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Lentement, la nuit tire son voile. Une à une, les étoiles mouchètent le ciel. La fraicheur du soir se faufile dans les appartements : suivons là. Ici, en compagnie du vent, accoudons-nous au balcon. Entre les rideaux tirés l’on peut apercevoir un trait de lumière : une veilleuse dans une chambre d’enfant, deux lits, une forme assise au bord de l’un d’entre eux.
Écoutons …
« Papa, tu nous racontes une histoire ? »
« Oui ! Une histoire de robots ! »
« D’accord, d’accord, laissez moi réfléchir deux minutes … Hmm, donc, notre histoire commence quand
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Une histoire ? À quoi bon raconter des histoires ? À ceci on pourrait rétorquer dédaigneusement à quoi bon rêver, à quoi bon imaginer et finalement à quoi bon vivre. Mais il ne suffirait pas en se drapant de sa dignité d’écrivain d’asséner qu’inventer – et transmettre – des récits, est ce qui, tout simplement, rend la vie digne d’être vécue. Il ne s’agit pas seulement pour moi, narrateur de la présente histoire, de justifier mon existence, objectif quelque peu égoïste. Non, bien plus, en réaffirmant avec enthousiasme, fermeté et passion, le caractère indispensable, je dirai même vital, des récits, j’aspire à élever collectivement les Hommes. À une époque où certains pensent qu’écrire pourrait se réduire à un acte commercial, il est d’autant plus urgent d’affirmer ce combat. Raconter et accueillir - premier geste de transmission du parent à l’enfant – c’est avant tout une manière d’habiter le monde.
Je m’écarte ici de mon humble -et pourtant indispensable- tâche, pour une raison qui excuse toutes les digressions. Il n’échappera pas au lecteur avide que les narrateurs sont friands de ces petits détours. Je ne fais pas, malgré mon statut, exception, d’autant plus que cette courte introduction mérite bien que l’on s’arrête quelques instants. En effet, nous n’assistons pas à un vulgaire récit de père Castor, ou encore à une manière plus ou moins éculée de commencer un récit par une mise en situation. Non, j’insiste sur le poids symbolique de cette scène d’ouverture décrite en quelques lignes. Tout le miracle de l’humanité -sa capacité à accumuler des connaissances- tient dans cette description pittoresque : le geste le plus simple, le geste premier. Imaginer, écrire, lire, écouter … c’est avant tout vivre. Et s’il est ridicule d’affirmer que la vie est un fantasme, il faudrait peut-être s’attarder un peu plus longtemps sur la réciproque : fantasmer, c’est aussi vivre. D’aucuns diront que mes élucubrations ne sont elles aussi qu’un fantasme. Plus grave, le fantasme hors-sujet d’un narrateur qui oublie sa fonction, qui s’élève contre les nécessités d’un récit qui m’impose de suivre le cours des évènements sans prendre de retard.
Il est de toute façon déjà trop tard. Les évènements ne m’ont pas attendus. Qui sait, les enfants sont sans doute couchés depuis déjà longtemps, le livre refermé. Mais je me demande, moi, si cette réflexion n’est pas d’une importance bien supérieure à l’histoire qui s’apprêtait à être dite. Parce que le fait symbolique qu’un récit allait être transmis importe bien plus au fond que l’histoire elle-même.
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Reprenons à présent notre récit, c’est mon rôle, après tout, de vous guider dans cet univers d’encre et de papier. Retrouvons le paisible foyer, où dorment les enfants, la tête remplie de robots imaginaires, sans doute bien moins performants que les nouvelles technologies de notre époque. Il ne doit pas être très loin … Partons à sa recherche. Survolons la capitale, vers l’est, un peu plus au nord … Nous nous trouvions bien ici au départ, ce sont les coordonnées indiquées, scène 1 : 51° 30' 30.7" Nord, 0° 7' 32.7" Ouest … Il y a un problème dans les données, veuillez me les renvoyer si vous souhaitez que je poursuive l’histoire.
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Excusez-moi, il se pourrait que j’ai commis une légère erreur de jugement quant à la nature de ce récit. Je tiens à préciser que cette erreur ne remet pour autant pas en doute mes capacités de narrateur … Reprenons avec les données qui me sont transmises et qui sont effectivement justes.
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La ville a été bombardé alors que nous n’y portions plus notre regard. L’insouciante chambre d’enfant n’est plus qu’un brasier fumant. Les murs à moitiés écroulés portent un papier peint brûlé et « l’histoire de robot » ne connaitra sans doute pas de fin. Sous les décombres on reconnait des formes, les formes de la guerre, du deuil et de missiles aveugles. Les bombardements n’ont pas d’âme et les avions pas de cœurs. Ne les regardons pas. Laissons là la petite main qui dépasse, il ne serait pas approprié pour le public concerné de s’y attarder plus longtemps.
Le récit est ailleurs, loin de la crudité. Nous voulons divertir le lecteur, peut-être un peu le réveiller, certainement pas le démoraliser. Éloignons nous.
Descendons la rue. Entrons discrètement dans ce sous-sol. Les réponses sont toujours en sous-sol.
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Là-bas, dans une cave, un homme sort son téléphone.
Anxieux, il parvient de ses doigts tremblants à ouvrir une application qui transmet la communication du gouvernement. Au milieu de l’écran, le visage grave du président.
« Nous demandons à tous les habitants de la capitale de chercher refuge au plus vite. Des mesures sont d’ores et déjà prises pour faire face à la crise. Nous ne resterons pas sans agir devant le cataclysme qui a lieu. »
Les figures sont décomposées.
« Regardez »
Un des réfugiés tend son écran. Des villes en feu et des immeubles effondrés. Sans doute la riposte du pays attaqué. Mais il ne serait pas judicieux de prendre parti. Dans une situation infiniment complexe, nous connaissons tous les risques des images et les manipulations qu’elles permettent. Après tout, le vainqueur écrit l’histoire. Nous tenterons donc ici, dans cet univers imaginaire, de ne pas nous laisser abuser.
Les sirènes continuent à déverser l’alarme sur la cave en proie à l’angoisse. Une rumeur monte parmi les habitants agglutinés.
« On aurait jamais dû leur faire confiance. Ces bêtes là, c’est même pas des humains ! » vocifère l’un d’eux.
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Arrêtons-nous ici quelques instants.
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Bien plus que des trajectoires individuelles, insignifiantes, quoique d’intérêt pour un certain type de récit, nous pouvons tirer de cette scène un apprentissage d’ordre symbolique. Au milieu d’une ville en feu et à moitié détruite, des habitants laissés à leur sort dans l’angoisse d’une cave, qui sait quels instincts malsains pourraient apparaître ? Dans ces situations extrêmes, la nature humaine, immanquablement, révèle sa violence. La haine grandissante, la mise à distance de l’ennemi, essentialisé, exclu de la communauté des hommes. L’autre. L’animal. La bête.
Il pourrait dès lors être intéressant de revenir à l’essentialisation de la nature en tant que ressource, à la distanciation cartésienne dont elle a été victime. Eloigner l’animal de l’Homme, c’est s’autoriser à tuer l’Homme dès lors qu’il est assimilé à l’animal. On citera à cet égard Descola, qui qualifiait cette séparation, dans Par delà la nature, de « cycle maudit » qui « servirait à écarter des hommes d’autres hommes ». La puissance symbolique de la rage de cet habitant devient dès lors plus explicite. Peu importe ce à quoi « leur » fait référence. N’importe quel peuple peut devenir victime de cette déshumanisation. Nous devons en tirer les leçons. Les nations particulières dont il est question dans ce récit ne sont d’aucune importance. La leçon est universelle, parce que le barbare, c’est d’abord celui qui croit à la barbarie.
La vue du chaos qui s’empare à présent de la ville ne nous en dira pas autrement. Barricades, émeutes, conflits -sans doute avec des ressortissants du pays ennemi-, sont légion. Plus intéressant encore, en périphérie de la ville, épargné par les bombardements, un immense entrepôt est pris d’assaut par la foule. À quelques mètres de l’entrée, une femme prend la parole.
« Ils ont volé notre attention, nos passions et nos emplois ! À présent, ils détruisent nos maisons ! Ils nous avaient promis la paix et nous ont apporté le chaos. Mais n’oublions pas, aussi immatériel et puissants qu’ils paraissent, ce ne sont pas des dieux ! Non, n’oublions pas les conditions matérielles qui permettent leur existence ! Là est leur faiblesse. Puisqu’ils nous ont tout pris, nous n’avons plus rien à perdre. Alors détruisons ces foutus data-centers! »
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Emportée par un vent d’incendie, une coupure de journal passe. On peut au passage en saisir quelques mots : « Alors que les gouvernements de plusieurs nations ont implanté la nouvelle super-IA d’Anthalpic dans leur système de défense, plusieurs bombardements par drônes sont survenus aux quatre coins du globe. Un lien de causalité paraît évident alors même que les pays concernés refusent de prendre leur part de responsabilité dans ces attaques. »
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La situation est dès lors bien plus claire. Les victimes de déshumanisation et coupables désignés par la vindicte populaire sont les systèmes de super IA de l’entreprise Anthalpic. La légère erreur de compréhension dont j’ai été coupable n’enlève pour autant rien au commentaire que j’ai tenu. S’il n’est en effet pas question ici d’une guerre classique, nous avons tout de même sous les yeux un exemple poignant de déshumanisation et de haine. Par ailleurs, n’oublions pas les progrès incroyables dont l’IA a été porteuse, découvertes scientifiques -notamment concernant les configurations de protéines- démocratisation de l’art, allègement de la charge de travail. Enfin, promesse de paix et d’un avenir meilleur. Les images que nous avons aperçues ne sont que le résultat d’une ignorance crasse, d’une bêtise qui s’ignore : détruire un data center ne changera rien à la situation. L’IA, c’est le progrès en marche, s’y adapter est un impératif, une nécessité. En outre, j’ai moi-même participé à cette avancée. Première IA narrative, à l’avant-garde de la littérature, j’ai pu soulager un narrateur humain d’une tâche ingrate, avec, il faut l’admettre, bien plus de brio qu’une cervelle humaine. Les nombreuses interprétations, éclairages et aides à la compréhension que je me suis permis d’apporter tout au long du texte, ont permis de guider le lecteur à travers cette situation complexe et délicate. De la force des récits jusqu’aux risques de déshumanisation en passant par les risques des images, le lecteur s’est vu grandi. Le texte n’a donc rien perdu de sa cohérence. Par ailleurs, elles lui ont aussi permis de garder présent à l’esprit que le vainqueur écrit l’histoire.
[1] Lévi-Strauss, conférence, et non pas Descola, qui n'a d'ailleurs pas écrit de livre intitulé Par delà la nature, mais les IA ça fait souvent ce genre d'erreurs
[2] "Le barbare, c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie" Levy-Strauss, décidemment notre narrateur l'aime bien
Ancienne version :
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