Quel temps m’a-t-il fallu pour écrire ces cinq lettres : école. Quel temps plus encore m’a-t-il fallu pour que ces cinq lettres ne jettent sur moi le sceau du traumatisme. Car ne dévions pas du sujet : l’école peut être traumatisante. Combien sont-ils à garder en eux la blessure scolastique d’un enseignant à la règle ferme et à la consigne douloureuse ? Bien qu’il soit pur, comme son cœur, l’œil de l’enfant subit de temps à autre l’anamorphose de son âge, de son innocence, de son insouciance.
Je me rappelle avec un plaisir, non dénué de crainte, de cet enseignant répondant au nom de M.Taleu. Oh, j’ignore si j’écris bien son nom. Cela est si vieux ; vingt-quatre ans, rendez-vous compte. Je me rappelle, dis-je, de M.Taleu et de sa veste en cuir. Arrivant en cours, par un après-midi chaud si bien que les persiennes descendaient sur les fenêtres, M.Taleu jetait sa veste sur sa chaise de bureau. Ce geste, cet incident, si subtile, si anecdotique, me valut un drôle de sentiment. Brusque avait été son bras ! Ce bras même qui donnait une impulsion étonnamment forte, alors qu’il aurait pu la poser délicatement sur le dossier de sa chaise. J’en fus terrorisé. Chaque fois que M.Taleu pénétrait dans la salle et que nous, jeunes blondinets et petites têtes de crapaud avaient les fesses engourdies sur des chaises jaunies, je priais pour qu’il maîtrise son mouvement. Un ralentissement, un seul ! Hélas je subissais l’habitude de M.Taleu. Ce, durant toute ma classe de CE1.
Le temps de l’école a ceci de beau qu’il passe dans les entrefaites de la vie. Il est du sable, il est du vent, il est de la lumière. Obscure parfois, l’école contient en elle un scintillement, même infime ; espèce de phare balayant la mer, impassible.
Les autobiographies évoquant l’école sont innombrables, les articles incalculables, les débats insaisissables ; et pourtant, pourtant… L’école est en chacun de nous.