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Auteur Sujet: [Contemporain / Politique] Eon Must  (Lu 27 fois)

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    • Ambroise Garland auteur
[Contemporain / Politique] Eon Must
« le: 17 Juillet 2026 à 23:30:02 »
AT : J'ai un rêve...
Pitch: A quoi rêve l'homme le plus riche du monde ?


Eon Must


Le paysage était à couper le souffle. Un océan de lave s’étalait aux pieds de falaises noires, aux pics comme des rasoirs. Des geysers de feu éclataient à intervalles irréguliers, projetant des gerbes incandescentes jusqu'à la voûte des cavernes. Au loin, des torrents orange serpentaient, rivières de magma qui convergeaient en deltas incandescents.
L’homme le plus riche du monde se tenait devant la baie vitrée, les mains derrière le dos. Fasciné. Silencieux. Son œil gauche tressaillit quand un nouveau geyser enflammé jaillit à l'improviste.
— Savez-vous pourquoi vous êtes ici ? Avec moi ? demanda son hôte.
Dans un ball-chair confortable en cuir clair, un homme d’âge mûr, vêtu d’un costume élégant, observait le billionnaire.
Eon Must se retourna et répondit avec aplomb :
— Pour parler affaires, naturellement. Vous cherchez à m’impressionner.
Il balaya la pièce du regard : meubles modernistes, moquette blanche, épaisse et moelleuse, bar en marbre noir… le luxe raffiné de ceux qui sont vraiment très riches, depuis très longtemps.
— Votre repaire jamesbondien est très réussi.
Le maître des lieux haussa un sourcil. Son interlocuteur continua avec suffisance :
— Mais moi, j’ai un rêve plus ambitieux. Coloniser Mars.

— Pourquoi ?
Eon Must glissa les mains dans ses poches, adoptant sa posture de conférencier : un débit hésitant qui contrastait avec une assurance inébranlable. Un ralentissement avant les mots importants, presque chuchotés.
— La Terre peut disparaître. Astéroïde, guerre, pandémie, une intelligence artificielle qui nous échappe… peu importe la cause.
— Cela vous inquiète.
— Un seul monde : une seule chance. Une civilisation sur une seule planète est condamnée. C'est une certitude statistique.
Derrière lui, le magma érupta tel un feu d’artifice.
— Je ne construits pas seulement des fusées. Je veux faire de l'homme une espèce multiplanétaire. Le jour où la Terre mourra... l'humanité survivra.
Must acheva :
— Je vous donne la chance de vous associer à mon entreprise.
La proposition parut cocasse au maître des lieux. Le billionnaire ne se laissa pas démonter.
— Je veux votre technologie. Celle qui nous permet de résister à la pression et à la chaleur à cette profondeur.
— Nous aurons tout le temps d’en reparler, déclara son hôte. Depuis quand caressez-vous cet orgueilleux projet ?
— Depuis toujours.
— Vraiment ?

Le billionnaire se mit à compter sur ses doigts : autant de trophées érigés vers le ciel.
— Lorsque je fabrique des voitures électriques, je règle le problème du pétrole. L'extinction de l'espèce ? Mes fusées. Le travail manuel ? Mes robots Optimax s'en chargeront. Le handicap ? Des puces neurologiques d’abord, des humains augmentés à terme. La censure woke ? J’achète le plus gros réseau social du monde pour que les gens puissent s’exprimer librement, je préserve les connaissances de l’humanité dans un Wikipédia affranchi du politiquement correct.
— Je vois, dit son hôte, en croisant tranquillement les jambes. Vous ne vous attaquez jamais à un petit problème.
— Je ne pense pas en trimestres ou en parts de marché. Je pense en siècles. En civilisations. À l’espèce.
— Pas comme un industriel, conclut son interlocuteur en hochant la tête. Curieux pour un financier de votre envergure.
— L'argent n'est qu'un moyen de réaliser mes rêves.
Le maître des lieux s’enfonça dans son fauteuil et joignit le bout de ses doigts.
— Je vois. Vous ne vous satisfaites pas d’être l'homme le plus riche du monde…
Must soutint son regard. Son interlocuteur acheva :
— Vous voulez être le sauveur que l'Histoire n’oubliera jamais.

Un silence. Le grondement du magma. Mal à l’aise, le billionnaire prit la télécommande sur le comptoir et baissa la température de la pièce.
— Ça ne vous dérange pas ? demanda-t-il sans attendre de réponse.
— Pas du tout, dit son hôte, amusé. Faites comme chez vous...
Il ajouta :
— Je sais que vous avez besoin de contrôle.
— Que voulez-vous dire ?
— Pour vos voitures, vous fabriquez vos propres batteries. Vos fusées : vos propres moteurs. Votre réseau satellite vous évite de dépendre des opérateurs télécoms. Votre réseau social des médias…
— L'intégration verticale est une stratégie industrielle rationnelle, justifia Must. Ça réduit les coûts, accélère l'exécution, évite les goulots d'étranglement.
— Bien sûr. Un véhicule dépend de ses moteurs. Les moteurs dépendent des matériaux. Les matériaux des usines. Les usines de l'énergie. Si une seule pièce échappe à votre contrôle, tout le projet peut s'effondrer.
Le billionnaire acquiesça.
— Je veux éliminer les intermédiaires.
— Les partenaires aussi ? le taquina son hôte.
Must haussa les épaules.
— Dites-moi, Eon. Cela vous arrive-t-il de dépendre de quelqu'un d'autre, pour quoi que ce soit, sans que cela ne devienne... insupportable ?
L’intéressé voulut répondre, mais son regard tomba sur la télécommande qu'il venait d’utiliser sans y être invité.

— Je suis pressé, affirma-t-il en reprenant contenance. Le futur arrivera de toute façon. Je ne fais que l'accélérer.
— Pourquoi ?
— Parce que le temps est la seule ressource qu'on ne peut pas produire.
Au loin, un pan de falaise noire se détacha en silence et glissa dans la lave, sans bruit.
— Internet devait transformer le monde : j'y ai participé. Les paiements numériques étaient inévitables : je les ai accélérés. Les voitures électriques finiront par remplacer les moteurs thermiques : j'ai avancé l'échéance. Pareil pour le reste.
— Vous n’avez pas peur d’aller trop vite ? Vous répétez vous-même que l'intelligence artificielle pourrait détruire l'humanité. Et pourtant vous en construisez une.
— Si les gens responsables ne le font pas, les irresponsables le feront. Autant que ce soit moi.
Dans son ball-chair, l’homme décroisa les jambes avec un sourire mielleux :
— Oui, la génération d’images pédopornographiques doit rester entre de bonnes mains…
Sans laisser à Must l’occasion de répliquer, il demanda à brûle-pourpoint :
— C'est une position fatigante, non ? Être toujours le seul assez lucide, au milieu de tant d'aveugles ?
Le billionnaire se renfrogna.
— Vous ne me prenez pas au sérieux parce que vous ne me connaissez pas assez.
— Mieux que vous ne pensez.
— Nous devrions parler chiffres, tenta Must.
— Plus tard. Nous avons le temps.
L’hôte reprit d’un ton conciliant :
— Vous êtes donc un accélérateur. Un accoucheur du futur.

— Oui, répondit Eon Must avec conviction. L'argent permet d’aller plus vite.
— Le vôtre vous le permet. Le plus grand financier de son époque…
— Je ne me considère pas comme un financier. Je suis un inventeur.
— Vraiment ?
— Les scientifiques découvrent les lois de l'univers. Les ingénieurs les utilisent. Les constructeurs réalisent. Ce sont eux qui font réellement avancer la civilisation. Moi, j’innove. Je rends tout ça possible.
— Les voitures électriques, c’était donc votre idée ?
Must fronça les sourcils.
— Sans mon argent, sans ma vision, ça restait un prototype dans un garage.
— Bien sûr. Je ne vous traite pas d’usurpateur, répondit son hôte d’un ton sardonique. Tout le monde connaît votre génie. Vous avez inventé tellement de choses…
— Tout le monde peut avoir des idées, rétorqua Must d’un ton dur. Les idées ne valent rien. Ce qui compte, c'est de les réaliser. Je rassemble les meilleurs. Je leur donne les moyens. Je fixe des objectifs que personne d'autre n'oserait fixer.
Son interlocuteur hocha la tête et lui adressa un grand sourire :
— Vous n'avez pas besoin de me convaincre. Je sais que personne ne peut douter de la paternité de “vos” inventions sans être anéanti par une armée d’avocats.
Le maître des lieux s’amusa de l’air sombre de Must, puis secoua doucement la tête.
— Entre nous, Eon, vous n'avez pas besoin d'être celui qui invente. Les ingénieurs ne construisent que des machines… Vous, vous construisez votre légende.
Le billionnaire, blessé, ne répondit rien.

Son hôte se leva, se servit du vin au bar en marbre et vint lui tendre un ballon de rouge sans un bruit, l’épaisse moquette immaculée étouffant ses pas. Eon Must était retourné au spectacle grandiose des rivières de magma en fusion.
— Vous avez longtemps affirmé que la politique ne vous intéressait pas.
— C'était vrai, confirma Must en prenant le verre en cristal.
— Et pourtant, vous avez fait élire votre candidat. Vous avez même participé à son gouvernement… Expliquez-moi.
Le billionnaire soupira.
— Je n'ai pas changé. Le monde, si. La régulation tue l'innovation. Chaque permis qu'il faut obtenir, chaque norme qu'il faut respecter, chaque agence qu'il faut convaincre… c'est autant de retards.
— Alors vous avez élu le type qui a promis de démanteler les agences qui vous avaient infligé des amendes. Celles qui avaient enquêté sur vos usines, votre management, vos mesures de sécurité...
—Je soutiens ceux qui enlèvent les freins, se justifia Must. J'ai choisi l'efficacité. Je vote pour ce qui marche.
— Ce qui marche pour vous.
— Pour tout le monde, à terme. Une entreprise libre crée de la richesse. La richesse crée des emplois. Les emplois créent...
— Je connais parfaitement le discours, coupa l’homme d’un ton blasé.
— Le marché fonctionne mieux que la bureaucratie. L'État doit s'effacer pour que ceux qui veulent créer puissent le faire sans contraintes.
— Pourtant, un monde dérégulé produit aussi des monopoles, des inégalités…
Must haussa les épaules.
— L'égalité ralentit. La concurrence accélère.
— Vous voyez donc les tensions sociales comme un coût acceptable.
L’homme le plus riche du monde acquiesça. Le sourire de son hôte s'élargit.
— Je vous comprends. Face au futur, qu’est-ce qu’un peu plus d'usines délocalisées ? Un peu plus de pauvres ? Un peu plus de colère ? Un peu moins de droits ?
— Le progrès fait toujours des perdants. C’est le prix à payer pour avancer.
Le maître des lieux chuchota :
— La question n'a jamais été de savoir s'il y avait un prix, Eon. Mais : qui se retrouve à le payer à votre place ?
Le masque du billionnaire se fissura. Il ajouta :
— Il me semble que la NASA, une agence d'État, aux fonds publics, a dû renflouer par trois fois la société spatiale qui a fait de vous la plus grande fortune de l'Histoire en entrant en bourse. Ironique, non ?
Must se renfrogna. Son hôte poursuivit d’un ton badin :
— Les travailleurs n’ont jamais été aussi précaires, le coût de la vie augmente, la classe moyenne se paupérise... Pendant que vous rêvez de Mars, des millions de gens ne peuvent déjà plus s'offrir une maison sur Terre.
Le visage crispé d’Eon trahissait son irritation.
L’homme planta ses yeux dans ceux de Must.
—Vous ne cherchez pas le pouvoir pour le pouvoir. Vous cherchez un monde où rien ne puisse ralentir votre rêve.
L’intéressé garda un silence qui valait aveu.

Le maître des lieux fit tourner son verre entre ses doigts et déclara avec sincérité :
— J'adore la politique. Je la trouve simplement... prévisible. Vous avez souvent parlé des gouvernements comme d'un obstacle. Les élections aussi ?
— Les élections produisent des compromis. Les compromis ralentissent les décisions.
— En fait, vous n’aimez pas la démocratie.
— Je n'ai jamais dit cela.
— Non, mais vous avez dit que les électeurs ne comprennent pas les enjeux. Que les journalistes déforment les faits. Que les experts sont prisonniers de leurs certitudes. Que les administrations empêchent d'agir. Que les politiciens pensent à la prochaine élection plutôt qu'au prochain siècle.
Il retourna s’asseoir dans son fauteuil, son verre à la main, et croisa les jambes.
— Alors qui devrait décider, d’après vous ?
— Les gens compétents.
— C’est-à-dire ?
— Ceux qui comprennent vraiment un problème de bout en bout : l'ingénierie, l'échelle, l'exécution, l'argent qu'il faut pour tenir le cap...
— Une poignée de gens comme vous, alors.
— C’est suffisant. Une seule personne suffit parfois, avec assez de jugement et assez de pouvoir. Les grandes avancées n'ont jamais été décidées par référendum.
Son interlocuteur sourit.
— L'idée qu'une élite éclairée doit guider un peuple incapable de comprendre son propre intérêt n’est pas nouvelle. Ceux qui se croient indispensables finissent toujours par conclure que leur volonté vaut mieux que celle de millions d'inconnus.
Il se pencha légèrement en avant.
— On a appelé ça “aristocratie”, “Grand Conseil du Fascisme”, “nomenklatura”… Ou tout simplement “Gouvernement”, acheva-t-il d’un ton léger. Aujourd’hui, ce que vous décrivez se nomme le “techno-césarisme”.
Le billionnaire répliqua :
— C’est facile de donner des leçons dans son fauteuil. Mais, en politique comme ailleurs, ce sont les résultats qui comptent.
Le sourire du maître des lieux se figea, une fraction de seconde, avant de revenir, plus appuyé.
Un geyser, dehors, cracha une gerbe de lave qui retomba en pluie.

— Parlons d'autre chose, Eon. Ce réseau social que vous avez racheté. Vous l’avez payé une fortune… Un mauvais investissement si je ne m’abuse.
— Il fallait sauver la liberté d'expression.
— Continuez...
— Une civilisation meurt lorsqu'elle cesse de débattre. Les réseaux sociaux étaient censurés. Les idées étouffées par le politiquement correct. J’ai libéré la parole.
— Vraiment ? J’ai entendu dire que la modération y affecte surtout ceux qui ne pensent pas comme vous.
Must eut un mouvement d’humeur.
— C’est le wokisme qui empêche de dire les choses nécessaires à voix haute, affirma-t-il avec aplomb.
— Sauf pour une poignée de courageux “résistants” sur les réseaux… et dans la majorité des médias, compléta son interlocuteur en souriant. Des rebelles avec une armée de trolls-bots, qui ressemblent davantage aux clones de l’armée Sith qu’aux partisans des Jedi, puisque vous aimez les références de science-fiction. Qu’est-ce qu’on ne peut plus dire au juste ?
Le billionnaire récita :
— Que les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes rôles et ne sont pas interchangeables. Que certaines civilisations sont plus avancées que d'autres. Que la hiérarchie existe, que le monde a toujours été inéquitable.
— Ça ressemble à la nostalgie d’un monde plus... traditionnel. Vous dites défendre la liberté, mais j’ai surtout l’impression que vous combattez le changement.
Must protesta :
— Non, j'aime le changement. À condition qu'il développe la civilisation.
— Alors disons que vous combattez les changements que vous n'avez pas choisis. Vos détracteurs estiment, eux aussi, améliorer la société.
Il remarqua l’air renfrogné du billionnaire et ajouta :
— Les wokes veulent corriger les discriminations. Vous pensez que les politiques de diversité sont mauvaises ?
— Oui, répondit Must sans hésiter On n'embauche plus en fonction des compétences mais des minorités. Une société qui renonce au mérite finit toujours par décliner.
— Le mérite… ricana son hôte. Le mérite d’être né dans le bon milieu, avec les bonnes ressources, aidé par le bon système…

Le maître des lieux fit s’afficher des images sur la baie vitrée : un fil sans fin de tweets se superposa au paysage.
— Regardez, Eon. Il y a quelques années, vous combattiez des obstacles techniques ; ensuite, des institutions ; puis des idées ; aujourd’hui, des personnes.
Must fronça les sourcils. L’autre commenta :
— Au début, votre ennemi, c'était le pétrole. C’est devenu la bureaucratie ; les médias ; les universités ; le confinement et la pandémie ; “le virus woke” ; l'immigration ; les femmes qui ne font plus assez d'enfants…
Le fil, sur la fenêtre, continuait de défiler.
— Votre ennemi change sans cesse, mais vous êtes toujours la victime. Victime d’un complot mondiale multiforme, aussi flou qu’éternel.
— Je combats ceux qui mettent la civilisation en danger, se défendit l’homme le plus riche du monde.
— D’après qui ? Les mêmes réseaux dont vous avez libérés la parole ?
Must ouvrit la bouche, mais la referma sans répondre.
— On dirait que vous vous êtes laissé prendre à votre propre piège.
Le sourire n’avait plus rien de bienveillant.
— N’étiez-vous pas censé être des plus intelligents ? À quel moment ces discours ont-ils remplacé la raison ?
Avec un mépris visible, l’hôte but une gorgée de vin.
— Lorsqu'on est persuadé de sauver le monde, ceux qui s'opposent à vous veulent forcément le détruire.
Puis il ajouta, d’un ton étrangement radouci :
— C'est une pensée extraordinairement confortable. Elle dispense de se demander si l'on peut avoir tort.
Enfin, en fixant le billionnaire dans les yeux :
— Je crois, Eon, que vous aimez sauver l'humanité…beaucoup plus que vous n’aimez les humains.
Le silence retomba. Must se sentait étrangement démuni, énervé, honteux… Un malaise qu’il n’avait pas éprouvé depuis des décennies.

Le maître des lieux buvait son vin en contemplant les messages qui défilaient toujours.
— Il y a autre sujet, sur lequel vous revenez souvent… Les enfants.
Sur la défensive, le billionnaire reprit sa posture de conférencier.
— Une société sans enfants est une société sans avenir. La natalité s'effondre un peu partout. Mais une population qui vieillit cesse d'innover. Elle consomme ce qu'ont construit les générations précédentes, puis disparaît.
Il désigna les torrents de lave derrière la vitre.
— À quoi bon coloniser Mars si, dans deux siècles, il n'y a plus personne pour y vivre ? Les enfants sont notre ressource la plus précieuse, conclut-il.
— C'est pour cela que vous en avez tant ?
— Je donne l'exemple, répondit Must avec un sourire satisfait.
— Avec différentes femmes, précisa son hôte d’un air désapprobateur. J’ai l’impression que vos relations ne sont jamais très stables…
— Ce n’est pas le sujet.
— Non, bien sûr, susurra l’homme avec une douceur de lame qu'on dégaine. J’ai juste du mal à concilier votre vie avec les valeurs défendues sur votre réseau social : virginité, famille traditionnelle, un papa + une maman… Peut-être n’a-t-on pas suffisamment expliqué aux femmes qu'elles ont un devoir envers la civilisation ?
Le billionnaire répliqua :
— Je n’ai pas de chance en amour. Elles prétendent toujours que non, mais c’est mon argent qui les attire.
— Évidemment. Et elles profitent que vous soyez un père absent pour monter vos enfants contre vous, pas vrai ?
Must fronça les sourcils.
— Vous vouliez une dynastie, reprit son hôte avec une pointe de pitié. Vous rêvez d'établir une colonie sur Mars, mais vous n'arrivez pas à construire une famille sur Terre.
— Je suis très occupé, mais je ne suis pas un mauvais père, contrairement à ce que tout le monde semble croire ! J’aime mes enfants.
— Possible, répondit son hôte. Mais les connaissez-vous vraiment ?
En l’absence de réponse, il continua :
— Vous avez affublé vos descendants de prénoms futuristes. Vous les traitez comme des ressources, pas des personnes... L'un d'eux a même renoncé publiquement à votre nom.
Must serra les mâchoires.
— Il a été manipulé.
— Si vous le dites… Mais je crois que vous aussi, avez changé de nom. N’êtes-vous pas né Elon Dust ?
L’homme le plus riche du monde pâlit.
— Dust... la poussière. Ce n'était pas assez grand pour vous. Must : ce qui doit être. Eon : du grec, “la puissance éternelle émanée de l'être” chez les gnostiques. Eon Must pourrait signifier “celui qui doit être pour l’éternité”. En un mot : Dieu.
Le maître des lieux dévisagea son interlocuteur avec malice.
— Un nom bien orgueilleux, blasphématoire, même. À moins que vous n’ayez changé de nom que pour renier votre propre père ?

Durant le silence qui suivit, il posa son verre vide sur le bar. Must porta la main à son col et le desserra. La pièce climatisée lui paraissait trop chaude.
— Parlons de votre père.
Quelque chose, dans le visage de l’homme le plus riche du monde, se ferma d'un coup.
— Herod Dust, reprit son hôte. Brillant, à ce qu'on raconte. Ingénieur, comme vous. Cultivé. Charismatique. Capable d'entrer dans une pièce et d'en devenir immédiatement le centre.
Il marqua une pause.
— Puis de détruire méthodiquement tous ceux qui l'entourent.
— Il savait tout, dit Must, d’une voix étranglée. Avait toujours raison. Si vous n'étiez pas d'accord avec lui, il vous démontait. Pièce par pièce. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de ce qu'on venait de dire, ni même l'envie de le redire un jour.
— Votre mère a osé parler, des années après l’avoir quitté. De la peur. Des coups, parfois.
Must ne réagit pas.
— Et plus tard, poursuivit son hôte avec une lenteur calculée, d'autres membres de votre famille ont raconté des choses plus graves encore. Des sévices sexuels qu'il a toujours niés.
— Et qu’il niera toujours. C'est sa méthode : nier jusqu'à ce que l'autre doute de sa propre mémoire.
— Vous le connaissez bien.
— J'ai grandi avec.
— C'est étrange, on dirait que vous avez passé votre vie à devenir exactement ce qu'il admirait. Le plus grand ingénieur, le plus grand entrepreneur, le plus riche du monde….
Dehors, le paysage de lave semblait s’apaiser, retenir son souffle pour écouter.
— Toujours plus…
La mâchoire du billionnaire grinça, ses poings se serrèrent.
— Mais il n’a jamais été fier de vous.
— Arrêtez, souffla Must.
Son hôte ne sembla pas l’entendre :
— Vous avez donc remplacé son approbation par celle des actionnaires. Cependant, vous vouliez surtout celle des journalistes, des intellectuels, des chefs d'État…
Il eut un sourire torve.
— Malheureusement, vous aviez du mal à l’obtenir, alors vous vous êtes rabattus sur la masse, plus malléable. Vous vous êtes payés des millions de followers pour que votre avis compte. Vous vous êtes bâti une communauté. L’endroit où les aigris peuvent soigner leurs égos blessés.
Must resta un long moment silencieux, le regard perdu dans la contemplation du magma, comme s'il y cherchait un endroit où ces mots ne pourrait pas l'atteindre.
— Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? finit-il par murmurer. Que j'ai passé ma vie à essayer de lui prouver que je valais quelque chose ? Qu'il refuse de l'admettre même maintenant ?
— Je ne veux rien vous faire dire, Eon. Je vous écoute simplement le dire vous-même.

Le maître des lieux retourna dans son ball-chair et s’y enfonça confortablement. Il joignit le bout de ses doigts et déclara :
— Votre père vous a appris que le monde appartient aux plus forts. Pourtant, enfant… vous n'étiez pas fort. Vous étiez un garçon bizarre.
— J'étais le plus intelligent de la classe. Je le savais, et je le montrais.
— Ça n’a pas dû vous aider à vous faire des amis. Ils devaient vous trouver arrogant. Inadapté.
Must grimaça.
— Ça m’a valu d’être frappé. Souvent. Une fois, je me suis réveillé à l'hôpital. Personne n'a jamais été puni.
Son hôte fit une moue indifférente.
— Vous étiez en Afrique du Sud, à la fin de l'apartheid. Un pays marqué par les violences racistes et coloniales. Alors les chamailleries de gamins…
Il ajouta, d’un air presque réjoui :
— Le monde est loin d’en avoir fini avec les séquelles de la colonisation.
Must était plongé dans ses souvenirs.
— Mes parents se sont séparés tôt. J'ai vécu chez mon père...
— Un choix que vous avez fait vous-même.
— Je n'imaginais pas ce que ça me coûterait.
— Mais vous avez appris…
— Que le monde n'est qu'un rapport de force. Les faibles obéissent. Les forts décident.
— C'est une leçon qui reste, dit gravement l’homme dans son fauteuil. Même quand on possède tout plus tard : les fusées, les usines, les milliards…
Il se pencha pour chuchoter d’une voix inquiétante :
— La peur se moque de votre compte en banque.
Le billionnaire frissonna.
Son hôte se recala au fond de son fauteuil.
— Voilà pourquoi vous ne supportez pas de perdre le contrôle. Parce que, pour le petit Elon...
Il insista volontairement sur le prénom.
— ...perdre le contrôle signifiait souffrir.
Must sentit sa gorge se nouer.

Réalisant quelque chose, il demanda :
— C’est là que vouliez en venir ?
— Depuis le début, confirma son hôte.
— Qui êtes-vous ?
— Dites-moi plutôt comment vous avez supporté tout ça.
Must répondit :
— Je lisais. Beaucoup. De la science-fiction, d'abord. De la physique ensuite. Puis j'ai eu un ordinateur, et j’ai découvert les jeux vidéos…
— Vous étiez ailleurs.
Le regard du billionnaire se posa sur les torrents de lave. Un paysage extraordinaire. Extraterrestre.
— Dans l'espace, murmura Must.
— Ces mondes-là vous faisaient rêver.
— Ils avaient un sens. Et des héros.
— Un seul homme changeait le destin d'une civilisation entière, parce qu'il avait vu plus loin que les autres.
— J’ai décidé d'être ce héros-là. De sauver l'humanité.
— Non, Elon, dit son hôte en secouant doucement la tête. Pas l’humanité, un enfant. Vous vouliez sauver un enfant maltraité et mal aimé. Le reste n'est que l'histoire qu'il s'est racontée pour ne jamais admettre la vérité.
L’homme se leva et rejoignit Must face à la baie vitrée.
— Vous ne rêvez pas de coloniser Mars.
Eon tremblait.
— Vous rêvez de quitter la Terre.

Les deux hommes restèrent longtemps côte à côte, observant sans un mot le paysage grandiose…
Enfin, le maître des lieux rompit le silence en partant :
— Nous rediscuterons de tout ça.
Must réussit à sortir suffisamment de son abattement pour redemander :
— Qui êtes-vous ?
— Vous n'avez pas deviné ?
Le sourire de son hôte se fit carnassier.
— Je suis Satan.
« Modifié: 17 Juillet 2026 à 23:47:36 par Auteur »
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Re : [Contemporain / Politique] Eon Must
« Réponse #1 le: Hier à 07:47:39 »
Bonjour camarade

ah, un peu de politique. J'ai parfois l'impression que le mde oublie de parler du monde, ne discute plus, joue beaucoup... "rions un peu en attendant la fin du monde." pour détourner Desproges. Tiens comment aurait il traité le sujet Musk ?

Tu as dû creuser pas mal pour ramener toutes ces infos ( je me suis dit un moment, ne devrait il pas citer les sources, pas pour l'at mais pour nous. Quoique, tout dépend du type d'édition)

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

 


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