Aujourd’hui c'est le 24 juin 2076. Ce soir c’est la kermesse à l’école de mon petit-fils Ivan. À 20 heures, les températures vont commencer à baisser, quelque chose comme 50°C à l’ombre. On pourra prendre l’apéritif dehors, avant de passer dans la fraîcheur salvatrice du foyer qui sera à 20°C, comme de l’époque quand j’étais un enfant. Comme Ivan, un jour, j’avais huit ans.
Il me revient que c’était le 24 juin 2026, et le directeur de notre école s'appelait Monsieur V.
En 2026, 40°C pendant une semaine, c’était déjà un événement. L’Académie a proposé aux parents qui le pouvaient de ne pas amener leurs enfants à l’école. Ma maman était sage-femme, elle travaillait jour et nuit, ou plutôt nuit et jour, avec des brèves pauses.
Aujourd'hui la présence humaine n’est plus nécessaire pour un accouchement simple, mais à l’époque c’était encore courant. Bref, maman a dû me déposer à l'école ce jour-ci. Nous n’étions pas nombreux, ce 24 juin 2026. Les maîtresses circulaient en shorts et en tongs et avec leurs ventilateurs qu’elles ont apportés de chez elles : notre école n’était pas équipée pour la canicule. C’était tout drôle, et j’ai entendu Monsieur V. dire que cela serait marrant de prendre les maîtresses en photo, chacune avec son ventilateur.
— À chaque maîtresse — son ventilateur, — a déclaré Mme Avril, en souriant.
Le plus intéressant était à venir. Monsieur V. et les maîtresses ont installé dans la cour un véritable oasis, avec des tuyaux d’arrosage qu’ils ont apportés de chez eux, des petits jets d'eau partout, des arcs-en-ciel qui se formaient dedans, en reflétant le soleil. C’était une installation simple et merveilleuse. Et puis il nous a fait venir et il a branché l’eau, tout simplement.
Nous étions ravis. Imaginez, les enfants et les adultes, complètement trempés et heureux, pieds nus. Monsieur V. a appelé ça “Les grands eaux de Versailles”, comme les grandes eaux dans le parc du château.
Les trois tilleuls de la cour, qui comptaient les jours qui leur restaient à vivre en l’absence de pluie, ont compris que tout n’est pas joué et ont repris l’espoir. Madame Avril, complètement trempée elle aussi, a dit vouloir écrire un poème sur le sujet.
Elle a dit que ce sont des infos comme ça, des éclats de bonheur, qu’il faudrait partager dans les médias pour rendre les gens plus heureux.
J’ai entendu Monsieur V. lui répondre :
— Surtout pas, si on ne veut pas finir dans une prison : “et si un enfant glisse ?”, “et si l’eau est trop froide ?”, “et s’il y a un choc thermique ?”, “et si les tuyaux ne sont pas aux normes ?”, “et si … ?”
— “Le pire, c’est que vous avez profondément raison, Monsieur le Directeur”, — a dit Madame Avril, sans sourire cette fois.
À ma connaissance, personne n’a fini dans une prison. Les festivités aquatiques ont continué toute la semaine de la canicule. Je me sentais heureux de venir à l’école, toute la semaine aussi.
Je m’en souviens encore.