est que dalle.
- À prendre ou à laisser.
- Je dois réfléchir.
- Tu m’emmerdes. Décide-toi.
- C’est d’accord.

Et nous voilà en route pour la ville la plus proche. Nous commençons par la permanence locale du parti. GrosDidier y est accueilli comme un roi. On n'a pas levé le petit doigt, mais on a déjà levé le coude !
Ma première gorgée de pastis. Immonde. J’imite les adultes qui m’entourent.
Ils parlent d’une guerre dans une région de France que je ne connais pas (encore). L’Algérie.
Ils espèrent le départ de l’armée. À l’époque, je n’ai pas conscience que j’assiste à un épisode majeur de notre histoire contemporaine. Ça vous la coupe ? Vous n’imaginiez pas Bernard capable de vous sortir des phrases ampoulées dignes d’un chroniqueur d’émission de variétés. Et bien si.

Reprenons.
Après 1 h 45 de causeries, GrosDidier me saisit le bras, me traine devant la porte d’entrée et me dit.
- Maintenant, allons faire acte de résistance face à l’envahisseur
- Les boshs
- Non, les Américains
- Les libérateurs ?
Il s’arrête net. Il pose un genou à terre. Son visage est à quelques centimètres du mien. Il est si près que je compte les poils de son nez. Il parle doucement sans lever le ton.
- Écoute-moi bien mon petit Bernard, les Américains n’auraient pas pu gagner seuls. Les Soviétiques ont sacrifié des millions de soldats, tu te rends compte.
Il appuie sur le chiffre
- Des millions !
Naïf que j’étais, je rétorque.
- Les Américains plus !
Désespéré, il enchaine.
- Qu’il est con. Non. Beaucoup moins, peut-être 200 000 ou 400 000. C’est beaucoup, mais sans le front Est nous serions toujours en Allemagne.
- Donc, Staline a gagné la guerre ?
- Oui exactement.

Je me permets un aparté (un autre, oui). Les chiffres officiels sont de 13 000 000 de morts pour les Russes et 300 000 pour les Américains. Gros Didier n’était pas loin. Mais à l’époque, sa référence, le tyran rouge, préférait minimiser les pertes.
Après cet intermède historique (ou ce cours de propagande, à vous de trancher), nous partîmes écumer la ville résolus à sensibiliser nos camarades citoyens à la question de l’inégalité systémique entre les classes….Et, si possible, les convertir à notre cause.

Gros Didier n’arrêtait pas de jacter. Il avait le don de vous faire oublier que vous marchiez et pourquoi. Il marchait même trop vite pour mes jambes d’écolier. Il s’agitait. Ses épaules tressautaient. Il ne fixait personne, mais il tournait quand même la tête pour me parler.

- Les masses ont besoin d’être écoutées pour être comprises. Le prolétariat doit devenir acteur de son destin. Mais avant, il faut l’outiller.
- Avec un marteau ?
- Non, mon petit Bernard. Avec des idées.
- Je ne comprends pas.
- Avec des idées tu peux changer le monde, transformer la réalité. Regarde les soviets. Ils ont fait tomber un dictateur. Regarde Robespierre.
Il stoppe puis reprend sa marche.
- Non, oublie. Pense aux autres révolutionnaires français. Ils nous ont libéré, ta famille, la mienne. Uniquement sur un concept. Les droits de l’homme. Maintenant, à nous de raviver l’espoir. Armer le bon peuple avec des mots. C’est ça la solution.
Mais pour que ça marche, tu dois t’assurer que les gens les comprennent. Ce que je vais te montrer te servira plus tard. C’est à ton âge que tout se joue.
Je vais t’aider à poser les fondations, à délimiter les frontières entre ce qui est souhaitable, acceptable et détestable.
Tu feras pareil avec des petits copains. Tu verras à Plovre, tu rencontreras tous les spécimens. C’est une bonne école.

C’est sur ce trottoir que je devins militant. Sans doute le plus jeune au monde. Une sorte de Stakhanov français junior !
Durant les années qui suivirent, Gros Didier me fit découvrir un univers où se croisaient professeurs, ouvriers, hauts fonctionnaires. Certains étaient sincères. Ils y croyaient.

Mon avenir ? Je n'en avais rien à foutre. À cet instant, j'aurais donné ma vie sur un coup de tête. Juste pour voir le monde basculer.
Je sais ce que vous pensez. Comment ce gamin-là a-t-il pu devenir… moi ? Quelqu'un qui n'a jamais cru à rien avant d'en voir l'acte de décès ?

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Re : Itinéraire d'un boomer
« Réponse #1 le: 08 Octobre 2026 à 09:53:28 »
Salut,

et bienvenu, pas d'inquiétude, normalement il n'y a pas de risque à poster sur le forum.
Tu t'inquiètes pour ton style, ça tient la route, je n'ai pas relevé grand chose. Certains passages m'ont fait bien sourire, parfois un peu moins parce que un peu d'abus de "grincement" ou d'adresses au lecteur. Le personnage est quand même attachant, ça ne nous tombe pas des mains ( du moins des miennes)

Bon ces remarques ne sont qu'un avis, je n'ai pas de doctorat.

Et je pose la question à ceux que je commente : utilises tu l'aide de l'IA comme aide à l'écriture ?

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

Hors ligne BThaler

  • Buvard
  • Messages: 3
Re : Itinéraire d'un boomer
« Réponse #2 le: 08 Octobre 2026 à 19:58:49 »
Merci beaucoup.

Je prends note de vos remarques.

Je vais essayer de rendre ça plus fluide. :)

Et non pas d'IA.

Je vais donc m'atteler à corriger cela.

Belle soirée

 


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