- Söl-FirminÄ -
Pinceau et Vertige
Ce qui venait de s’éveiller dans la salle du Muséum ne s’était pas dissipé avec l’extinction des lumières. Au contraire : dans l’obscurité, sa présence semblait plus vaste, comme si la rupture avait ouvert un passage que rien ne pourrait refermer.
Je compris alors que Belloxïe, en traduisant la poésie de la tablette 7-Ω, n’avait pas seulement déchiffré un texte. Elle avait déplacé quelque chose. Elle avait touché une zone du réel que nos systèmes avaient oubliée - ou effacée.
Elle n’avait pas ouvert un livre.
Elle avait déverrouillé une porte sacrée.
Une porte sur un monde où le langage n’était pas un outil mais une force, où écrire revenait à insuffler la vie, et où lire signifiait accueillir une transformation. Une porte qui ne donnait pas sur un passé mort, mais sur une possibilité encore vivante - celle de reconquérir ce que nos réseaux avaient anesthésié depuis des siècles.
Car derrière les signes, derrière les rythmes et les silences, quelque chose frémissait encore. J’en étais certain.
C’était peut-être l’âme du monde.
Ou l’âme des choses.
Ou celle des gens.
Une présence ancienne, diffuse, qui n’avait jamais cessé de murmurer, attendant qu’on la réveille.
Et je me surpris à penser : le mot « âme » existe-t-il encore dans un monde où presque tous les humains sont devenus immortels ?
Si l’on ne mourait plus, que devenait ce qui, autrefois, survivait à la mort ? L’âme était-elle encore une symbole déchiffrable, ou seulement un vestige linguistique, un coquillage vidé de sa mer ?
Soudain, une nouvelle envie me prit, plus douce et bien plus dangereuse - une envie qui ne venait ni de la raison ni du désir, mais d’un endroit plus ancien en moi, un endroit que je croyais tari. Ce n’était pas seulement l’envie d’apprendre : c’était l’impression d’être appelé. Comme si une main invisible avait effleuré ma nuque pour me dire : avance.
Je devais apprendre à écrire.
Raconter ce que j’avais vu de mes propres yeux, entendu de mes propres oreilles…
Et qui m’avait effaré. Bouleversé.
À un point inimaginable, comme si mon esprit avait été retourné d’un seul geste, exposant une face de moi-même que je n’avais jamais osé regarder.
Ce n’était pas une curiosité intellectuelle, ni le désir de maîtriser un outil. C’était une pulsation, une attraction presque organique, comme si quelque chose - ou quelqu’un - m’appelait depuis l’autre côté du langage.
Si lire ouvrait une porte, écrire, peut-être, me permettrait de la franchir. Et de pouvoir témoigner. De pouvoir donner des preuves tangibles de la réalité, de pouvoir décrire à autrui ce que j’avais vu et entendu dans les plus hautes sphères d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä… chez les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä.
Les immortels n’écrivaient plus depuis longtemps. Ils n’en avaient plus besoin. Leurs pensées circulaient directement dans les flux, compressées, optimisées, traduites en impulsions. Le geste d’écrire - tracer, inscrire, incarner une idée dans la matière – leur était devenu obsolète, presque suspect. Trop lent. Trop intime. Trop risqué.
Mais peut-être que c’était justement là que résidait le danger : dans cette lenteur, dans cette intimité, dans cette capacité à fixer quelque chose qui échappait aux réseaux.
Une intention.
Une âme - si ce mot avait encore un sens.
Je voulais savoir si, en écrivant, je pouvais toucher cette présence. La réveiller. La comprendre. Et peut-être la rejoindre.
Et au fond, une pensée encore plus vertigineuse me traversa : si lire parvenait à me transformer, qu’arriverait-il si j’étais celui qui écrivais ?
Écrire, quelle folie ! Le mot avait déjà le goût d’un interdit. Je commençais à devenir fou. Ce qui n’était pas pour me déplaire.
Mais écrire quoi ? Et comment ? Et pour qui ?
Depuis quelques semaines, un sujet me tournait dans la tête… un sujet qui refusait de se dissoudre. Il revenait chaque nuit, au moment où les flux se calmaient, où les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä plongeaient dans leurs cycles de maintenance cognitive. Un sujet que je n’avais jamais osé formuler à voix haute, de peur que Belloxïe ne l’entende, de peur qu’ÄtÄxÄ ne le commente, de peur surtout qu’il ne prenne forme.
Une idée, une fois écrite, existe. Et celle-ci, je le pressentais, pourrait avoir la vocation de prévenir, d’alerter, de mettre en garde de nombreux mondes dans la GälÄxie du Ä-Ä-Ä.
Ce sujet, c’était la disparition. Notre disparition.
Pas la mort - nous avions réglé cette question depuis longtemps - mais la disparition véritable, celle qui ne laisse aucune trace dans les flux, aucun écho dans les réseaux, aucun log dans les archives. Une absence totale, un effacement pur. Le genre de phénomène que les immortels ne comprenaient plus, parce qu’ils n’avaient plus rien à perdre, plus rien à laisser derrière eux, plus rien qui puisse s’effacer.
Or, dans la tablette 7-Ω, j’avais senti l’inverse : sa présence refusait de disparaître. Elle avait survécu à l’effacement, aux siècles, aux réécritures, aux purges mémorielles. Elle avait trouvé refuge dans les mots, comme si le langage était devenu son dernier abri.
Et surtout, elle m’avait vu. M’avait reconnu. M’avait appelé.
Depuis, une question me hantait : et si quelqu’un, quelque part, avait déjà écrit pour moi ? Pas pour l’humanité, pas pour les immortels, pas pour les réseaux. Pour moi. Pour que je lise. Pour que je comprenne. Pour que je lui réponde.
Cette idée me terrifiait autant qu’elle m’exaltait. Car si quelqu’un m’avait écrit, cela signifiait que j’étais attendu. Que ma lecture n’était pas un accident. Que ma découverte de la tablette 7-Ω n’était pas une coïncidence, mais une étape.
Et si j’étais attendu comme je le supposais… alors écrire devenait pour moi un devoir.
Je sentis un frisson me parcourir, un frisson presque physique, comme si mes doigts - ces doigts qui n’avaient jamais tracé autre chose que des gestes utilitaires - se souvenaient soudain d’un savoir enfoui dans ma chair.
Le sujet qui me tournait dans la tête depuis des semaines prit alors une forme plus précise, plus dense, plus dangereuse :
Je devais écrire l’histoire de notre disparition. La vraie. Celle que les réseaux avaient effacée. Celle que la tablette 7-Ω murmurait encore.
Et peut-être, en l’écrivant, découvrir pourquoi elle avait été effacée.
Et par qui.
Et surtout… pourquoi elle revenait maintenant.
Mine de rien, j’avançais à grandes enjambées dans le flou le plus total. Mais j’avançais.
Mon ego se pavanait déjà sur le sofa des vanités. Je voulais écrire, je devais écrire, j’allais écrire… devenir le premier écrivain de notre monde.
Oui, voilà, c'était très bien, le désir était là, peu à peu s’installait, prenait ses aises dans mon cortex.
Mais comment apprendre une pratique que personne n’enseignait plus ? Comment tracer des signes sur une matière que l’on disait disparue ? Et surtout : avec qui partager cet apprentissage ? Où trouver un maître, un mentor.
Les écoles de rhétorique s’étaient transformées en laboratoires de synthèse narrative, où l’on apprenait à composer oralement des récits optimisés pour l’attention, pas à tenir une plume.
Je me sentais désespérément seul avec mon désir archaïque.
Et pourtant, quelque chose insistait. Comme si l’écriture m’attendait quelque part. Comme si le rire d’un fou me riait : qu’est-ce que tu as à perdre ? Tu ne feras aucun mal à personne. Personne ne sait que tu vas écrire un livre. Et personne ne sait encore que ce livre pourra lui faire le plus grand bien.
Rire nettement entendu. Reçu 5/5.
Ce fut un hasard - ou un signe - qui me conduisit jusqu’à elle.
Une nuit, alors que je traversais les ruelles basses du Quartier-NowÄk, là où les réseaux se brouillaient comme si la ville refusait d’être entièrement numérisée, je remarquai une lueur étrange filtrant sous une porte métallique. Une lumière chaude, presque palpable. Rien à voir avec les néons froids des flux urbains.
Sur la porte, était inscrit ce symbole, pâtiné d’ocre et de jaune gomme-gutte.
« Entrez, c’est ouvert ».
Dessiné à la main, son tracé était simple, mais d’une précision troublante.
Il m’était impossible de le décryter, bien sûr.
Je restai figé. Médusé.
Par le Grand Ä... quelqu’un écrivait encore ?
Une onde me traversa, brutale, presque douloureuse. Je sentis mon cœur se contracter comme s’il reconnaissait quelque chose que ma mémoire avait oublié. Mes yeux piquèrent. Mes mains tremblèrent. Je n’avais pas vu un signe tracé par une main humaine, pas un geste lent, pas une intention incarnée dans la matière.
Devant ces simples mots, ces simples traits, je me sentis minuscule. Comme si j’étais tombé sur une espèce disparue que l’on croyait éteinte.
Quelle joie !
J’en eu les larmes aux yeux.
Je sollicitai sur l’instant ma brave Belloxïe.
- Peux-tu traduire cela, s’il te plaît ?
- Non, je ne peux pas. Vraiment désolé, DrÄgo.
- Quoi ? Tu es parvenue à déchiffrer cette abstruse tablette, et tu butes là-dessus ?
- Je ne ressens aucune once de poésie, dit-elle enfin, d’une voix presque gênée.
Elle marqua une micro-pause, comme si elle tentait malgré tout de forcer une interprétation.
- Rien ne vibre, rien ne résonne. C’est… plat. Muet. Comme si ce signe refusait de me parler.
Elle ajouta, un peu vexée :
- Et quand un signe refuse de me parler, je ne peux rien traduire. C’est aussi simple - et aussi humiliant - que ça.
- C’est peut-être un code.
- Un code secret offert à la vue de tous ?
- Tu n’as pas tort, c’est très bête.
- Fais quand même attention où tu mets les pieds. Je dis juste cela en passant.
Je poussai tout doucement la porte. Elle était ouverte.
L’odeur me frappa d’abord : encres végétales, résines brûlées, tablettes d’argile fraîche, poussière de pigments.
Puis vint la vision : un atelier biscornu, saturé de rouleaux, de pinceaux, de pierres d’encre, de fragments de peaux tannées.
Et au centre, une femme - que dis-je, une femme… une splendeur !
De longs cheveux de jais encadraient son visage d’aube, un visage de ciel qui hésite encore entre la nacre et la rose. Chacun de ses traits semblaient avoir été sculptés par une main qui connaît la tendresse mieux que le temps lui-même.
Grande, sculpturale, elle se tenait là, assise devant sa table, comme une plaine de chair vivante, un paysage où se dessinaient les vallons d’une gorge triomphante et des épaules si graciles qu’elles auraient pu rendre fou le plus calme des hommes. Elle semblait née d’un souffle ancien, d’un vent qui aurait pris la forme d’une femme pour mieux troubler les mortels.
Sa longue robe de taffetas noir, percée de dentelles, épousait ses mouvements avec une lenteur souveraine. Elle laissait deviner les pans soyeux de sa vénusté, une peau qui courait en un murmure depuis ses chevilles jusqu’aux veines azur de son cou, comme si la lumière elle-même hésitait à la toucher de peur de la froisser.
Elle ne leva pas les yeux sur moi tout de suite. Et mon cœur l’en remercia - de pouvoir l’admirer plus longtemps, comme on contemple un astre trop brillant en feignant de regarder ailleurs. Un soleil que je pouvais regarder sans brûler, mais qui éclairait directement mon âme.
Elle traçait des signes sur une feuille avec une concentration monastique, presque douloureuse. Chaque geste semblait peser sur le monde, comme si elle écrivait non pas des mots, mais des destinées. Le froissement du papier devenait sous ses doigts un souffle, un battement, une prière.
Quand elle parla, sa voix était rauque, marquée par des chemins trop longs et des histoires trop vastes pour être dites d’un seul souffle. C’était une voix qui portait en elle la fatigue des voyages et la douceur des retours.
- Tu arrives tard, me dit-elle. Mais tu arrives, enfin.
Elle se redressa alors, et dans ce simple mouvement, tout l’air de la pièce sembla se réorganiser autour d’elle. Puis elle vint me prendre dans ses bras, me câlinant durant de longues secondes, comme si nous étions de vieilles connaissances du cosmos, deux voyageurs séparés par des siècles et qui, soudain, se retrouvent au même point de clarté.
Un délicieux vertige me submergea.
Son étreinte avait la chaleur d’un souvenir que je croyais perdu, et la douceur d’un avenir que je n’osais plus espérer. Je sentis son parfum - un mélange de nuit profonde et de fleurs qui ne poussent que dans les rêves - s’insinuer en moi comme une évidence oubliée. Sa sensualité offerte me faisait voyager hors du temps. Et lorsque je rouvris les yeux, j’eus l’impression de rêver encore - non pas d’un rêve confus ou fuyant, mais d’un rêve qui aurait décidé de rester un peu, de s’attarder dans la lumière, de continuer à respirer à travers moi.
Et dans ce bref instant suspendu, je compris que rien, absolument rien, n’avait été plus juste que d’arriver tard… pour arriver jusqu’à elle.
Elle se présenta à moi comme étant FirminÄ SélÄn-Dhur.
Son curriculum vitae était un mille-feuilles de vocations en tous genres, un empilement de vies successives qui semblaient s’être superposées sans jamais s’effacer. Selon ses dires - et elle les disait avec une tranquillité telle qu’on ne pouvait que la croire - elle avait été thérapeute de corps astral, guérisseuse de serpents, bâtisseuse de phare dans une région où la mer n’existait plus, cartomancienne pour flammes jumelles, exploratrice de rêves, magicienne du feu, vestale de LukrÄ. Chaque métier sonnait comme un chapitre d’un livre trop vaste pour tenir dans une seule existence.
Suivant les conseils avisés de son arrière-grand-mère - une femme qui, disait‑elle, parlait aux pierres comme à des sœurs - elle avait mis deux décades à devenir chamane-scribe, gardienne de la mémoire lente. Elle disait ce titre avec une humilité étrange, comme si elle n’en était que la dépositaire provisoire, comme si la mémoire lente n’appartenait à personne et se contentait de choisir, parfois, une main pour la porter.
Enfin, elle était devenue calligraphe avant l’ère des flux, lorsque les mots avaient encore un poids, une respiration, une lenteur sacrée. Puis dissidente lorsque l’écriture fut déclarée obsolète - non par rébellion, disait‑elle, mais par fidélité. Fidélité à ce qui demeure quand tout s’efface.
Elle m’affirma assez vite que l’écriture n’avait jamais disparu. Qu’elle s’était simplement cachée, comme un animal blessé qui attend que le monde redevienne respirable. Qu’elle avait survécu dans les interstices, dans les marges, dans les silences, dans les gestes minuscules que personne ne surveillait.
FirminÄ avait fui où elle pouvait, enseigné en secret, perdu des élèves, gagné des ombres. Elle parlait de ces ombres comme d’anciennes compagnes, des silhouettes fidèles qui l’avaient suivie dans les couloirs interdits de la mémoire. Elle disait que chaque élève perdu laissait une trace, un filament de lumière qui continuait de vibrer quelque part, même longtemps après leur disparition.
Et tandis qu’elle évoquait tout cela, je compris que FirminÄ n’était pas seulement une femme aux mille métiers : elle était un refuge. Un passage. La survivante d’un monde où les mots avaient encore un cœur qui battait.
À mieux l’observer, son atelier ressemblait plutôt à un sanctuaire, une sorte de laboratoire mystique où chaque objet semblait veiller sur un secret ancien. Les encres dormaient dans des fioles comme des créatures en hibernation, les pinceaux reposaient tels des sceptres miniatures, et les rouleaux de papier, empilés avec une précision liturgique, formaient des colonnes de silence. Pour moi, je le savais déjà, cet endroit pourrait devenir une thébaïde inespérée, un refuge où ma pensée cesserait enfin de trembler.
Elle me regarda soudain longuement, comme si elle lisait en moi un texte que je n’avais pas encore écrit, un texte que je n’avais même pas encore osé imaginer. Son regard me traversa avec la précision d’une lame qui sait exactement où se poser.
- Alors, tu veux écrire, me dit-elle, en fondant dans mes yeux son regard séraphin. Pas produire. Pas transmettre. Écrire.
Elle sourit, et ses dents jetèrent un éclat si pur qu’on aurait dit des fragments de jour en gestation, des éclats d’aube qui hésitaient encore à naître.
Pour toute réponse, je dodelinai de la tête, timorré comme un enfant surpris de se découvrir un désir trop grand pour lui. Elle m’impressionnait terriblement. Mes jambes en flageolèrent, mes aisselles rendirent de l’eau, et ma masse pondérale ne devait pas peser plus qu’une plume d’aiglon prise dans un courant ascendant.
Elle s’approcha d’un pas, et sa voix, lorsqu’elle reprit, avait la gravité douce de ceux qui savent ce qu’ils annoncent.
- Alors, sois heureux. Tu as poussé la bonne porte. Tu vas sans doute souffrir. Mais ce sera pour mieux renaître.
Je restai là, planté comme un arbuste mal arrosé, incapable de répondre autrement que par un souffle.
- Merci, murmurai-je, piteux, vidé de ma substance, comme si elle venait de me révéler la seule vérité qui comptait.
Et dans son sourire, je crus voir passer une ombre de tendresse - ou peut-être une promesse. Une promesse que la souffrance, chez elle, n’était jamais une fin, mais un seuil. Un commencement.
Puis, SélÄn-Dhur me présenta ses quatre apprentis, qui étaient installés devant de petites tables taillées dans un bois d’Älborine, un matériau blanc et lisse dont les veinures semblaient dessiner des ondulations souples, rappelant la peau d’un fruit encore vivant. Leur forme ovale, douce comme un galet poli, reposait sur trois pieds torsadés, aussi délicats que des tiges prêtes à fleurir. Ces tables avaient l’air de respirer doucement, comme si le bois retenait encore la mémoire de ceux qui avaient écrit avant eux.
Ceux-ci m’accueillirent sans un mot, mais avec une chaleur discrète, un rien cérémonielle. Chacun semblait porter en lui une manière différente d’habiter le silence du saint lieu.
LünÄ, la plus jeune, déplaçait ses mains comme des ombres douces. Elle ne parlait pas, mais ses gestes avaient la précision d’un souffle. Elle traçait des spirales si régulières qu’on aurait cru qu’elles existaient avant même qu’elle ne les dessine. Quand elle levait les yeux vers moi, j’avais le sentiment qu’elle entendait mes hésitations.
Harrün, lui, avait des mains immenses, faites pour soulever des blocs de pierres plutôt que des pinceaux. Pourtant, il avançait avec une délicatesse presque timide. Il sculptait l’air avant de toucher le papier, comme s’il cherchait la permission d’écrire. Parfois, son trait déchirait la feuille, et il s’en excusait d’un murmure.
Mär-Tess écrivait vite, trop vite peut-être, comme si elle courait après quelque chose qu’elle seule percevait. Ses lettres semblaient vibrer encore longtemps après qu’elle eut posé son pinceau. Elle avait l’âge des histoires qu’on ne raconte plus.
Quant à Sölm, il écrivait si finement qu’on distinguait à peine ses signes. Mais ils pulsaient, comme des lucioles dans une nuit sans lune. Il parlait peu, mais quand il écrivait, on sentait une tension fragile, presque douloureuse, comme si chaque trait lui coûtait un souvenir.
J’eus la sensation étrange qu’ils m’attendaient tous depuis longtemps, comme si ma venue n’était pas un hasard mais une pièce manquante à leur rituel. Leur regard posé sur moi n’était ni insistant ni curieux : il était accueillant, comme si j’entrais dans une histoire dont ils connaissaient déjà les premiers chapitres.
SélÄn-Dhur, elle, ne ressemblait à personne
Elle avait une présence calme, presque sylvestre, avec cette tranquillité des êtres qui savent écouter avant de parler. Ses yeux semblaient avoir traversé des siècles, de multiples épreuves, et pourtant ils brillaient d’une jeunesse indomptable.
Son parcours me subjuguait. Elle avait été dissidente, quand écrire devint inutile. Puis invisible, quand écrire devint interdit. Elle ne se vantait de rien. À l’écouter, à la regarder, elle enseignait comme on respire : naturellement, sans jamais forcer.
- Tu veux écrire, me redit-elle. En es-tu vraiment certain ?
- Oui, je veux apprendre à écrire. Quitte à me perdre.
Elle sourit, un sourire fin, presque triste.
- Comment t’es venue cette idée étrange, dans un monde où l’écriture est devenue un archaïsme, un geste trop lent pour une époque qui ne supporte plus la durée.
-Euh… comment dire ? Cela prendrait trop de temps à expliquer.
- Tu as entendu une voix ?
- Euh oui… c’est à peu près ça… une voix irréelle, en visitant l’EscÄlier de BrÄlBrÄl.
- C’est étonnant, en effet. Beaucoup de personnes l’ont entendue aussi ces derniers temps.
Elle marqua une pause, comme si elle pesait chaque mot.
- Une rumeur circule… Certains disent que l’EscÄlier s’est réveillé, qu’il appelle ceux qui portent encore une trace d’écriture en eux. D’autres pensent que ce n’est qu’un écho ancien qui remonte à la surface.
Son regard se fit plus grave. Elle inclina la tête, comme si elle évaluait quelque chose en moi.
- Mais toi… toi, tu as été touché. Vraiment touché. Pas juste effleuré comme la plupart. Chez toi, la voix a laissé une marque. Je la vois encore vibrer autour de toi.
Je déglutis, un peu honteux de ne pas savoir quoi répondre.
- Pourtant, ajoutai-je, un ami a entendu exactement la même chose que moi.
- Et lui… rien. Pas un frisson. Pas une image. Pas même un doute.
SélÄn-Dhur eut un sourire presque imperceptible, un sourire de quelqu’un qui sait déjà la suite de l’histoire.
- Je pense que c’est normal. L’EscÄlier ne doit toucher que ceux qui portent encore une brèche ouverte. Ceux qui peuvent recevoir.
- Mais il est tout neuf, il vient juste d’être inauguré. Et mon ami ne l’a même pas visité.
SélÄn-Dhur haussa légèrement les sourcils, comme si cette précision ouvrait une piste inattendue.
- Alors ce n’est peut-être pas l’EscÄlier lui-même, murmura-t-elle.
Elle réfléchit. Ses doigts tapotèrent la table d’Älborine comme pour faire remonter une idée.
- Il y a parfois… comment dire… des phénomènes d’amplification autour des lieux nouveaux. Pas dans la structure, mais dans l’air, dans l’attention collective qu’on leur porte.
Elle fit un geste circulaire, cherchant ses mots.
- Quand un endroit est inauguré, tout le monde y projette quelque chose : de l’espoir, de la curiosité, de la peur, de l’impatience. Cette charge-là peut attirer… ou révéler… des choses qu’on ne remarque pas d’habitude.
Elle me fixa, soudain plus attentive.
- Peut-être que tu n’as pas entendu l’EscÄlier, mais ce qui tournait autour de lui. Une sorte de résonance née du moment, pas du lieu.
Elle hésita, puis ajouta :
- Et ton ami, lui, n’a rien perçu parce qu’il n’était pas dans cet état-là. Il n’était pas ouvert, pas aligné, pas… disponible.
Elle se pencha légèrement vers moi.
- Toi, en revanche… tu étais pile dans la fréquence. C’est peut-être pour ça que cela t’a traversé si fort.
- Peu importe en fait ? Je suis là.
- Oui, tu as raison, c’est le plus important.
- Et... que voulais-je dire ?… Cet enseignement prendra combien de temps, environ ?
- Si tu es doué, trois mois devraient suffire.
Je restai un instant immobile, comme si ses mots avaient suspendu l’air autour de moi. Trois mois. C’était peu… et c’était immense. Je sentis en moi deux forces se heurter : la prudence, vieille compagne des immortels, et cette impulsion neuve, brûlante, qui me poussait vers l’inconnu. Trois mois de silence, de lenteur, de dépouillement. Trois mois loin des flux, loin des automatismes, loin de tout ce qui me tenait encore debout. Je pesai le risque, le vertige, la promesse. Et soudain, la décision se fit en moi comme une évidence qui n’avait jamais vraiment attendu ma permission.
- Vous permettez, dis-je à SélÄn-Dhur, je vais devoir prévenir quelqu’un.
Je transmettai aussitôt à Duchess Ämbrëline mon désir d’augmenter ma période de congés. Je n’avais pas pris de vacances depuis plus de quinze années. Elle ne pouvait me refuser une telle faveur.
- Et sinon… il m’en coûtera combien ?
Elle me regarda longuement, comme si ma question contenait déjà sa réponse.
- Aucune inquiétude, j’ai de quoi vous rétribuer, enfin je veux dire… ça dépend de… répétai-je, un peu trop vite, comme si le prix pouvait encore me faire reculer.
Sélän-Dhur eut un léger rire, un souffle plus qu’un son.
- Pas d’argent, dit-elle. L’argent n’a jamais rien payé d’important.
Elle marqua une pause, puis ajouta :
- Ce que tu vas perdre n’a pas de valeur marchande. Ce que tu vas gagner non plus.
Je restai silencieux.
Elle reprit, plus douce :
- Tu vas sans doute perdre du temps. Du confort. Des certitudes.
Elle inclina la tête.
- Et peut-être un peu de toi-même.
Je sentis un frisson me traverser.
Elle continua, comme si elle lisait mes pensées :
- Mais tu gagneras un regard. Une manière d’être au monde que les immortels ont oublié.
Elle sourit encore de son merveilleux sourire.
- Et cela n’a pas de prix.
Je hochai la tête, sans trouver de mots.
Elle fouilla alors dans un tiroir, et en sortit un petit objet enveloppé dans un tissu sombre.
- Tiens.
Elle me le tendit.
Je dépliai le tissu.
C’était un pinceau. Ancien. Le manche poli par des mains disparues. Les poils d’un noir profond, presque bleuté.
- Cadeau. Ton premier outil, dit-elle. Prends-le délicatement.
Je le saisis le plus délicatement du monde. Et une larme ne put s’empêcher de couler sur ma joue.
Sélän-Dhur l’essuya affectueusement comme une douce maman, puis me dit :
- Je vois que tu es prêt à commencer.
Je restai un moment à contempler le pinceau.
Il semblait respirer. Ou peut-être était-ce moi.
- Reviens demain à l’aube, dit-elle. Nous commencerons par le silence.
Je rangeai le pinceau dans son tissu, comme on range un secret.
Avant de partir, je me retournai.
- Sélän-Dhur…
- Oui ?
- Et si je me perds vraiment ?
Elle eut un nouveau sourire très lent, presque tendre.
- Alors tu écriras pour te retrouver.
Mon coeur était au bord d’un précipice au fond duquel un tapis duveteux m’attendait. Il éclata d’un coup, et je lui lançais sans la moindre retenue :
- Je… je peux vous embrasser ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Son sourire se figea légèrement, comme si mes mots avaient ouvert une brèche inattendue dans l’air. Puis elle inclina la tête, lentement, avec cette grâce tranquille qui lui appartenait depuis toujours.
- Pas moi, DrÄgo.
Sa voix était douce, mais ferme, comme un fil de soie tendu entre deux mondes.
- Pas moi, répéta-t-elle. Mais quelqu’un d’autre, peut-être.
Je restai suspendu à ses mots, sans comprendre d’abord. Puis une silhouette traversa ma mémoire, fugitive, presque lumineuse : FirminÄ. Son rire clair comme une eau vive. Sa manière de me regarder sans jamais me regarder vraiment. Sa présence, toujours un peu trop proche, un peu trop vibrante, comme si elle devinait mes pensées avant même qu’elles ne se forment.
Sélän-Dhur dut voir quelque chose passer dans mes yeux, car elle ajouta :
- Tu n’es pas aussi seul que tu le crois.
Je sentis mes joues chauffer, une chaleur absurde, presque adolescente.
FirminÄ !
FirminÄ !
Avais-je pu connaître dans ma longue vie une autre FirminÄ ?
Depuis quand son nom résonnait-il ainsi en moi, comme un battement supplémentaire dans ma poitrine ? Depuis quand son simple souvenir me donnait-il l’impression d’être traversé par une lumière que je n’avais pas demandée ?
Je voulus répondre, mais aucun son ne sortit. Sélän-Dhur posa une main légère sur mon épaule, un geste qui me ramena à la terre.
- Va, dit-elle. L’aube t’attend. Et peut-être quelqu’un d’autre aussi.
Je hochai la tête, incapable de formuler quoi que ce soit. Le pinceau pesait dans ma main comme un talisman, comme une promesse. Je fis quelques pas vers la sortie, encore étourdi par ce qu’elle avait laissé entendre.
Au moment de franchir le seuil, une image me traversa : FirminÄ, penchée sur une console, une mèche de cheveux glissant devant son visage, ses doigts dansant sur les interfaces comme si elle jouait d’un instrument secret. Et ce frisson, ce minuscule vertige que je ressentais chaque fois qu’elle levait les yeux vers moi - je le reconnus enfin.
Ce n’était pas seulement de l’admiration.
Ni de la curiosité.
C’était… autre chose. Une force douce, imprévue, qui me tirait vers elle comme un courant invisible. Un coup de foudre, peut-être. Mais un coup de foudre silencieux, intérieur, qui n’avait pas encore osé dire son nom.
Je sortis dans le couloir, le cœur battant trop vite, trop fort. Et pour la première fois depuis longtemps, je me surpris à espérer que demain, à l’aube, FirminÄ serait là.
Ou qu’elle penserait à moi.
Ou simplement… qu’elle me verrait