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Auteur Sujet: Chronique de la galère quotidienne ep 1  (Lu 110 fois)

Hors ligne Heythem Hamrouni

  • Plumelette
  • Messages: 14
Chronique de la galère quotidienne ep 1
« le: 02 Septembre 2026 à 22:46:57 »
Aujourd'hui, il faisait chaud et on a dû travailler de 8 à 17. Ce n'est pas comme si la chaleur changeait quelque chose, mais il faisait bien chaud, un peu trop chaud. Et même avec une canicule pareille, la tentation de se faire caresser par la lumière du soleil vous prend toujours quand vous êtes employé de bureau.

Bien sûr, vous avez droit à une pause cigarette de quelques minutes. Vous pourriez vous exposer à votre gré au soleil. N'empêche, quand tout est cadré par des règles internes strictes, vous avez toujours l'impression de continuer à appliquer les tâches du boulot.

Le soleil vous pique fort au lieu de vous caresser, même en hiver. Le vent vous agace, surtout quand il fait danser les oiseaux qui voltigent librement dans le ciel. Le tableau devient alors répugnant.

Vous finissez par reprendre votre poste, exactement à l'heure fixée par le règlement. Cette routine se répète quotidiennement, d'une manière tellement mécanique que vous ne voyez plus les oiseaux dans le ciel.

Les oiseaux volent... et vous refusez de les voir.

Hier, nous avons eu une réunion de grande importance pour les dirigeants. On a dû, pendant toute une demi-heure, écouter des vanités à propos de l'argent. L'entreprise a fait des gains colossaux.

Notre cheffe d'équipe, assise pas très loin de moi, parlait chiffon.

Mon collègue d'à côté venait de changer de coiffeur. Il me demandait mon avis sur ses nouvelles moustaches.

La vache, qu'elles sont bien dégueulasses !

Bien sûr, j'ai souri en disant :

- Mais ouais, elles te vont super bien.

Quand on est employé de bureau, la première compétence à maîtriser est le sourire de façade. Le reste vient avec l'habitude.

Vous devez pratiquement forcer un sourire avec tout le monde et le prolonger en fonction de la hiérarchie de l'entreprise. Si c'est un manager en face, vous devez garder le sourire pendant tout l'entretien et résister à toute tentation de lâcher prise.

Quand on débute au bureau, c'est un peu difficile, mais on prend l'habitude. D'ailleurs, tout le monde le fait. Vous avez toujours de qui vous inspirer.

La manager était ravissante, avec sa présence habituelle, sa tenue élégante de réunion et son sourire qui ne quittait point sa mine. Elle maîtrisait cet art et cela lui avait valu son poste de manager.

En vérité, elle était de ces personnes avec une sensibilité rare. Déjà, elle appelait tout le monde par son nom. Et elle ne se trompait jamais, même avec les novices.

Les hommes aiment bien être appelés par leur nom. Mais il est plus facile de les mener par la peur que par l'amour.

Notre manager avait dû apprendre cela.

Moi, j'oublie toujours les noms de mes collègues.

Pourtant, je l'apprécie bien, notre manager. Elle s'appelait Delphine.

Les profits étaient énormes, on nous félicitait. Pourtant, pas un seul des employés présents ne semblait vraiment piger la valeur des chiffres. Mon collègue d'à côté tirait consciencieusement ses moustaches comme s'il comprenait. C'était encore plus dégueu...

Avec les applaudissements venait le point le plus important de la réunion.

L'entreprise avait fait des gains. Vous devriez décupler vos efforts pour qu'elle en fasse davantage.

De retour au bureau, un mail venant d'une collègue de production s'était glissé, on ne sait comment, à la dérobée.

Elle faisait ses adieux.

Bien sûr, elle avait dû faire l'éloge de l'entreprise, de ses années passées sous son joug. On ne sait pas pourquoi, mais ce rituel devient presque obligatoire. En quittant le boulot, on doit toujours chanter les louanges de son poste, des dirigeants, de son activité, même si on en souffrait à mort.

Après les éloges venait une esquisse un peu longue des motivations, pour la majorité professionnelles, de son départ.

La cheffe d'équipe avait laissé, à son insu sûrement, traîner quelques phrases affectives.

Les bureaux tolèrent peu les phrases affectives. Cela baisse les chiffres de gains.

Durant toutes ces années dans l'entreprise, c'était surtout le souvenir d'une invitation à partager un déjeuner avec l'équipe voisine, lorsqu'elle avait oublié son repas, qui l'avait touchée.

Elle avait même eu l'imprudence de dire qu'on n'était pas « juste des KPI ».

Je l'ai lu, son mail, avec une attention accrue.

Je savais que je risquais mon poste.

On n'a pas le temps de lire des mails de cet ordre dans l'entreprise. Et pourtant, les mots, aussi simples qu'ils soient, d'une simple agente de production avaient quelque chose de captivant.

«  Bonjour Natha***

On a reçu votre mail de départ ce matin. On n'a pas eu le temps de s'en mêler. Faut bosser dur.

Le mail était long. On l'a aussitôt archivé. Ça prenait de la place dans la boîte mail, et fallait bien la vider aussi vite pour traiter davantage de commandes.

Enfin... moi, j'avais pris le temps de le lire.

Mot par mot, à vrai dire.

C'était, en quelque sorte, touchant. Le déjeuner. Le départ mûrement réfléchi. Cette histoire d'aventure.

Mais qu'importe, à la fin ?

Vous n'êtes pas le premier employé à quitter l'entreprise après mûre réflexion. Vous ne serez pas le dernier non plus. On va vous remplacer vite. Très vite.

Puis, petit à petit, on vous oubliera.

Un autre candidat prendra le relais. Il arrivera motivé, excité même.

Puis les semaines passeront. Les mois aussi.

Et, sans vraiment s'en rendre compte, sa vie se consumera à petit feu. Jusqu'au jour où il se demandera comment des années entières ont pu disparaître ici.

Il ne saura pas répondre.

Tout se passera très vite.

Vraiment vite.

Lui aussi, il prendra la même route que la vôtre. Un peu fatigué, peut-être. Un peu inquiet, sûrement. Criblé de doutes. Vidé de tout ce qui faisait encore de lui un être humain.

Et il ira trouver une autre entreprise, une autre boîte mail, un autre écran, une autre réunion, une autre prison où gaspiller le reste de sa vie.

Mais qu'importe, à la fin ?

Serait-ce mon sort à moi aussi ?

Ouais. Fort probable.

Enfin... si je ne me fais pas virer avant.

Ouais, je l'estime bien.

Et puis, personne ne m'a invité à déjeuner, moi.

Qu'importe.

Je l'ai lu, ton mail. Vraiment.

C'était sympa.

Mon team leader me dévisage déjà.

Des minutes entières ont été perdues pour rien à lire ce mail.

Peut-être même des années entières, à lire des mails.

Qu'importe, à la fin ?

Ce qui compte vraiment, ce sont les magasins. Et, en ce moment, ils ont fait des pertes.

On me reprochera d'avoir lu ton mail, tu sais ?

Lire des mails nous fait perdre du temps.

Je veux dire : du pognon aux magasins.

Et ils apprécient peu cela.

Pourtant, lire des mails, c'est tout ce qu'on fait, ou presque...

Ouais, on n'est que des KPI, enfin.

Les pertes seront sûrement analysées en réunion.

Je n'aurais pas dû lire ton mail, peut-être.

Et pourtant, c'était vite.

T'as passé des années, toi, à lire des mails...

Ouais.

Je l'ai lu, ton mail.

Le mail a été archivé.

La boîte a été vidée.

Il fallait bien la vider, enfin.

Il faut peut-être imaginer Sisyphe, le cul sur une chaise, dans un bureau, à travailler de 8 à 17.»

« Qui es-tu donc, à la fin ? Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui,éternellement, accomplit le bien. »

 


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