Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

18 Août 2026 à 01:13:13
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Bienvenue au Monde ! » Présentations et cérémonie de bienvenue » Le paradoxe de l'orque

Auteur Sujet: Le paradoxe de l'orque  (Lu 101 fois)

Hors ligne Pascalou40

  • Buvard
  • Messages: 1
Le paradoxe de l'orque
« le: 13 Août 2026 à 11:38:30 »
Le paradoxe de l’orque

C’est immuable. À chaque fois qu’il passe devant ce bateau, les souvenirs affluent par vagues. Le Neveu, comme toujours, se laisse submerger, avide qu’il est de ce pan de vie maintenant révolu, de cette histoire commune et intemporelle avec son oncle, le Capitaine…

Le Capitaine est parti. Lui, le marin, le pêcheur de gros, le gros pêcheur aussi, était un personnage tellement truculent qu’on se demande si ce mot n’a pas été inventé pour lui. Rugbyman dans sa jeunesse, il s’était déjà taillé une solide réputation parmi les « bestiaux » de devant, parce que ce n’était pas un virevoltant, l’animal ! Il aimait plutôt l’ambiance feutrée des mêlées, le contact rassurant de ses copains, l’odeur du camphre et, accessoirement, balancer quelques bourre-pifs, histoire de faire goûter la pelouse aux adversaires. Ou plutôt la boue, parsemée de-ci, de-là, de quelques brins d’herbe folle. Il faut dire que dans les années soixante, on était moins exigeant qu’aujourd’hui sur l’écrin. On préférait le sang et les larmes des sorties de mêlées aux envolées presque lyriques du rugby contemporain.

Mais revenons à nos poissons. La destinée du Capitaine, après l’intermède rugbystique, allait s’écrire dans les embruns de l’océan. Plus précisément au large d’un petit port du Sud-Ouest de la France, théâtre ô combien symbolique d’histoires et de drames, de contes et de légendes, de rencontres merveilleuses ou cauchemardesques. Ces récits étaient narrés par des marins de retour de campagnes, fatigués, éreintés, rincés, le regard un peu vide mais le verre bien rempli. Ces matelots étaient heureux de captiver leur auditoire, constitué pour la grande majorité de messieurs tout-le-monde. Ils venaient dans ce bar en sous-sol, au mobilier patiné par le temps et à la décoration d’une autre époque, oublier pour un moment les petits tracas de leurs existences somme toute un peu tristes et insipides.

Le Capitaine, habitué des bistrots et des troisièmes mi-temps, se retrouvait souvent aux mêmes endroits que ces vieux loups de mer. Il fêtait tantôt des victoires, tantôt des défaites d’ailleurs. Là n’était pas la question. Il écoutait goulûment ces récits merveilleux ou effrayants, mais à chaque fois passionnants. Petit à petit, tout doucement mais inexorablement, il devint le premier aficionado à fréquenter l’établissement.
Il venait même exclusivement pour les marins. Ceux-ci, qui n’avaient pas que du sel ou de l’écume dans leur boîte crânienne, enjolivaient à profusion leurs histoires pour que l’auditeur subjugué sorte un énième bifton, garantissant ainsi la durée et la qualité des épopées.Le Capitaine n’était pas monsieur tout-le-monde. Il était fier, il était fort, du haut de ses un mètre soixante-cinq pour un bon quintal. Il voulait lui aussi goûter à l’aventure, passer de l’autre côté de la barrière parce que les histoires ne lui suffisaient plus. Il voulait devenir acteur, satisfaire sa curiosité insatiable et découvrir par lui-même l’océan dans toute sa majesté et son immensité, jouir de sa générosité ou subir ses colères, pêcher des monstres ou des sardines. Il s’en foutait, les dés étaient jetés. Il embarqua un beau jour pour l’aventure de sa vie.

Tout commença avec une pinasse, petite embarcation typique de la région, qu’il avait acquise pour une somme modique et avec laquelle il fit ses premières armes. Il sortait quand la mer était belle. Il emmenait son neveu, un ado pas très avenant : grand, maigre, le visage mangé par l’acné, d’une timidité presque maladive. Le gamin vouait pourtant à son oncle une réelle admiration, probablement parce qu’il représentait la confiance en soi et l’arrogance propres aux hommes qui ne doutent pas, l’exact inverse de lui-même. Aussi improbable que cela puisse paraître, la mayonnaise prit entre ces deux-là. Ce qui n’était au départ qu’une corvée familiale — promener le fils de sa sœur — se mua en amitié véritable, en complicité. Subissant parfois les colères légendaires du Capitaine, le Neveu faisait le dos rond parce qu’il savait qu’après l’ouragan, l’embellie arriverait avec les regrets. C’était comme ça, le lien qui s’était tissé entre eux était plus fort que la pire des tempêtes parce qu’ils étaient habités par la même passion, la même flamme.

Ils partaient donc pêcher quelques chipirons, petits céphalopodes délicieux, cuisinés par les épouses des marins qui avaient chacune leur recette héritée de leurs aînés, dont le secret était jalousement gardé. Cependant, la nature humaine étant faillible, ces honorables matrones qui se retrouvaient les jours de marché ou le dimanche à l’église, ne pouvant se retenir de trahir leur héritage familial, se divulguaient toute honte bue leurs procédés culinaires au cours de discussions animées et bruyantes.

Quant au Capitaine, il se lassa assez rapidement de sa pinasse, qui avait pourtant donné le maximum, mais qui se révéla trop limitée pour satisfaire sa soif d’aventure et son rêve d’immensité. Ce fut donc tout naturellement qu’il se sépara de sa barcasse et qu’il se mit en quête d’une nouvelle embarcation, digne de son rang et de son ego légèrement surdimensionné. Il trouva vite chaussure à son pied et jeta son dévolu sur une belle vedette en bois, plus grande, équipée de deux moteurs qui, assurément, le mèneraient vers les grands espaces tant convoités. Cependant, il apprit vite à ses dépens qu’un bateau, c’était comme un cheval à l’écurie, comme il le disait souvent : ça coûtait cher. Le Capitaine se mit donc en quête d’un associé et le trouva comme d’habitude dans un bar, en la personne d’un mineur de fond à la retraite qui avait posé ses valises dans un appartement du front de mer. L’homme était à la recherche d’aventure lui aussi et avide d’horizons infinis. C'était un sentiment bien compréhensible après une carrière passée dans l’exiguïté des galeries souterraines, un environnement si peu propice à un être humain, génétiquement plus proche du dauphin que du lombric.

Un jour qu’il déambulait sur son vieux scooter, le Capitaine repéra un géant caché parmi les plus grosses unités du port. Le navire flottait là, perdu entre les vedettes dernier cri en matériaux ultramodernes, équipées de moteurs puissants, aux vitres fumées qui abritaient les cabines luxueuses des regards du commun des mortels. C’est sa taille qui l’avait relégué au milieu des possessions des grands de ce monde. Il mesurait quatorze mètres, il était en bois exotique de haut en bas, fabriqué par des charpentiers de marine, des surdoués qui avaient patiemment assemblé la bête avec une dextérité et un savoir-faire que seules des mains humaines pouvaient engendrer. Sa coque ronde, élaborée selon les modèles des chalutiers de l’époque, était parfaite et son étrave, qui montait à hauteur d’homme, semblait invincible, prête à affronter les houles redoutées du Golfe de Gascogne. Son unique moteur était un vieux bourrin de péniche qui tournait lentement mais qui permettait au bâtiment d’avancer, pas très vite certes, mais sûrement, même dans les pires conditions météorologiques. L’épave endormie ne bougeait plus depuis longtemps, sa peinture s’écaillait, ses équipements rouillaient, les petits pavillons étaient en lambeaux… Bref, la bête se morfondait, s’étiolait en attendant un hypothétique sauveur qui pourrait lui rendre son lustre d’antan et retourner parcourir l’océan en fendant les flots de sa belle étrave profilée.

Ce fut un coup de foudre pour le Capitaine qui commençait à prendre de la bouteille, au sens propre bien sûr, et qui cherchait un nouveau défi à relever. Il voyait déjà en ce navire l’écrin qui symboliserait l’apothéose de sa carrière de marin chevronné et amoureux des vieilles coques. Cerise sur le gâteau, posséder ce bâtiment lui conférerait un nouveau statut auprès du monde fermé et sélectif de la plaisance. Il obtiendrait enfin cette notoriété après laquelle il courait depuis qu’il s’était pris de passion pour la marine. Il acheta donc le navire pour pas très cher, avec son vieux copain le mineur, à un chirurgien bordelais qui avait eu une lubie éphémère et qui était bien content de se débarrasser de cet objet plus encombrant qu’un bistouri.Alors commença une nouvelle aventure.

Le Capitaine, ayant enfin trouvé un outil digne de sa démesure, focalisa toute son énergie et ses moyens pour rendre sa splendeur à son bateau. Il mobilisa son équipage : son neveu, le mineur, l’ancien militaire, le copain d’enfance, le spécialiste de tel ou tel domaine au gré des besoins. Pendant des semaines, des mois, tout le monde s’affairait, grattait, ponçait, réparait, remplaçait, peignait, subissait les foudres du Capitaine, baissait la tête et continuait en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre là à se faire hurler dessus alors qu’il aurait été cent fois mieux à se torchonner avec ses copains au bistrot du coin.La récompense fut à la hauteur de l’investissement. Le navire retrouva tout son lustre d’antan et il regagna sa place au ponton, au milieu des vedettes modernes, à cette différence près que, dorénavant, c’était lui qui attirait la lumière et qui faisait se retourner les badauds lorsqu’il empruntait le chenal qui accédait à l’océan.

La période faste pouvait commencer et les sorties se succédaient à un rythme soutenu, surtout durant la période estivale, quand les thons approchaient suffisamment des côtes pour être à portée de ligne. Car il faut le savoir, ce poisson majestueux, ce roi des océans, ce paquet de muscles d’une puissance incroyable, représentait le Graal des plaisanciers. Chaque été, une lutte sans merci s’engageait pour déterminer lequel serait le meilleur au travers de concours organisés, symboles pathétiques de la vanité des hommes. Le Capitaine, aux antipodes de ces considérations philoshiques de comptoir, pouvait désormais lutter à armes égales avec les plus fortunés. Ces derniers, connaissant sa valeur, se mirent à le craindre, lui et son équipage hétéroclite, sorti d’on ne sait trop où, mais devenu terriblement efficace au fil des sorties et des engueulades tonitruantes qui poussaient immanquablement à l'excellence.S’ensuivirent des parties de pêche mémorables, des rencontres aussi, comme seul l’océan, dans sa beauté sauvage, peut en offrir.

 Ce fut lors d’une expédition en juillet que l’impensable se produisit. Une orque, prédateur ultime des océans, surgit des flots et se mit à gober méthodiquement tous les thons pris aux leurres des neuf cannes qui traînaient derrière le bateau. Ce moment surréaliste resta gravé à vie dans l’esprit de ceux qui le vécurent. Le Neveu, qui était à la barre, subissait l’événement avec des yeux de merlan frit et la bouche entrouverte, totalement hypnotisé par la scène. Tous regardaient, impuissants, les cannes se relâcher à mesure que l’immense aileron dorsal du monstre marin se décalait pour avaler les malheureux poissons pris entre deux feux et voués à une mort certaine. Seul le Capitaine se mit à vociférer des insultes que la morale empêche de divulguer. Il ponctua sa diatribe par la promesse au mammifère marin qu’il achèterait un fusil, se prenant probablement, l’espace d’un moment, pour le capitaine Achab des temps modernes qui aurait trouvé sa Moby Dick version minimaliste. Mais ce jour-là, et pour la première fois, personne ne l’écouta, le spectacle de la nature dans sa toute-puissance l’emportant largement sur les vociférations du maître à bord.

Il y eut beaucoup d’autres expéditions, certaines vouées à la pêche et d’autres plus festives. Le Capitaine adorait faire escale dans les ports basques espagnols, si nombreux, cachés entre deux falaises des contreforts pyrénéens. On y appréciait la cuisine locale accompagnée, comme il se devait, de libations gargantuesques qui venaient à bout de l’équipage plus sûrement que les plus gros coups de tabac ou les sorties à la passe du port, qui était réputée comme une des plus dangereuses du pays.Et puis les années passèrent. Le Capitaine, même s’il était considéré et respecté par le petit monde de la pêche sportive, ne remporta jamais le moindre concours. Finalement, cela n’était pas important en comparaison des sensations océaniques vécues tout au long de ces expéditions totalement débridées.L’âge du Capitaine et ses excès prirent un jour le pas sur la passion, le confiant à se séparer, la mort dans l’âme, de son bateau.

 Ce dernier trouva vite acquéreur et il continua de naviguer et de fendre majestueusement les vagues. Jusqu’à ce funeste soir de décembre où un ou plusieurs malandrins le dérobèrent et quittèrent le port à la faveur de la nuit. Ce fut la toute dernière fois que le navire sortit de la passe. Il disparut corps et âme, comme un fantôme. Comme si, finalement, une telle merveille ne pouvait se contenter de finir pourrissant amarré à un ponton, un peu comme la Calypso du commandant Cousteau. Non, son destin devait s’écrire dans les profondeurs du Gouf de Capbreton, là où les abysses lui serviraient de linceul digne de sa grandeur passée et entretiendraient le mystère de sa disparition, jusqu’à devenir un de ces innombrables récits marins qui fleurissent dans la littérature populaire.

Le Capitaine, lui, avait toujours assez d’énergie pour un dernier projet. Il fit l’acquisition d’un bar-hôtel-restaurant qu’il rénova un peu de la même manière qui le caractérisait, avec beaucoup d’huile de coude, de dextérité et de colères sur lesquelles il est inutile, à ce stade, de s’attarder.L’établissement était prospère. Il accueillait l’été les touristes venus en masse oublier leur vie citadine pour cuire sous le soleil de plomb des plages du Sud-Ouest. L’hiver, c’était plutôt le bar qui faisait recette, avec sa clientèle bigarrée de plaisanciers richissimes, de pêcheurs de civelles du matin, d’alcooliques notoires, de jeunes fêtards qui préparaient leur sortie ou même du Neveu qui avait bien sûr suivi son oncle dans sa dernière aventure. Cette cohabitation improbable avait une explication : tous venaient parce que le Capitaine avait cette faculté innée de captiver avec ses récits. Il était célèbre pour ça et il savait capter son auditoire comme personne. Il narrait toujours les mêmes aventures que tous connaissaient sur le bout des doigts, mais la magie ensorcelante de l’orateur prenait le dessus. C’était une tribune fantastique pour le Capitaine derrière son bar et c’était aussi pour lui un aboutissement, une boucle achevée, lui qui dans sa jeunesse venait écouter les marins assoiffés raconter leurs fortunes de mer.Le Neveu, qui connaissait son oncle mieux que personne, s’amusait beaucoup des commentaires qui fusaient quand ce dernier ne pouvait pas entendre. Personne ne croyait à l’anecdote de l’orque, alors que c’était la seule qui fût véridique parmi toutes les autres ! C’était le paradoxe de l’orque.
Le Capitaine s’éteignit un jour de mai, sans tambour ni trompette, non sans que le Neveu lui eût susurré dans l’oreille la gratitude et l’amour qu’il éprouvait pour lui, ainsi que les remerciements pour ces années qui changèrent son existence.

Hors ligne Aponiwa

  • Modo
  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 206
Re : Le paradoxe de l'orque
« Réponse #1 le: 13 Août 2026 à 12:08:54 »
Bonjour,

Cette section est uniquement pour les présentations, pas pour les textes !

Si tu veux en savoir plus, tu peux lire cette section ici

Je t'invite donc à te présenter ici et à poster ensuite ton texte dans la section des textes courts.

Bienvenue ici ! :)
« Noone will know my name until it's on a stone » Eels, Lucky day in hell

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.014 secondes avec 22 requêtes.