Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

06 Juillet 2026 à 20:12:22
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Auteur Sujet: Le Tower  (Lu 15 fois)

Hors ligne Shendo

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Le Tower
« le: Aujourd'hui à 15:18:59 »
Bonjour à tous,

Ne m'étant pas encore posé sur le problème du titre, ce dernier est provisoire. Ce que vous lirez ci-dessous est une ébauche de roman qui, je le pense, appartient au thriller. Le lieu de l'intrigue, très insolite, est directement inspiré de la réalité (la réalité n'est-elle pas toujours plus pertinente que l'imaginaire ?). Le reste est fiction.

Jour zéro.

   Je n’ai vu personne depuis mon arrivée à Pitwhiter. J’ai cherché l’hôtel du coin, le Tower, et l’ai trouvé rapidement. C’est le seul. Il n’y a ici ni concurrence ni autre habitation. Selon le recensement de l’année 2020, deux cent soixante-dix individus déambuleraient dans cet hôtel ; deux cent soixante-dix histoires dont les pages seraient tournées de la même main. Tandis que des familles se rouent d’insultes pour désigner qui aura l’honneur de vider le lave-vaisselle ou de passer le Dyson, on peut être surpris par cette micro-société. Ces deux cent soixante-dix individus formeraient un étrange collectif ; une sorte de tribu, pensai-je. Répartis sur quatorze étages, ils vivent ensemble, grandissent, pleurent, meurent. C’est la promiscuité. La population est cependant décroissante : Pitwhiter aurait perdu une dizaine d’habitants en un an. Une poussière démographique, certes ; mais si on la mesure à l’échelle d’une fourmille, il ne serait pas étonnant que cette vie microscopique redoute le pied de l’Homme.

   Lorsque je suis arrivé à bon port, j’eus d’abord l’impression d’un désert glacial. En son cœur gisait le Tower. C’est un bloc zébré, tacheté d’hématomes. Il a la couleur du néant et la posture frêle. Pas frêle comme l’est la tour de Pise ; il n’y a aucune recherche artistique dans cet emboîtement de pièces bétonnées. Frêle comme si le doigt d’un enfant suffisait à faire tomber ce domino de granit. La crête de l’hôtel arbore quatre lettres : T.O.W.E.R. Du haut de leur perchoir, une lumière jaunâtre étincelle les ténèbres bleus. Le peu de rues que j’ai arpentées sont vides. Il n’y a ni chien ni chat dans les rues et ruelles ; pas de commerce, pas d’école, pas de terrain de soccer ; il n’y a aucune affiche publicitaire, ni même de pancarte indiquant un supermarché. Pas d’autocars, pas d’arrêts de bus, ni d’adolescents happés par leur téléphone, pas de concessions automobiles, forcément. Je n’ai pas croisé un seul piéton. J’ai bien tourmenté mon esprit en essayant d’entrevoir un mouvement humain, des jambes qui s’engouffrent dans le blizzard, des débuts de pieds, un frisson… Rien. Non seulement le givre obstrue les rues, mais il rend illisible leur nom. Qui gouverne ici ? Je l’ignore. Comme je l’ai déjà dit, les informations relatives à cet embarcadère autrefois russe sont parcellaires. Hormis quelques vidéos tournées par des aventuriers juvéniles en quête de sensationnel, Internet n’a pas donné grand-chose. Au pied du Tower, je levai la tête en vue d’ausculter la peau écaillée de ce lézard singulier. Au sommet de l’immeuble, le trait fuyant d’une enfant souffla l’un des rideaux. Le vent, léger mais anesthésiant, caressait les fenêtres. Certaines étaient entrouvertes, l’hôtel bâillait avec nonchalance. Le vent contenait de ces petits bruits, de ces rumeurs indicibles et insondables que cache l’air ; je ne sus pas faire la différence entre le sifflement malade de la tempête et l’écho craintif d’une voix bel et bien humaine. Quoi qu’il en soit, je n’étais pas seul. Voilà cinq mille kilomètres rassurés. Trois pleins de kérosène pour contempler un far-west d’eau et de glace.

   Avant de partir, j’étais sûr d’une chose : j’aurai très froid. Le bleu givre domine le paysage. Tout est stalactite, mare de glace, lac de glace, océan de glace, stalactite… Le froid est un rude adversaire : ses bras transparents enserrent les poignets et les chevilles du voyageur. Nul plus orgueilleux que le voyageur. Durant l’interminable trajet en avion, je réfléchissais — entre deux siestes digestives de seconde classe — à ce qui ne pourrait très probablement jamais advenir dans un tel endroit. Je ne rencontrerai sans doute ni coureur ni randonneur. Quant à ceux dont le métier est d’explorer les richesses du monde, les « voyageurs de l’extrême » comme on aime à les nommer avant qu’ils ne finissent engloutis, se sont éteints depuis le tsunami de 1964. Pitwhiter fut en effet assiégée par l’eau sournoise du glacier, dix personnes ont péri. La nature est espiègle. Pour lutter contre le froid extrême, il est futile d’investir un SMIC dans un attirail semi-professionnel. J’ai préféré opter pour un manteau fait d’un cuir épais, de gants réchauffants et d’un bonnet dont la forme en chapska russifie mon allure dégingandée. En cela le rayon randonnée de Décathlon convient parfaitement. Quoi qu’il en soit, je savais pertinemment que je vivrai les deux prochains mois à claquer des dents, à grelotter des cuisses et à réchauffer mon corps sous une douche que j’espérais bouillante.

   Nous étions le 1er février 2022, il était approximativement quinze heures (UTC-8) et j’avais grand-faim. Des poubelles jouxtaient la base de l’hôtel. Elles avaient le charme de ces poubelles américaines, débordantes, dans lesquelles de prodigieux acteurs se sont cachés. Hollywood est loin. La déformation professionnelle voulut que j’ouvre cette boîte de pandore. Les déchets sont source d’enseignement à plus d’un titre… Je ne parvins pas à ouvrir les bennes ; elles étaient verrouillées par le gel acerbe. Un jour, elles ont été vertes, d’un beau vert certainement. Aujourd’hui, elles ne sont même plus verdâtres, mais bleues. Je m’y suis coupé, deux gouttes de sang ont plongé dans la neige comme un sucre fond dans le café. Je revins sur le tracé qui devait me conduire à ma chambre, réservée péniblement par fax. Aucun site en ligne ne prend en charge l’hôtel, et le numéro de téléphone inscrit sur un vieil annuaire ne fonctionne plus. Je logerai à la chambre 214, étage 2. Je ne serai pas suspendu, tant mieux. Je ne porte pas un grand intérêt au vide, je crois même qu’il m’effraie un peu. Avant de pénétrer l’hôtel Tower, je figeai mon regard sur l’insolent thermomètre ; il dodelinait sous l’effet du mistral. La température atteignait -35 degrés Fahrenheit, soit -37 degrés Celsius. Le sac à mes pieds refusait d’avancer.

   Si mon esprit fit d’emblée le lien hollywoodien — qu’il se plaît souvent à faire — avec les bennes de l’hôtel, il n’eut pas suffisante matière pour s’engager dans le foisonnement narratif d’une Agatha Christie ou d’un Sir Conan Doyle. L’entrée de l’hôtel était en effet chaude et lumineuse ; rien de lugubre ne transparaissait. Quoiqu’un peu étrange au vu de l’aspect extérieur de l’hôtel, cette impression me poussa à croire qu’il est possible de trouver un charmant pied-à-terre aux confins des glaciers. Je tenais cependant à la prudence du voyageur, lequel est alerte à la moindre mouche. Trois grands lustres de cristal pendent comme des chauves-souris au-dessus de la tête d’un groom. Ce dernier porte un long chapeau noir et semble engoncé dans son costume rouge sang. De part et d’autre, quelques tables basses laissent entrevoir des magazines d’époque (peut-être des années trente). Le groom étant au téléphone, je m’assis à l’une de ces tables. J’eus cinq minutes pour feuilleter ces antiquités. Une femme au ton grave fumait une cigarette. Ses yeux étaient deux messages subliminaux, disant : « Qu’allez-vous faire, maintenant ? » Le nom de Marilyn Monroe me vint à l’esprit ; mais rétif à tout enchantement, je récusai cette pensée. Un bruit strident retentit ; le téléphone sonnait. Mon doigt saignait encore un peu, je pensai alors que le majeur est préférable à l’index en cas d’amputation. Je levai la tête et me dis que la personne à l’autre bout du fil avait eu la chance de trouver son destinataire, là où mes appels sont restés vains. Ce client posait d’étonnantes questions au groom, c’est ce que j’en déduisis selon ses réponses (seul le groom parle français ici, je prendrai donc le soin de traduire les riverains qui, de toute évidence, pratiquent Shakespeare) : « Non, mônsieur, tous les tapis de l’hôtel sont issus de matière naturelle. Des escargots ? Nous n’en faisons pas l’élevage, mais l’hôtel dispose d’un service cosmétique, mâdame pourra prendre soin de son visage sans problème… de son corps aussi, oui, mônsieur. » Le plafond de l’entrée m’a paru élevé ; je dis « paru » car je n’ai aucune connaissance architecturale. Je découvrirai bientôt mon sanctuaire de travail, ma chambre qui, je l’espère, bercerait mes soixante prochaines nuits. Lentement, le groom reposa son téléphone et fagota un sourire des plus francs.

— Bonjour, mônsieur ! (Le groom prenait plaisir à déformer le mot « monsieur », lui donnant une saveur fantasque). Si je ne dis pas d’ânerie, mônsieur n’a pas encore de chambre.
— Bonjour, monsieur. Non, en effet.
— Alors, mônsieur voudrait-il réserver ?
— C’est déjà fait, lui dis-je. C’est une épreuve de réserver chez vous : j’ai dû passer par fax, vous vous rendez compte ?
— Ce n’est pas chez moi, mônsieur, me répondit le groom d’un air presque goguenard. Chez nous ! Nous sommes une communauté, mônsieur était au courant de cette modalité, je suppose ?
— Oui, oui. Vous avez donc ma réservation ?
— Je regarde le fax.

   Le squelette du groom se figea. Ses doigts chenus pianotent sur le clavier délabré mais robuste d’un ordinateur des années 2000. Physionomiste, je ne suis pas arrivé à lui donner un âge. Son visage a la rondeur d’un nouveau-né, son corps la raideur d’un mort. Parfois, son chapeau, dont la forme ressemble à celle de la Garde Royale, tombe laborieusement.
— Mônsieur Jacques ? m’interrogea son œil de verre.
— C’est ça. Chambre 214, étage 2, normalement ? osai-je.
— Ssssssss… c’est ça ! confirma le reptile.
— Très bien. L’ascenseur est donc…
— Mônsieur voudra bien prendre sa carte avant d’utiliser l’ascenseur, me coupa-t-il. Elle lui servira de passe-droit dans la totalité de l’hôtel, sans compter l’épicerie pour les dix prochains jours. Un problème d’informatique, me souffla-t-il à l’oreille d’un ton mielleux et insistant sur le suffixe -tique.

   C’est un passe-droit rouge à liseré blanc. La puce magnétique rappelle la carte bancaire. J’apprendrai plus tard que les résidents permanents l’utilisent comme telle. Passe-droit en main, je pris le chemin de l’ascenseur. Il se trouve à droite de l’accueil, là où s’épanouissent un éventail de feuilles, lascives et verdoyantes. Elles montent et descendent de ces plantes caractérielles, contrastant avec le rouge cramoisi du rez-de-chaussée. Leur teinte a la couleur du plastique, on dirait qu’elles sont atteintes de catalepsie. Trois miroirs oblongs flottent sur le mur faussement lézardé. ll s’agit, je crois, d’un effet d’optique. On a dressé le rouge cramoisi, effleurant la mondanité d’une salle d’attente du XVIe arrondissement de Paris, sur un mur en crépi. Un plat de Paul Bocuse dans une assiette de cantine. À certains endroits, j’eus l’impression de voir la trace de palmures. Le mécanisme de l’ascenseur provoquait quelques remous, sous couvert d’une mélodie entêtante. Un son machinal vrombissait, et j’étais le seul à l’entendre ; le groom préférant raturer des feuilles vierges. Je crus reconnaître le doigté hypnotisant de Philip Glass. Ce n’était en tout cas pas une de ces comptines publicitaires qui crispent certains et rassurent les autres. Je fais plutôt partie de ceux que cela rassure. J’aime l’ascenseur pour l’infime parenthèse qu’il ouvre et qu’il ferme aussitôt. C’est du détail ; et le détail m’émeut. Le groom regardait ponctuellement dans ma direction. J’ignore encore si c’est moi qu’il regardait. Je me suis retourné à trois reprises pour m’en assurer. Il n’y avait personne, juste ma respiration. L’ascenseur descendit d’un trait. Je montai enfin, appuyai sur le bouton 2 et le referma avec le même aplomb. C’est un ascenseur de taille moyenne, le poids maximal autorisé est de 660 kilos. Je me demandai pourquoi 660 et non pas 600. Philip Glass, ou son pastiche, fut remplacé par une guitare hawaïenne. La vague des tropiques émettait ses ressacs. Mes paupières s’alourdissaient. Je pensais à mon lit, l’espérant moelleux. Comme tous les ascenseurs dignes de ce nom, celui de l’hôtel Tower est pourvu de deux grands miroirs. Ils ne sont pas reluisants : des traces de main, récentes je crois, sont visibles. Par leur parallèle, les deux miroirs communiquent, s’observent, se défient comme deux félins à la croisée des chemins. J’observai mon clone se perdre dans le vide d’un million de reflets. Je m’approchai, caressai mes pommettes rougies par le froid acerbe, et me surpris à penser que je suis vieux. Les petites ridules sur mon front me gênaient. Mes pattes d’oie me tourmentaient gentiment. Mais c’est avant tout les deux courbes, embrassant le bas de mes narines et le contour de ma bouche, qui me laissèrent pantois. Il pleut sur mes trente-six printemps. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Je trouvai rapidement ma chambre ; un miracle au vu de mon sens de l’orientation. Je déclenchai la poignet, oubliant que la carte rouge prévalait. Puisque je suis fait d’impressions, voici la première que j’ai notée : eau de Cologne, cèdre, patchouli, épices, cendres.

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Re : Le Tower
« Réponse #1 le: Aujourd'hui à 15:20:11 »
Jour 1.

   J’ai fumé ma première cigarette à la fenêtre de ma chambre. Il est toujours délicat de s’approprier un lieu, qui plus est celui étant réservé au sommeil. Mais j’ose écrire « ma chambre », tout comme j’ose le dire à la dame qui a toqué ce matin, vers huit heures et demi. Elle m’a demandé si le ménage était fait, j’ai répondu que ma chambre était nouvellement installée et que je m’en occuperai. C’est une femme noire, son langage aussi ; on ne s’est pas bien compris. En fumant ma cigarette, j’entrevois le corps métallique d’une grue jaune. Elle est solitaire, placée au centre de la débâcle hivernale. Sa poulie est suspendue, gravement, depuis des siècles. Autour, il y a un chantier, un croquis de chantier tout du moins. Une main providentielle a disposé quelques barrières. Derrière, la montagne enveloppe le paysage comme une mère enveloppe son enfant : ses massifs blancs et bleus dominent la ville d’une aura inéluctablement mystique. La première cigarette me fait du bien, je l’ai attendue toute la nuit. J’ai humé la nicotine avant d’avaler une espèce de pain au chocolat, laissé à l’entrée en guise de bienvenue. Au loin, entre deux rais luminescents, deux flocons tombent l’un après l’autre.

Sans être petite, ma chambre est intimiste. Au-delà du lit simple et de la draperie rudimentaire, l’imitation parquet revêt un charme ancien. Lui aussi a vécu : les plinthes sont vétustes, le mordoré des planches a légèrement pâli. On pourrait penser à une de ces chambres d’un dortoir anglais. Dans un renfoncement mural se tient un bureau, il est digne. Une odeur de cèdre émane de ses quatre tiroirs ; quelques pièces rouillées y somnolent. Regarder ce bureau m’a incité à travailler un peu. Je ne suis pas en vacances ici ; encore que je pourrais vivoter quelques jours pour apprécier le paysage de l’arctique. Est-il d’ailleurs sujet aux aurores boréales ? Je ne sais pas, je devrais vérifier. Le réseau est capricieux.

J’extrais de ma sacoche brune un dossier verdâtre dans lequel un nom sommeille : Abigaël Mashmore. C’est peut-être trop tôt, me suis-je laissé penser, je ne suis pas présent. Mais ses yeux vivants luisent sur ma conscience.

   Je délaisse tout object technologique au profit du dictaphone. Je l’utilise en lieu et place du stylo qui, malgré sa plume, me laissera toujours un goût d’inachevé. S’il m’arrive encore d’entretenir un carnet mâché lorsque j’arrive sur une scène de crime, un vol, un accident de la voie publique, etc., je privilégie depuis quelques années l’usage de la voix. Il y a toujours un fond de vérité dans une corde vocale. C’est peut-être présomptueux de dire « toujours » ou « parfois », comme si j’étais un vieux loup de mer. Je n’ai pas vu grand-chose de la vie. Mais, ma pratique inopinée de ce que l’académie dit être du journalisme et de ce que la méprise appelle faire les chiens écrasés, a mis en lumière nombre de contrées obscures sur mon tableau de l’humanité. C’est un hasard si j’ai assisté à un dramatique carambolage. Tout s’est accéléré quand j’ai délaissé le fictif au profit du réel, il y a cinq ans. Je pensais connaître le réel. On ne le connaît jamais. C’est un animal fugace dont l’Homme pense détenir le corps ; gonflé d’orgueil, ce taxidermiste antédiluvien a omis qu’un regard ne se capture jamais. C’est seulement quand j’ai vu cette maman de 39 ans, décapitée par l’acier bleu d’un Ranger Rover, bientôt irisé par la pluie caniculaire, que j’ai cru comprendre à quel point la vie trancherait  les rêves de son garçon de six ans. Hébété, je n’en comprenais rien. Les secours sont arrivés. À quelques mètres gisait un vieillard au polo bleu marine, imprégné de sang. Il était dignement apprêté, comme s’il se rendait au bal du village. Je me souviens de l’arc-en-ciel timide, flottant au-dessus du massacre de tôle et de chaire humaine. Douze personnes ont perdu la vie ce jour de juillet 2016.

Je fume la deuxième cigarette d’un paquet style guerre froide, acheté à l’aéroport. Les cigarettes de manufacture russe ont un goût de ciment. Mais je m’en contente et tire sur ladite cigarette. Je tombe sur le visage angélique d’Abigaël. La photo est en noir et blanc, probablement issue d’une impression de mauvaise qualité. C’est un bout de papier, carré, froissé. Ce papier, ce visage, je le transporte avec moi dans des cafés, dans mon hall d’entrée, au cinéma, dans un coin de portefeuilles (il y habite et s’y sent bien je crois) ; il est invariablement posé sur ma table de chevet, à la lueur d’un sommeil malade. Le demi-cercle que ses yeux dessinent me crève de chagrin. Pourtant, quand l’affaire Mashmore a fait la une des journaux, je n’ai rien ressenti. Je me rappelle avoir soufflé « encore une ? ». En France, on estime à 55 000 le nombre de personnes qui disparaissent chaque année. Une grande majorité ne revient jamais. Suicide, « mauvaise rencontre », accident : les raisons sont parfois nombreuses, toujours obscures. Abigaël ne fait pas partie de ceux-là, elle n’avait que huit ans à l’époque des faits. De la France, le cas Mashmore s’est rapidement exporté en Europe. L’affaire devient un casus belli pour les autorités transfrontalières. Quelle police sera la meilleure ? Quel pays pourra se targuer d’avoir mis la main sur le vilain ? On dit qu’il rôde comme un fantôme. La troupe d’acteurs clame à l’envi qu’ils « font tout ce qui est en leur pouvoir pour arrêter » le vilain. Ils tapent du pied sur les planches du monde médiatico-judiciaire. Les premiers émois de l’affaire Abigaël Mashmore me rappellent la procession de larmes perlées et les visages blêmes qu’ont causé la disparition de Madeleine McCann, dit Maddie. Fermeture des rideaux. Certes l’année 2007 contenait déjà en son sein les impérissables prédateurs ; ils sont l’ombre depuis la Nuit des Temps. Mais comment la petite Maddie a-t-elle été empêchée de souffler son cinquième anniversaire ? Contrairement à d’autres, je n’ai pas façonné cette question en une boussole de vie. Bien sûr, le bandeau rouge « Alerte enlèvement » m’a interpellé, ne serait-ce que pour cette espèce de jingle ambiance bombe nucléaire qui l’accompagne. Mais je n’en ai jamais fait une histoire personnelle. Ma vie est rangée, si on omet une phase Xanax. Je crois que ma consternation trouve son sujet dans le lieu où la petite fille se trouvait : sa chambre. À partir du moment où la piste familiale est écartée, comment cette petite — qui peut-être jouait alors à la poupée — comment celle-ci a-t-elle été condamnée à ne jamais revenir ? à ne jamais revivre le câlin, cette douceur de l’être ? Derrière sa télévision, le monde s’indigne, les drapeaux s’inclinent. Pas de coupable. Que des hypothèses qui se veulent thèses. Les indices sont sableux, quand ils ne sont pas mouvants. Fin 2021, le sourire sépia d’Abigaël connaît la même notoriété. La notoriété tachée de Noël. « Pas touche aux enfants », prônaient les premiers manifestants. « Comment peut-on faire ça ? », s’insurgeaient les suivants. « Rendez-nous Abi, sale pourriture ! », rageaient-ils de concert, un ton plus haut. L’incompréhension était leur étendard, la colère leur nom. Les gens se regardaient, effrayés et perdus à l’idée que leur progéniture puisse leur être enlevée à tout jamais. Puis, dans la meute, ils se retournaient, toisaient leur bambin, et soufflaient. Il est édifiant de constater la façon dont l’être humain ressent la douleur. Cette division de la souffrance est la preuve factuelle que la perte de l’impensable, l’illogisme à l’état pur, c’est-à-dire le deuil enivrant d’un enfant, l’incurable mal ; cette division de la souffrance, dis-je, se lit dans le regard humain, même vicié ou tourmenté. L’enfant est mort : le peuple crie son innocence, pleure son insouciance et annonce sa colère. Les guerres, les attentats, les chocs pétroliers n’ont pas la même puissance qu’un fait divers ; ils n’ont pas la loupe du fait divers ; le fait divers analyse le grain de peau d’un pays, sonde son cœur et ses reins. Le fait divers incite les journalistes à soupeser leurs mots, il ne confère jamais aux phrases autant de gravité que lorsqu’un enfant est mort. D’un point de vue médiatique, les « affaires » Maddie et Abigaël sont similaires. À ceci près que le prédateur d’Abigaël Mashmore loge ici, au Tower.

Je sors de la douche, frustré. C’est une cabine blanche, fermée au moyen d’un cadenas en plastique. L’ambiance presque carcérale de la salle de bain m’angoisse un peu. L’eau n’est pas si chaude. Une espèce de VMC, matérialisée par un trou d’air qu’un ouvrier sans doute étourdi a placée à côté du miroir, s’avère être un toboggan dans lequel glissent de ponctuelles bourrasques. Ainsi le chauffage d’à-point ne sert à rien. Heureusement le peignoir blanc et bleu est une consolation suffisante pour le chat d’intérieur que je suis. Sur une des trois étagères en bois blanc, une pile de magazines d’époque éparpillent des Harley Davinson, des Malboros, des tatouages tribaux. Classiquement, les femmes de chambre ont laissé quelques savons emballés, deux ou trois échantillons de parfum, dont les inscriptions farfelues m’ont poussé à lire les ingrédients. Beaucoup d’alcool, au cas où.

Et puis je retourne à ma chambre, enfile une chemise blanche, surpassée d’un pull bleu marine. Je me regarde dans la glace et me dis que je n’ai jamais su m’habiller en circonstance. J’engloutis un café court ; court parce que je voulais descendre, voir du monde, parler un peu. Bien que ma première nuit n’ait pas été angoissante comme je le présumais, je dois avouer que la chaude austérité de cet endroit me rend dubitatif. Je doute de ma démarche. Elle n’a, en plus, rien d’encadré.

   Dans le couloir rouge cramoisi, une huile sur toile domine. C’est la seule chose qui ressort du corridor lisse. Elle est placée à mi-hauteur, sur le mur, entre deux enfilades de numéros. Entre la 215 et la 216, précisément. On y voit un éléphant à la peau éburnéenne. Derrière lui, des éléphanteaux lèvent gaiment la trompe. On situe mal le lieu. Ce n’est pas la savane, ni la jungle ; peut-être s’agit-il d’une montagne. Elle me rappelle un massif de Haute-Savoie, ou un plateau du Mont Fuji. Quoi de plus déconcertant qu’une impression de déjà-vu ? Je ne sais pas si les autres résidents se sont déplacés. Aucun son ne sort des enceintes fixées à l’encolure du plafond blanc. Je marche un peu sur la moquette rouge — un rouge plus clair que les murs. Une affiche présente les différents services. Cela est bien vrai : le Tower est une petite ville à lui seul. C’est la terre sainte. Ce Jérusalem de l’arctique propose une épicerie, une école, une salle de prière, un lavoir, un restaurant (rien d’extravagant pour un hôtel), une salle de squash, une bibliothèque, un tea-room, un café et un cabinet médical. Je suis saisi. L’Homme est fou. En bas de l’affiche, une consigne est notée en rouge : « Ne pas insister sur le bouton de l’ascenseur, celui-ci pourrait rompre en cas de doigt impatient !!! » J’imagine déjà une panne. Il n’y a aucun escalier. L’ascenseur est la colonne vertébrale du Tower. J’imagine que l’ascensoriste est le messie. C’est la pensée que j’eus — et qui me fit sourire — avant d’apercevoir cet homme, encadré dans un châssis vernis. La réalité est infiniment plus pertinente que l’imaginaire, elle gagne toujours. L’ascensoriste aurait résolu trois cent quarante-trois pannes en dix ans. Son portrait est tiré à coups de crayon de bois, instantanément ancré dans un vélin d’humeur antique. L’homme est probablement âgé d’une cinquantaine d’années, sa barbe est claire, aussi bien taillée que ses sourcils. Il nage dans une chemise de bucheron, c’est-à-dire à carreaux rouges et noirs ; son regard abscons perce le portrait — sans doute aussi le portraitiste. Il ne s’agit pas d’une photographie, ni même d’un tableau ; on dirait un dessin, minutieusement exécuté. « Merci à Monsieur Origami pour son investissement quotidien ! » En lisant le mot « Monsieur », je repensai au groom engoncé dans son costume rouge et à sa prononciation fantasque : « Mônsieur ». Je reconnais que les pratiques culturelles laissent parfois pantois. Les pays ont leur fantaisie législative. En France, il est interdit d’appeler son cochon Napoléon. Je ne sais quel organisme d’état irait foutre son groin dans une ferme de la Creuse pour vérifier si un fermier avait eu l’insolente idée de nommer son cochon Napoléon. Ici, dans une cabane perchée à la surface du globe, on élève un autel à l’effigie du type qui répare l’ascenseur.

La boîte spatio-temporelle ne m’ayant pas englouti, j’ai atterri sain et sauf au rez-de-chaussée. Ma première matinée au Tower était aussi brumeuse que le temps ; même le groom avait décampé. Ne régnait que Philipp Glass et sa mélodie labyrinthique. Le rez-de-chaussée est dotée d’une lumière virginale car il est doté de trois larges baies vitrées, ainsi que d’une verrière aux teintes multicolores. Il semblerait que cette dernière soit récente au vu de la fraîcheur des matériaux. Les mains dans le dos, à la manière de cet enfant curieux que je pense être encore, je déambulais dans l’angle du couloir. L’ascenseur effectuait des vas-et-viens inexpliqués. Personne n’arrivait. Je m’assis sur un banc, en face, un des magazines d’antiquité sur les genoux. J’entendais un cliquetis, ce qui me fit penser qu’une personne montait ou descendait. Une sonorité aigüe se déplaçait dans l’air comme une onde hertzienne, là, dans le rez-de-chaussée vide où tremblait une espèce de catafalque. Une pièce vide est pleine de bruits. Comme le bois d’une forêt qui craquèle. Chaque petit objet compose sa partition : la symphonie d’un stylo — sûrement celui du groom —, d’une agrafeuse, d’un écran d’ordinateur, d’une chaise de bureau, du plafond bas et avide de regards ; la symphonie de bruits blancs jouait de mes oreilles. Je me levai de la chaise et appuyai sur le bouton d’appel. Une voix sourde me répondit : « Oui ? » Je rétorquai qu’il me faudrait un plan de la ville afin de l’arpenter, en bon touriste. J’ajoutai que je souhaiterais parler à quelqu’un. La voix sourde fit un silence. Une minute passée, elle me demanda le nom de la personne à qui je souhaiterais parler. « Je ne sais pas, n’importe qui. Le rez-de-chaussée est vide, je n’ai vu que le groom depuis mon arrivée. »La communication fut rompue. Dehors, la borée tourbillonnait. Moi aussi je tournais dans ce rez-de-chaussée, à tel point qu’il m’apparaissait désormais circulaire. Je retrouvais les quatre enceintes noires, sortant des murs rouge cramoisi, d’où crachait de temps à autre l’invariant Philipp Glass. Je ne sais pas ce qui est le plus étrange : si je connais Philipp Glass ou s’il est diffusé en quasi permanence depuis mon arrivée. Finalement, le groom sortit de l’ascenseur, un sourire aux lèvres.

— Bonjour Mônsieur, que puis-je faire pour vous ?
— Je cherche un plan de Pitwhiter, vous n’en auriez pas un ?
— Non, Mônsieur. La ville est côtière, elle n’est pas riche en attractions ! Je pourrais néanmoins essayer d’appeler le directeur.
— Oui, merci, achevai-je ainsi la conversation malsaine, en ceci que le groom ne supprimait jamais son air goguenard.
   Le directeur du Tower arriva par l’ascenseur. C’est un homme chauve, de carrure large, cravatée singulièrement. Son nœud de cravate vous regarde, littéralement. Deux yeux blancs, contrastés par la couleur brunâtre de la cravate, me fixent à la manière d’une bête exotique. Sa barbe est en fait un bouc, plutôt grisonnant. Ses yeux sont deux opalines, dont la teinte laiteuse me fait penser à l’écume de la mer.
— Bonjour, Monsieur Jacques. Vous désirez une carte, si j’ai bien compris votre demande ?
— Bonjour, tout à fait. Je cherche à en connaître plus sur la ville, les touristes, vous savez… répondis-je pour détendre l’atmosphère, dont Philipp Glass n’avait que faire.
— Une carte, une carte… dit-il en faisant la circonférence de son propre corps.  Fidel, vous en avez une sur vous ? (j’appris que le groom s’appelle Fidel — Fidèle ?) À dire vrai, nous en avions à disposition il y a cinq ans. Hélas le coût du papier ne nous a pas aidés… Je pourrais demander à l’un des habitants de l’hôtel, il réside au cinquième étage, c’est un aventurier de longue date. Ceci dit, je crois qu’il a cessé toute activité. Je reviens vers vous au plus vite, Monsieur Jacques.

   Pour l’heure, le visage insondable du directeur n’a aucun nom. Le condensé de politesse dont il fait foi, sans être obséquieux, m’a rassuré. Le directeur quitta le rez-de-chaussée d’un pas assuré, secondé par le groom. Je pris place au fond de la véranda. Ses carreaux multicolores avaient, dans la nuit, amassé un peu de cette poudreuse angélique. Elle chantait au soleil matinal. La taille de la véranda était moyenne, poussiéreuse, voire même un peu salissante ; les quelques tables qui la décoraient chichement détenaient sur leur dos aguerri des miettes de baguette. La petit-déjeuner français me revint alors à l’esprit. Mon estomac tirait la bride sans que je ne puisse le réfréner. Je n’avais aucune idée de la consistance des assiettes d’Alaska. Bientôt, une femme dont le visage me paraissait déjà familier, arriva en trombe, maquillant son essoufflement chronique— à la limite de la dyspné me dis-je — par une étonnante rigidité dans la posture. Elle domptait sa colonne vertébrale. Une fleur bleue et rose dépassait de la poche cousue dans sa chemise de commis. Si j’ose encore me servir de mon acuité visuelle de jeune garçon, est indiquée au-dessus de ladite poche la mention suivante : « Commis Séraphine ».  Je crus cerner une sorte de code moral ou professionnel, qui rend certains faussement magnanimes, rompus à la gymnastique faciale de haut niveau. Bref, je sentais cette femme mal à l’aise. Elle me dit qu’il y a du café noir ce matin, un plateau de croissants, des œufs frais accompagnés de fruits frais, des pancakes nappés de sirop d’érable et des saucisses grillées. Ma mère a toujours dit haut et fort que je suis une bouche à sucres. Il est vrai que les glucides manquent à mon corps ; le froid répand ses cellules frigorifiantes  jusqu’à la moindre particule d’oxygène. Le frémissement du palais est pour moi conditionné à un apport régulier en sucres rapides. J’optai pour les pancakes, avec la conviction qu’ils seraient merveilleusement bon. La dame prit ma commande, sourire amer, et détala dans la cuisine, un peu plus loin, entre l’accueil et l’ascenseur. J’observerai mon nouvel environnement, tel un fauve qui aurait été encagé toute sa vie. Comment pouvais-je apprivoiser l’antre de glace, cet hôtel au nom trumpien et au concept unique ? À part les femmes de chambre, je n’avais vu personne. Les résidents restaient terrés. Auraient-ils décampé en apprenant qu’un jeune blanc-bec enquête sur la disparition d’une fillette ? Cela me paraît hautement improbable. Le tueur me glisserait entre les doigts comme le savon de ce matin. Mais je dois avouer que je ne suis pas insensible à cette thèse. La vanité et la prétention me tueront. Un parricide.

Soudain, à la lueur des premiers émois hivernaux, par le truchement d’un des carreaux multicolores, la neige pleurait des cristaux d’argent. Une dame, dont l’âge ne me revint pas d’emblée, s’immisça sur une des lignes du paysage blanc, comme le dernier rayon du soir. Très vite, je m’aperçus de la raideur de son geste ; ses habits semblaient trop petits ; elle marchait à l’aide d’une canne qui possédait sur le haut de son crâne une tête de cheval mordorée. Voûtée, la dame traînait sa jambe vieille et, en apparence, vieillissante à chaque mouvement. Sa table faisait front à la mienne ; son dos éreinté peignait la bouche désossée d’un bagnard. J’observais son voile de bénédictine, croulant sous l’agonie de vertèbres mal agencés. Cette dame ensevelissait de bien vieux os, mais jouissait visiblement de la souplesse d’une chouette. Sa tête se dévissa du corps par une magie inexplicable : deux cent-soixante dix degrés pour fixer mon front, puis mes yeux, puis ma bouche. Enfin, la vieille dame se leva avec autant de lenteur qu’elle s’est assise. C’était à mon tour d’être mal à l’aise. Nous n’étions que deux inconnus confinés dans la gorge du monde (je grelottais un peu à dire vrai) ; ce qui intima peut-être à la vieille dame ce geste irrationnel. Elle fit quelques pas et me caressa le front. Je fus saisis. Je ne sus pas quoi dire, ni quoi faire. L’inhibition décroît avec l’âge et l’obscurité. Si le premier est d’ordre physiologique, le second serait scientifique ; on dit qu’il est plus simple de s’épancher à coup de grandes confidences entre deux lampes tamisées, ou mieux, dans une véranda colorée d’un ciel ombrageux. Les grains de neige devinrent boue, sans même toucher le sol. Les conifères alentour voguaient entre deux souffles. C’était le début. Je pressentais la tempête, qui n’achevait son labeur qu’après une consciencieuse démonstration. Alors la vieille dame posa sa main rêche sur mon large front ; elle en fit le diamètre, avant de reposer son apparent rhumatisme sur la table. J’étais pétrifié. Je ne ressentais pas de la peur. Je crois que ma peau entière recherchait le frisson microscopique de l’insecte à huit pattes. La commis à la fleur rose et bleue m’apporta le petit-déjeuner pour le moins gourmand. Elle déposa sur la table un plateau suffisamment grand pour contenir une petite carafe d’eau gazeuse, trois pancakes dorés, deux serviettes rose et bleue, une banane à demi-coupée, plongée dans un tourbillon de fromage blanc. C’était donc cela le petit-déjeuner d’Alaska. Rien de très dépaysant en somme. Mais le café manquait à l’appel ; je rappelai donc la commis, et en profitai pour lui signaler mon désagrément. La commis semblait ne pas y prêter attention. La vieille dame se confondait au décor de la véranda :  un îlot sur une île. Le plus subtilement possible, je reculai ma chaise. Son doigt décharné écangua subitement un maïs plus noir que jaune ; elle l’avait sorti d’une espèce d’havre-sac. Car, à ne pas s’y méprendre, le vêtement de la dame avait ceci de bourgeois qu’il prolongeait habilement sa silhouette flétrie, dont la vie fut chassée et la mort attisée. C’est une étrangeté en bonne et due forme. Combien de profils ma mémoire a-t-elle captée ? Tous. En moi, sur moi, chaque personne que je rencontre laisse son empreinte. En Érythrée, je me souviens de cette jeune fille brûlée, répondant au nom de Suambé, qui ambitionnait un jour de s’appeler Anna et de lâcher ses pieds dans le vide de la Seine. Les cris de son excision ont bouleversé ma mémoire. J’avais essayé de la sauver en prévenant les autorités, en vain. Je compris ce jour-là que je ne sauverai jamais personne. Oui, quelques histoires, quelques visages graciles et tragiques me rendent visite la nuit, à un feu rouge, à l’urinoir, dans mon lit ou dans des files d’attente… Comme ce jazzman, nostalgique d’une Nouvelle-Orléans qu’il n’a jamais connue ; comme cette postière dont les poches sous les yeux racontaient la douleur de ne jamais retrouver le fils qu’elle avait déposé, vingt ans plus tôt, au pas d’une porte où deux chats s’échangeaient des caresses langoureuses. Elle s’en souvenait avec une précision désarmante. « J’ai senti l’amour chez cette maison », m’avait-elle confié. Il m’arrivait de croire en une forme supérieure de justice. Les jeunes appellent ça le karma. Je remettais cependant toutes ces personnes au centre d’un puzzle intimidant. Ce puzzle est ma vie. Je suis dans un puzzle. Cette vieille femme qui se trouve actuellement en face de moi devient une des pièces.

Çà et là, des grigris homériques jouaient bien malgré eux des sons plus ou moins aigus. Ces objets suspendus au ciel de la verrière conféraient au regard de la vieille dame une lourde solennité. Je suspectai le vent de cambrer son corps d’air, dompté par la neige. La dame enfonçait son œil gris dans mon orbite bleue, à mesure qu’elle enfonçait dans le creux du siège ses ongles de charbon. Était-ce du vernis ? Je n’en savais rien. J’étais simplement interpellé, intimidé même, par l’étrange statue qui se dressait devant moi. Elle était debout mais semblait assise. Elle me dit : « Vous cherchez la petite fille ? » C’est un peu fou ; les événements se succèdent, sont des oriflammes de la vie, des flammes de la nuit ; on ne sait pas trop pourquoi, ni comment de tels sursauts arrivent-ils, encore moins avec quelle ardeur le destin se mêle au hasard. Comment cette momie pouvait-elle savoir ce que je cherchais ? Ou plutôt qui. Est-ce mon expression de vague à l’âme qui lui eût donné la divination d’une sorcière de Salem si les flammes n’eurent jamais gagné leur âme meurtrie ? Là non plus, je n’en savais rien. Je ne répondis rien. Pas la peine d’ajouter quoi que ce soit. Fort heureusement, Séraphine, la commis, revint pour me donner l’addition. Douze dollars. Carte bancaire non acceptée. Pas de chèque. Billets et monnaie proscrits. Utilisation obligatoire de la carte rouge à liseré blanc, dit mon passe-droit absolu. Je ne l’avais pas rechargé, et j’en étais bien soulagé. « Il vous faut aller chez Monsieur Alfred, c’est un homme gris à la blouse blanche. Il se situe au rez-de-chaussée », me dit Séraphine. Pendant ce temps, la vieille dame planait au-dessus de moi comme le soleil rigoureux de l’Orient. Je répondis avec empressement que j’allais me « mettre à jour », affichant un sourire contrit et péniblement forcé. La sorcière de Salem me fixait, me donnant l’absolution dans la main gauche et le châtiment divin dans la main droite.

Je fis un saut dans ma chambre pour récupérer la carte rouge au liseré blanc. Je ne la trouvai plus. Elle était enfouie dans la poche de mon pantalon doublé de laine. En verrouillant ma chambre, je tombai une nouvelle fois sur la femme de ménage. Elle me surprit. Je sursautai. La femme a la peau noire ; une noirceur candide dans son habit de fée du logis. Ce réglisse empâté me fait peur (je vois déjà l’inquisition du politiquement correct me mettre au pilori). Les deux grosses bretelles de son pyjama donnent l’impression d’une guêpière du temps de la Restauration ; la femme noire a enrubanné son estomac proéminent d’un pas-grand chose, sorte de voile en matière de papier toilette. Cette image me tourmenterait de longues nuits. Quelle surprise quand j’entendis sa voix. Je ne sais pas si son diaphragme, écrasé sous le poids de l’imposante carcasse, n’avait d’autres choix que de minauder ; fait est que sa voix est une voix difficile à oublier. Je lui demandai où se trouvait le rez-de-chaussée, l’homme en gris, Alfred, afin de charger ma carte en dollars. — La carte ? me dit-elle sous le ton du flegme antillais. — Oui, la carte, répondis-je. — La carte ? rétorqua-t-elle. — Mais je n’en ai aucune idée ! L’homme en gris est en bas. Le bas est l’étage zéro, zéro, zéro, appuya-t-elle, matissant son r d’un exotisme résolument antillais.

Ma carte n’était toujours pas chargée, mais la femme de chambre et moi avions approfondi nos liens. Je longeai le couloir rouge cramoisi, où Philipp Glass étirait sa mélodie inextricable, et m’engouffrai ni une ni deux dans l’ascenseur. Lequel ne put refermer ses portes ; la main arachnoïde du directeur fit obstacle. Il revint vers moi pour me donner une carte touristique, je l’avais presque oubliée. Je profitai de son immixtion pour lui poser quelques questions sur le fonctionnement du Tower. Par exemple, l’existence d’une école dans l’hôtel me paraissait inexplicable. Qui pouvait bien faire cours ici ? Qui sont les élèves, combien sont-ils, qu’apprennent-ils ? À toutes ces questions, le directeur resta évasif. Il me répondit néanmoins que l’école était souterraine, qu’en cela un passage creusé il y a des années se dessine à l’embouchure sud du Tower. Je souris machinalement et sortis de l’ascenseur en le laissant là, les pieds enracinés au sol.

Bien que l’hôtel ne soit pas grand, j’eus l’impression d’un labyrinthe de paroles, dont les chemins tracés n’amenaient nullement à la sortie. Il est vrai que je suis impatient, je méprise l’attente ; pire, j’exècre le surplace. Enquêter sur le rapt d’une petite fille m’apprend l’humilité depuis trois mois. Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé l’homme gris. Localisé dans une espèce de cagibi, il faut le voir pour le croire. Une vie s’est insinuée ici, dans un trou de souris. Philipp Glass s’absente. Il s’agit d’un petit homme, à la couronne grisâtre et au crâne propret. Il rechargea ma carte à hauteur de 150 dollars. Je fus surpris par la beauté de ses mains. Ses cuticules étaient entretenus, ses ongles coupés, et les tâches brunes qui parsemaient ses fins poignets semblaient interdites de séjour, peut-être par une espèce de protection naturelle. L’homme gris — ainsi l’appellerai-je le reste de mon séjour — dégage une odeur de lavande, en tout cas de lessive. Il a la rigueur physique du Chinois, mêlé au flegme naturel du Japonais. Ce n’est pas tant ses traits asiatiques qui me font dire cela, plutôt la bondieuserie feinte — me rappelant le sourire élastique de la commis Séraphine — d’un acteur jouant la même pièce depuis quarante ans. L’homme gris me dit que la carte est utilisable partout dans l’hôtel — et uniquement dans l’hôtel. Il est aussi revenu sur la fermeture temporaire de l’épicerie, me proposant, entre-temps, de me vendre quelques produits de « première nécessité ». Derrière le pupitre de l’homme gris, quelques cartons détrempés contenaient visiblement de la mousse à raser, des rasoirs jetables, des cure-dents, cotons-tiges ou autres commisérations qu’un rat d’égout apprécierait probablement.  Avant de partir, l’homme gris me dit : « La ‘tite fille ? L’avez retrouvée ? » En contre-bas du rez-de-chaussée, qui en ce moment se drapait d’un voile neigeux, je restai sans voix.


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Re : Le Tower
« Réponse #2 le: Aujourd'hui à 15:21:33 »
Jour 3.

   Cher carnet, j’ai noirci tes premières pages sans penser à Abigaël qui, peut-être, attend le lever du jour. J’ai sauté une journée ; il m’en aurait fallu davantage. Les deux cent soixante-dix résidents sont plus que calmes : ils pourraient être morts. Mes voisins de couloir ne font aucun bruit. La nuit dernière, j’ai suspecté un pied fouler la moquette du couloir ; je me suis levé : rien à signaler. Serait-il présomptueux de penser que mon arrivée est liée à leur silence collectif ? Le deuxième jour, je ne suis sorti de ma chambre que pour un paquet de chips au barbecue. Je n’aime pas les chips au barbecue, mais leur machine n’en avait pas d’autres. Je commence à connaître ma chambre par cœur ; vingt-quatre heures, c’est long. Les nombreux allers et retours accomplis entre mon lit et la fenêtre tiennent à préserver une santé mentale, que je sais déjà se dégrader. En vingt-quatre heures, les bourrasques se sont faites avalanche. Ce que je crois en tout cas être une avalanche m’a laissé dans une torpeur émotionnelle. J’ai parfois l’impression d’être un parfait idiot recherchant l’inestimable joyau. Pendant que la neige coulait à flot, je me suis replongé dans le dossier de la petite Abigaël. Bien mal m’en a fait ! Les tiroirs du bureau me riaient au nez, je les ouvrais et les refermais. Abigaël se trouvait sur le coin du bureau. J’aurais dit qu’elle me regardait. De ce regard innocent et pénétrant ; elle ignorait le pouvoir qu’elle exerçait sur moi, sur nous. Elle ne saura jamais qu’elle a fait lever des foules entières, vibrer des cœurs et verser des larmes. Quel vacarme as-tu produit, ma petite… Après quelques cigarettes fumées à la lueur de la lanterne blanche, je me suis replongé dans ton dossier. Techniquement, c’est le mien, tu le sais. Je t’ai crée un dossier vert — devenu verdâtre le jour où les pattes trempés de mon chat ont altéré ta figure pouponne.

Abigaël Mashmore est franco-américaine. La branche française est du côté paternel. Son père fait partie de l’Orchestre national de France depuis une quinzaine d’années. Cet harpiste de quarante-huit ans accompagne la troupe de quelque cents musiciens dans le monde entier. C’est un homme qui a la conscience placée sur le bout des doigts ; j’ai observé la rigueur de son geste sur une centaine de vidéos. Il m’a semblé posséder une grâce féminine, je ne sais quelle ambiguïté envoûtante qui rend son mouvement presque androgyne. Il a un physique attrayant, dès que je l’ai vu, j’ai pensé à Lambert Wilson. Il porte des lunettes noires, très opaques, son regard est indécelable. J’ai dû me référer aux photos officielles de l’Orchestre national pour connaître la couleur de ses yeux. J’ai conclu qu’ils sont bleus, encore qu’ils pourraient être gris. Ce n’est qu’un détail, mais mon carnet s’en souviendra mieux que moi. J’ai remonté le parcours de cet homme prodige, je dis prodige parce qu’il n’a visiblement rien loupé. J’aurais aimé qu’il rate son permis de conduire ; impossible à vérifier. Lycée Henri IV, intègre le conservatoire supérieur à 16 ans, intègre l’Orchestre national à 27, joue des 47 cordes comme un ange s’amuserait à titiller les nuages. Je suis admiratif. L’une de ses premières représentations a lieu à Vienne, il joue Debussy, « La Mer ».  Abigaël naissait à peine. Il a l’air plus jeune, son visage est lisse. Ses parents doivent être fiers. Je ne peux m’empêcher de le regarder à travers les 13 pouces de mon Macbook. Tant et si bien que je projette les cents musiciens à la télévision. En vérité, un seul homme m’intéresse. Toujours j’attends que la caméra s’appesantisse sur lui. L’homme est caché derrière sa harpe. Non, mieux, me dis-je, il fusionne avec sa harpe. Est-ce un troisième bras ? Ce n’est pas grave, la mer de Debussy me tient en captivité. Je la vois dérouler son lit d’écumes. Je devrais regarder des concerts d’orchestre plus souvent, c’est ce que je me suis dit, un verre de vin à la main, le cul vissé sur mon canapé trois places. J’étais seul, Abigaël était rangée un peu plus loin, le sourire figé, on avait signalé sa disparition un mois plus tôt. Je n’ai jamais vu le père d’Abigaël. Mais je fus obsédé par cet homme, et je le suis encore. Je le regardais chaque soir sur l’ordinateur, puis un soir sur deux, dans mon lit — même après le copieux et ronflant repas de Noël ; je me souviens des guirlandes rouges et vertes qui clignotaient sur le visage impassible du musicien. Visage que j’avais zoomé pour appréhender ses virages et ses angles morts. Mais sa barbe dessinait le masque indolent du presque quinqua, serein, m’empêchant de fureter d’éventuelles traces d’acné, de coupe-rose, ou que sais-je encore… des incartades dermatologiques, un zigzag, une imperfection. C’est ce que recherchent inlassablement les médias, a fortiori dans une affaire en forme de soupape. Cet impétrant de la musique m’agaçait. Je rajoute le complément du nom « de la musique » pour rationaliser mon début d’obsession. En réalité, le père d’Abigaël Mashmore était, les trois premières semaines suivant la disparition, insondable de loin. Le serait-il de près ? D’où ma réservation pour assister au prochain concert philharmonique de Paris. Je ne peux pas expliquer les places restantes à un mois seulement de l’événement. J’ai retenu mon souffle face à la billetterie, c’est tout. Mon numéro de carte bancaire était invalide. Frénésie. Je devais voir cet homme dont certains médias revigoraient d’ores et déjà le profil criminel à coup de satires et de caricatures. La caricature fait vivre son caricaturiste. Deux billets empochés, imprimés, retirés au guichet — sait-on jamais. Ce sera Manon, mon amie blonde aux yeux bleus, ou lapis-lazuli devrais-je dire. Quand je l’ai appelée, elle sirotait un verre de menthe sur une terrasse huppée de Paris. Manon est une citadine dans son jus : elle badine avec l’amour, un sac en toile de jute que sa main soignée a nerveusement posé sur sa frêle épaule. Manon n’a pas trente ans, ses vingt-neuf nuances de chambardement l’incitent à vouloir toujours plus, pour finalement récolter toujours moins. C’était cela, sa vie sentimentale, quand j’ai rencontré Manon au troquet pluvieux, quelques jours après la mort de maman. Ce jour de sirop à la menthe sur une terrasse huppée de Paris, Manon a décroché dès la première sonnerie. Elle sait que mes appels ont le visage grave du médecin. Manon n’a pas hésité à me dire qu’elle me tiendrait compagnie. « Il faut que j’achète une tenue maintenant, t’as gagné. »

C’était un soir froid et brumeux de décembre 2021. Les mondains se bousculaient aux portes de la Philharmonie de Paris. Moi, je patientais après mon gars. Cette pseudo filature me rendait suspicieux, j’observais les allées et venues des badauds, des SUV, le bruit dédaigneux de petites motos qui traversaient la route coûte que coûte. Manon arriva, elle s’inséra dans notre queue leu leu, cossue. Plus ravissante que jamais, la Parisienne à la longue tunique rouge s’agrippa à mon bras ; je revis ces années fugaces qui ne lassent jamais de nous revoir. Elle ignorait tout de mon harpiste ; le savoir n’eût amené à rien. Nous prîmes place sur de larges et confortables fauteuils, j’eus l’impression d’être au cinéma. Le film que nous avions visionné ce soir-là ne fut pas le même. Le mien eut une sensation différente en cela qu’il orientait ses projecteurs sur un seul homme, cet harpiste, sorte d’ermite musical, fait d’une sonorité laconique comme le ciel est fait de cirrus avant l’embellie. Mes mains croquaient les boudoirs rouges du siège, tandis que Manon jouait avec son collier à perles. Les cents musiciens arrivèrent ; nous vîmes le chef d’orchestre pénétrer la salle à la manière d’un torero. Le peuple de Paris se tut. La troupe défila ; progressivement les uns et les autres s’installèrent à leur pupitre de magicien. Si j’avais eu des jumelles, j’y aurais volontiers apposé mon regard de jeune loup affamé. J’avais choisi mon vilain. Soudain il entra. Il fit mouche, j’entendais le chuchotement discret de mes voisins. Manon ne voyait que l’orchestre, là où je ne voyais que l’homme. Nous étions installés en hauteur, à gauche ; l’harpiste, sur la scène, basse et creuse, se trouvait à droite. Isolé, il manipulait les cordes, les faisait ronronner ; je n’avais certes pas la vision suffisante pour observer ses mains, mais je m’efforçais d’en décrypter les codes, d’en sentir les effleurements, et je me surpris à les imaginer autour du cou d’Abigaël.

Carnet, tu commences à noircir. Il me faut prendre une pause. J’ai entendu un peu de grabuge dans le couloir. Les murs susurraient. J’ai ouvert la fenêtre de ma chambre pour aérer et suis sorti dans le couloir. Il y avait un homme, un vieil homme posé par terre. Il était tombé, une mauvaise chute. Je me suis approché de lui, son crâne saignait légèrement. Il est tôt ce matin, cela fait un jour que je n’étais pas sorti de mon antre. La fenêtre au bout du couloir était ouverte, l’air glacial passait. Soudain les habitants sortirent de leur iglou, presque en même temps. Ce mouvement synchronique m’avait surpris, peut-être plus encore que ce vieil homme affalé au sol. Tous se précipitèrent vers lui. Je vis même la femme de ménage à la peau d’ébène. Le couloir se remplit immédiatement. J’étais emporté dans une vague humaine. Des mains vieilles, jeunes, des visages ridés et juvéniles ; une polyphonie ordonnée s’instaurait. Aussitôt le vieil homme était posé sur son lit. Je ne pus pas entrer, le spectacle ayant fait salle comble. Mais je ne crois pas que cela était de mauvaise intention ; il n’y avait aucune avidité, aucune curiosité. Les habitants du deuxième étage étaient au contraire au chevet du vieil homme, définitivement mal en point. De mon point de vue, je vis une famille se réunir sur un banc jouxtant la chambrée funéraire.

— Les secours arrivent ? dis-je.
— Il n’y en a pas besoin, me répondit ce qui semblait être le père de famille.
— Ah ? Mais le vieil homme n’a pas l’air bien.
— Non, il meurt, me répondit un des deux enfants, chétif.
— Il meurt ?
— Oui, il n’y a plus rien à faire, dit ce qui semblait être la mère de famille.
— C’est un constat peut-être un peu rapide. Il faut appeler une ambulance, insistai-je.
— Ils ne viendront pas. Pitwhiter est enclavée.
— Comment faites-vous pour vous faire soigner ?
— Le médecin Sorel est au cinquième, répondit la mère.
— Et il ne peut pas intervenir ?
— Malheureusement, le docteur Sorel est mourant.

 


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