J’ai écrasé un chat. Prononcer cette phrase fut difficile, l’écrire relève du véritable exercice mental. Mais, j’assume. Je ne me suis pas dérobé. C’était dans une rue que je ne connaissais pas, par laquelle je ne devais pas passer. Je n’ai pas mis Google Maps, pas cette fois. C’est une rue à trente, je respecte la limitation de vitesse, je suis prudent parce qu’il faut tourner et qu’un piéton peut surgir de nulle part, sait-on jamais. Fort heureusement, ce n’est pas un être humain qui était là, vers 18h15. C’était un chat tigré. J’ai senti une secousse. Le bruit, léger, est inhabituel. Regard dans le rétroviseur : je vois un corps d’animal, par terre. Mon cœur bat. Je tourne le volant à droite, me garant dans la précipitation. Je cours, peut-être cinquante mètres. C’est ce chat tigré, je l’ai tué. Je ne l’ai pas vu. Comment a-t-il pu ? Je n’en reviens pas. Son agonie me choque. Une flaque de sang s’étire sur le bitume. C’était une journée incertaine, la pluie cédait au soleil et vise-versa. Ce soir, le soleil était revenu. Le chat tigré mourrait. Je suis resté alerte. Une jeune fille est sortie de sa voiture blanche, elle m’a demandé si j’avais vu le conducteur qui a renversé le chat tigré. J’ai répondu que non. Je n’ai pas su dire oui. Moi, qui aime tant les chats ; moi, qui s’amuse à leur donner mille et un surnoms ; moi, qui les caresse avec le regard d’un enfant ; moi, qui aime tant leur miaulement… Je n’ai pas su dire que j’étais la cause de sa mort. Nous avons sonné chez les riverains. Une femme ouvre : elle est tout aussi choquée que moi. « Vous avez vu la voiture qui l’a renversé ? » Non, toujours pas, je ne peux toujours pas répondre que c’est moi. Des voitures arrivent dans la rue, elles veulent passer. Le chat est en plein milieu. Il est définitivement mort, ses pattes ne bougent plus, ses pupilles sont béantes. Je fais la circulation en leur disant de monter sur le trottoir. J’appelle le vétérinaire, le chat tigré doit connaître une fin digne, la plus digne possible, du moins. Sa réponse est rapide, il me faut le déposer à la clinique dans un sac. Soudain, un homme muni de deux feuilles cartonnées déplace le chat et le met à l’intérieur d’un sac poubelle. Son petit corps est lourd, un peu distordu. Un filet de sang perce le sac, tombant sur le bitume. Je me charge du chat tigré, c’est à moi de le faire. Je remercie tout ce beau monde et me dirige vers le coffre de ma voiture, là où le chat restera quelques minutes.
J’ai tué un chat. Ce n’est qu’un chat. Il était errant : pas identifié, pas castré. J’avais peur qu’il soit attendu, ce soir. Peut-être qu’il l’était. Je repense souvent à lui. Je pense qu’il ne me quittera jamais.