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29 Juin 2026 à 21:09:54
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Poésie (Modérateur: Claudius) » La mémoire des possibles

Auteur Sujet: La mémoire des possibles  (Lu 99 fois)

Hors ligne Maxence

  • Aède
  • Messages: 180
La mémoire des possibles
« le: 24 Juin 2026 à 20:56:10 »
Entre l’aube et la braise,

un fil invisible tremble
au-dessus des vallées profondes
où s’éteignent parfois des voix sans réponse.

La lumière n’est pas un phare :

elle entre par les fissures du monde,
glisse sur les pierres humides,
remonte dans la sève des arbres,
et révèle ce que l’on croyait perdu
sous la poussière des chemins.

L’obscurité ne recouvre pas :

elle travaille.

Elle veille dans la terre noire
où dorment les graines,
dans les maisons silencieuses
après le départ des vivants ;

elle garde au chaud les formes à venir,
comme une main refermée
sur une étincelle, comme un silence
où mûrissent les possibles.

Les eaux sombres des souvenirs
passent sous les vieux ponts,
longent des quais
où la rouille gagne les anneaux d’amarrage,
frôlent des façades
dont les noms s’effacent sous la pluie ;

elles arrachent parfois les passerelles de bois
que l’on traversait chaque été,
laissant derrière elles des berges
couvertes de branches et de sable,
où brillent encore,
dans le soleil couchant,
quelques éclats de verre.

Puis survient parfois

la déchirure :

un nom prononcé dans une pièce vide,
une chaise restée à sa place,
une absence que rien ne remplit.

Alors le monde
perd un degré de stabilité.

Les plans soigneusement tracés sur la table
se gondolent sous une goutte d’eau ;
le réel hésite
comme une flamme derrière une fenêtre
battue par le vent.

Plus loin s’ouvre la mer nocturne,

vaste étendue

où dérivent des lettres effacées,
des photographies pâlies,
des noms que personne n’appelle plus,
des souvenirs incomplets,
des rêves inachevés,
et des constellations encore privées de langage.

Parfois, l’esprit avance en plein soleil,
porté par une clarté neuve.

Parfois, il marche sous la pluie,
écoutant le rythme régulier des gouttes
sur les feuilles et les pierres,
guidé par le seul battement du doute.

Ni le jour ni la nuit ne règnent seuls :

l’un dessine les contours du monde visible,
l’autre veille sur ce qui demeure
invisible et en gestation.

Et nous avançons ainsi,

funambules sur la mémoire du temps,
recueillant à chaque pas

une étincelle,

un vestige,

une promesse,

avant que tout ne rejoigne de nouveau l’horizon —

là où les commencements et les fins
se confondent
dans une même lumière.
« Modifié: 24 Juin 2026 à 21:24:23 par Maxence »

En ligne Robert-Henri D

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 700
  • Pelleteur de Nuages
Re : La mémoire des possibles
« Réponse #1 le: Aujourd'hui à 09:16:09 »
Hello, poète Maxence !

Non ! les voix d'Aèdes, ne se perdent muettes ! Au contraire, tout comme ton texte elles existent et subsistent comme une matière vivante !

Tu ne décris pas seulement l’alternance du jour et de la nuit, mais la façon dont les phénomènes se travaillent mutuellement, comme si chaque élément du monde portait en lui un mouvement de gestation. J’y sens une écriture qui ne cherche pas l’effet, mais la révélation lente, presque organique.

La lumière et l’obscurité ne sont pas des réalités opposées : elles sont deux régimes d’attention. L'une dévoile ce qui persiste malgré l’usure ; l’autre incube... elle garde, elle prépare. Cette idée d’une obscurité active, non menaçante, rejoint une intuition que je poursuis souvent : ce qui semble se retirer n’est pas forcément perdu, mais destiné à changer de forme.

Les passages sur les souvenirs, les ponts, les quais, les façades, les vers contemporains qui les rapportent... tous m’ont frappé par leur manière de faire sentir la fragilité des lieux, leur capacité à se dissoudre sans disparaître. Le poème ne pleure pas la perte : il observe comment les traces se recomposent, comment les éclats de verre continuent de briller dans un paysage transformé.

La « déchirure » est un pivot très fort : elle n’est pas un drame, mais un point de bascule où le réel vacille. Ce vacillement, cette instabilité, est traité avec une délicatesse qui me parle beaucoup : rien n’est catastrophique, mais tout devient soudain plus vrai, plus nu.

Enfin, la mer nocturne, les lettres effacées, les constellations sans langage ; ce sont des images qui ouvrent un espace dans lequel l’inachevé n’est pas un manque, mais une réserve de possibles. Le poème semble dire que nous avançons dans un monde où chaque pas recueille quelque chose. Qui une étincelle, un vestige, une promesse... avant que tout ne retourne à l’horizon commun des commencements et des fins tant humaines que matérielles... voire, immatérielles.

Ce qui me touche ici, c’est la manière dont le texte fait sentir que la mémoire n’est pas un dépôt, mais une traversée de l'âme. Et que l’existence se joue dans cet équilibre fragile entre ce qui tremble, ce qui veille, et ce qui recommence d'icelle.
La plume en ascèse s’élève au‑delà de ce que d’autres rapetissent par absence d’âme.

 


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