Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

02 Septembre 2026 à 16:17:30
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Souvenir d'Après

Auteur Sujet: Souvenir d'Après  (Lu 263 fois)

Hors ligne sllodnecserC

  • Tabellion
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Souvenir d'Après
« le: 01 Août 2026 à 11:58:43 »
Suite à son décès, je devins l'acquéreur de cette formidable propriété qui, pour certain, n’aurait eu qu’une allure de vieille bâtisse en pierre perdue au milieu d’un parc forestier immense  laissé en friche…  Mais pour moi, c’était un endroit dans lequel j’avais passé de très bons moments en sa compagnie durant les vacances estivales lorsque mes parents m’y laissèrent afin de m’éloigner de l'ennui de la vie citadine.
Le notaire me remit le trousseau de clefs de chacune des serrures de la maison plus une, différente de toutes les autres par la complexité de son panneton ; certaines, comme celle du garde-manger, me plongèrent dans une nostalgie irrépressible m’amenant à revivre les situations marquantes de l’époque… Ses chocolats préférés, qui sont devenus aussi les miens après y avoir goûté une première fois bien qu’on me les eut, à de nombreuses reprises, formellement interdit car ils contenaient de la liqueur, étaient rangés sur le dernier étage du placard contenant tout son stock de conserves et d’épicerie sec, dont la clef était suspendu au mur par un clou. Trop malin pour son esprit en perte de vitesse, je déplaçai la chaise la plus proche pour atteindre la clef de mes envies et, après avoir ouvert ces foutues portes, grimpai de nouveau jusqu’à atteindre les fameux interdits… Étonnamment, la scène qui me revint en mémoire fut la fois où son pied heurta violemment mon derrière après avoir été pris sur le fait.

Après plusieurs heures de route, j’arrivai devant l’immense portail en fer forgé qui permettait de traverser le mur de pierre bordant le périmètre du terrain ; lorsque je vins à enclencher la plus grosse des clefs du trousseau dans la serrure, le souvenir de ma première visite me revint, limpide… Je devais avoir quatre ans, tout au plus, et je vis son imposante carrure ouvrir les deux battants du portail afin de nous laisser rentrer ; lorsqu’on me sortit du véhicule, l’immensité des arbres et de la bâtisse m’apparut, me ramenant à mon état de tout petit rien… Mais la grandeur de cet environnement ne fut rien comparé au mastodonte arrivant à vive allure en ma direction… Chacune de ses foulées me parvenait comme un séisme à l’intensité croissante à mesure que la distance qui nous séparait se réduisit… Sa grosse gueule devant ma tête, il s’arrêta net avant de m’offrir une lèche pleine d’affection dont je sortis complètement trempé… Ce fut ma première expérience avec un Saint-Bernard…

J’insérai la clef dans la serrure de la porte d’entrée… Lorsque je l’ouvris, le tintement du carillon fit monter en moi une joie nostalgique, un enjaillement gourmand… Il était le signal activant, bien malgré moi et de la même manière que le Saint-Bernard, l’action de mes glandes salivaires qui allaient être mises à contribution pour venir à bout des caramels qu’apportait Louisa, sa seule et unique voisine, tout aussi âgée que lui habitant à quelques centaines de mètres, à l’autre bout du hameau… Hameau qui ne comportait en définitive que ces deux uniques personnes… Elle venait lui rendre visite au moins tous les mercredis pour leur partie de rami hebdomadaire, cela lui faisait énormément de bien car elle lui permettait de sortir de sa solitude qu’il avait, certes adopté comme mode de vie mais qui, malgré ce qu’il en disait, lui créait un manque, un grand vide que tout être humain se doit de combler pour son bien-être en interagissant avec ses congénères ; quant à moi, chacune de ses visites m’apportait ma dose de caramel que je dégustais sobrement afin de ne pas m’en trouver dépourvu en attendant sa prochaine venue.

Le mobilier et la décoration n’avaient pas changés depuis mon dernier séjour qui remontait à dix ans en arrière, moment de mes dernières vacances d’été chez lui ; j’étais alors devenu un jeune adulte et la vie universitaire puis professionnelle m'empêchait, ou plutôt me freinait, de retourner dans cette partie de la France très éloignée de ma zone d’activité pour y passer quelques jours en sa compagnie… Bien évidemment, je prenais tout de même le temps de prendre régulièrement de ses nouvelles par téléphone et ce malgré la brièveté des discussions, critère commun aux personnes un peu bourrues et solitaires…

Je visitai les pièces de la maison comme un inconnu… Avec un œil nouveau… Et chacun de mes sens distingua un souvenir du passé et le traduisit en émotion ; le son du coucou accroché au mur du salon, l’obscurité de la cuisine et son fameux placard, l’odeur du tabac froid dans son bureau sur lequel reposait encore un cendrier en pierre, furent autant de fragments du puzzle de mon enfance… D’ailleurs, je m’amusai à me dire que pour cette fois-ci, je ne me ferais pas gronder pour la seule raison que je pénétrais dans son bureau sans permission… Cette pièce était un endroit formellement interdit, jalousement gardé par son propriétaire, et ce sans qu’on m'ait donné de raisons suffisamment convaincantes pour que je les respectasse puisque, mis à part quelques bibelots et objets originaux, il n’y avait que de vieux livres poussiéreux et des tas de notes indéchiffrables dont seul son auteur pouvait en comprendre le sens. Malgré tout je m'étais déjà infiltré plusieurs fois entre ces murs et ce pour un détail en particulier qui me frustrait tout particulièrement… Je remarquai qu’un des tiroirs de son bureau était toujours verrouillé… Alors que les trois autres pas du tout… J’envisageai plusieurs méthodes pour l’ouvrir et pouvoir enfin assouvir ma curiosité… Je tentai le crochetage… De soulever le fond en passant par le tiroir du dessous… De faire levier avec un tournevis pour y apercevoir son contenu… Rien n’aboutit… Je restai désespérément contraint à l’ignorance jusqu’à ce que j’en oubliasse son existence même…

Cependant tout avait changé depuis, puisque à cet instant je me retrouvais en possession de l’ensemble de ses clefs, et donc de celle du tiroir ; j’avais même mon idée sur la coupable… Je choisis celle au panneton complexe puis l’inséra de manière extrêmement cérémonieuse, comme si j’eus entre les mains le pouvoir d’ouvrir la fameuse boîte de Pandore… Lorsque je la fis pivoter et que j’entendis le déclic du mécanisme, mon cœur se mit à battre frénétiquement et quelques gouttes de sueur se mirent à ruisseler le long de mes tempes… J’accèdai enfin à ce caprice puérile qui hanta toute mon enfance… Et, comme tout désir assouvi, l’instant d’après apparût fade et décevant… Je n’eus comme consolation qu’un vieux morceau de papier jauni par le temps sur lequel était griffonné frénétiquement une suite de chiffres et de symboles sans signification apparente… Au dos, un bouchon de champagne grossièrement dessiné à la main… Et dire que je me faisais réprimander pour si peu…

Après cette grande déception, je décidai de continuer l’exploration de cette ligne du temps et des souvenirs en arpentant de la cave au grenier, du potager à la forêt, de l’extérieur à l’intérieur cet endroit débordant d’émotions. Je devais prendre une décision sur le futur de sa propriété… Elle m’avait  été léguée… Pour je ne sais quelle raison d’ailleurs… Le fait étant  qu’elle m’appartenait désormais.

Je retournai dans la cuisine afin de prolonger la réflexion. Assis contre l'évier, je me retrouvai face au placard du garde-manger, celui-là même où ses chocolats étaient planqués ; l’idée qu’il  en resta quelques-uns m’effleura alors l’esprit… En ouvrant les portes, je fus surpris et presque rassuré d’y trouver les mêmes produits disposés exactement de la même manière qu’il y a dix ans ; les chocolats y étaient aussi, rangés sur la plus haute des étagères. Je pris le paquet et en sortis un… C’étaient des chocolats noirs contenant une liqueur au marc de champagne qui avaient l’amusante particularité d’être en forme de bouchon… De bouchon…

En forme de bouchon… Cette réflexion résonna plusieurs fois en moi jusqu’à ce qu’un lien se fasse entre ses chocolats et le papier retrouvé dans le tiroir de son bureau… Se pourrait-il qu’il y eut un rapport entre les deux ?! Sans vraiment savoir ce que je cherchais réellement, j’inspectai le paquet dans tous les sens… Ouvris tous les emballages de chocolats… Rien… Je pris une des chaises de la table afin de gagner en hauteur pour mieux inspecter l’étagère en pensant qu’un élément s’y était perdu… Rien… Rien que de la poussière… Mais en y regardant d’un peu plus près je distinguai, gravé sur une des pierres qui constituait le fond du placard, la gravure grossière d’un bouchon de champagne ; plus étonnant encore, les joints de scellement étaient inexistants et lorsque je passais mon doigt sur le dessin, le pavé semblait bouger sous la pression. J’allai vite chercher un couteau  dans un des tiroirs de la cuisine et passai la lame entre les interstices pour sortir petit à petit ce mystère. Lorsque je parvins enfin à le détacher complètement de la paroi, une lueur violette émana de la cavité qui servait en réalité de cache pour un appareil tout à fait original et pour le moins déroutant.

Toujours perché sur ma chaise, je l’observais minutieusement… C’était un objet circulaire, quelque peu bombé, faisant la taille de ma main ; la matière était semblable à celle d’une pierre lisse, comme le grain d’un galet. Par inadvertance, j’avais appuyé avec mon pouce sur un mécanisme situé sur la tranche de l’appareil, dès lors un cadran contenant chiffres et symboles en tout genre me fut accessible… Aussitôt, je repensai à la suite écrite sur le papier que je sortis de ma poche en le dépliant sur l’étagère, sans me poser la moindre question, poussé par l’euphorie de l’enquête, je transposais un à un le code en effleurant simplement les touches de cet étrange clavier… Soudain, un grésillement… Puis une voix, caverneuse, métallique se fit entendre, me demandant ce que je voulais ; et à chacune de mes questions elle resta muette…

Interloqué par cette drôle de situation, je commençai à divaguer et à dire tout et n’importe quoi… Mon interlocuteur me laissa dans mon délire et, à force de silence, j’en vint à me demander si mon imagination se jouait de moi. Désemparé, je baissai le regard sur le papier… Je n’y avais pas fait attention en tapant le code, mais, en bas de la page, une inscription était apparue ; en y réfléchissant deux secondes, je fis le rapprochement avec la lumière violette… Plus qu’une inscription, c’était une question…

Dirigeant le son de ma voix vers l’objet de communication, je lus la phrase :
« Où la suite nous mène-t-elle ? »

« Modifié: 01 Août 2026 à 19:04:52 par sllodnecserC »

Hors ligne septante

  • Tabellion
  • Messages: 55
Re : Souvenir d'Après
« Réponse #1 le: 01 Août 2026 à 13:20:32 »
Bonjour sllodnecserC,

Beaucoup de longues phrases, mais aucune longueur. Le texte est fluide et je l'ai apprécié. Merci. Cela donne envie de lire tes textes d'Avant et d'Après.

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.

« Modifié: 01 Août 2026 à 13:48:24 par septante »

Hors ligne Alex Stan

  • Scribe
  • Messages: 84
Re : Souvenir d'Après
« Réponse #2 le: 01 Août 2026 à 19:12:23 »
Merci sllodnescer pour ce joli texte, on ressent bien la nostalgie d'enfance, et puis petit à petit, ce mystère qui grandit, depuis l'apparition de la clé jusqu'à la boîte mystérieuse, c'est bien mené (est-ce que tu as prévu une suite d'ailleurs ? ce texte donne envie de la lire). La mention de la boîte de Pandore nous laisse penser que ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour le narrateur.

Quelques remarques stylistiques, très personnelles et donc subjectives  :)
"Mais pour moi, c’était un endroit dans lequel j’avais passé de très bons moments en sa compagnie durant les vacances estivales lorsque mes parents m’y laissèrent afin de m’éloigner de l'ennui de la vie citadine." : tes phrases sont longues, ce n'est pas un problème, mais il faut des virgules pour que le lecteur ne s'embrouille pas trop les pinceaux  :) (tu en mets d'ailleurs souvent, mais je te mets les endroits où j'ai trouvé qu'elles manquaient) : ici il faudrait une virgule avant lorsque ; tu mets souvent du passé simple à la place de l'imparfait, c'est un effet de style donc ce n'est pas dérangeant, néanmoins de cette phrase je pense que laissaient irait mieux que laissèrent (je ne trouve pas qu'on obtient le même effet de style que dans les autres phrases, où c'est fait à propos)
D'autres petites virgules qui se sont perdues :
Ses chocolats préférés, qui sont devenus aussi les miens virgule
après y avoir goûté une première fois virgule
à vive allure en ma direction : l'usage de en, même s'il peut-être littéraire, me parait ici plus compliquer la phrase qu'autre chose, j'aurai mis dans tout simplement
sortir de sa solitude qu’il avait : j'aurai remplacé sa par la, si tu mets sa le lecteur ne s'attend pas à une proposition derrière, alors que "la" on a besoin de plus d'explications, d'où la proposition qui suit prend son importance
de l’extérieur à l’intérieur : j'ai trouvé l'usage de cette expression avec le verbe arpenter un peu troublant ... peut-être que "vers" irait mieux que "à" ? ou
sinon l'enlever elle n'apporte pas grand chose et alourdit un peu la phrase.
« Modifié: 01 Août 2026 à 19:33:43 par Alex Stan »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 104
Re : Souvenir d'Après
« Réponse #3 le: 02 Août 2026 à 09:08:45 »
Merci de nous avoir partagé ton texte.

Ton personnage redécouvre cette maison qu'elle avait connue jeune. Je pense qu'elle aurait aussi dû trouver les pièces plus petites (c'est une chose que j'ai vécue moi-même, et je sais qu'enfant, on voit tout comme plus grand).

La fin de ton récit se termine sans répondre aux questions. Ta fin nous laisse sur notre faim  :mrgreen:. J'aurais aimé connaître le dénouement, même si je pense que c'est juste une sorte de petit jouet sans magie.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne sllodnecserC

  • Tabellion
  • Messages: 26
Re : Souvenir d'Après
« Réponse #4 le: 02 Août 2026 à 10:27:03 »
Merci pour vos retours et les corrections.

(est-ce que tu as prévu une suite d'ailleurs ? ce texte donne envie de la lire)
Non pas du tout. Je préfère rester sur cette fin au risque de partir en divagation...

tu mets souvent du passé simple à la place de l'imparfait, c'est un effet de style donc ce n'est pas dérangeant, néanmoins de cette phrase je pense que laissaient irait mieux que laissèrent (je ne trouve pas qu'on obtient le même effet de style que dans les autres phrases, où c'est fait à propos)
C'est vrai, j'ai tendance à m'égarer dans l'utilisation de ces deux temps. Je dois y prêter plus d'attention pour les prochains récits.

Merci de nous avoir partagé ton texte.

Ton personnage redécouvre cette maison qu'elle avait connue jeune. Je pense qu'elle aurait aussi dû trouver les pièces plus petites (c'est une chose que j'ai vécue moi-même, et je sais qu'enfant, on voit tout comme plus grand).
Oui, tout nous semble immense lorsqu'on est enfant ; l'image du Saint-Bernard est un souvenir personnel  :mrgreen:

La fin de ton récit se termine sans répondre aux questions. Ta fin nous laisse sur notre faim  :mrgreen:. J'aurais aimé connaître le dénouement, même si je pense que c'est juste une sorte de petit jouet sans magie.
C'est amusant que tu penses cela. Nous avons vraiment tous une manière très différentes d'interpréter les texte lors d'une lecture. J'ai conçu la fin en imaginant une dimension bien plus large de la vie que notre condition humaine, une suite qui nous est inaccessible intellectuellement mais dont certains individus ont la réponse.

 


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