Aux yeux du monde,
l’éclipse, ce soir,
m’aurait été infidèle.
Elle avait mangé le soleil
sans même s’excuser.
La montagne était trop haute,
verticale comme une menace.
Et pourtant, je l’ai gravie,
pierre après pierre,
jusqu’au sommet,
là où le ciel semblait attendre
ma chute.
Tout était recouvert
d’une cendre molle,
une pluie fine et grise
qui poudrait les arbres,
les rochers,
jusqu’à mes pensées.
La lumière avait perdu son nom.
Elle ne brillait plus.
Elle flottait, étrange et malade,
entre deux mondes.
Là-haut,
la lune avait pris le soleil.
Un cercle noir
suspendu dans le ciel,
comme un œil fermé
sur la Terre.
Puis il y eut l’herbe.
Une herbe d’un vert impossible,
si verte qu’elle semblait radioactive,
un morceau de planète étrangère
oublié là,
au milieu de la montagne.
Le chien, lui, s’en foutait.
Il n’avait jamais été aussi heureux.
Il courait dans ce vert surnaturel,
roulait sur le dos,
mordait l’air,
aboyait contre le ciel noir,
comme s’il venait de découvrir
que la Terre entière
n’était qu’un immense jouet.
Je le regardais.
Et, pour la première fois,
je me sentis presque jaloux.
Lui ne demandait rien à l’éclipse.
Ni réponse,
ni lumière.
Il courait.
Sous la lune noire,
son bonheur avait quelque chose
d’indécent.
Alors je suis resté là,
à le regarder traverser l’herbe,
avec cette joie sans mémoire
qui ne savait rien du ciel.
La nuit descendait.
Le soleil demeurait caché
derrière le silence de la lune.
Le chien disparut derrière un rocher.
Un instant plus tard,
un aboiement fendit le silence.
Puis un autre.
Je n’ai pas bougé.
Sous mes pieds,
l’herbe était encore chaude.
Quelque chose, là-bas,
m’appelait sans paroles.
Alors j’ai marché.
Derrière lui.
Sous la lune noire.