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20 Mai 2026 à 07:24:08
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Auteur Sujet: Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä - Tönel-Rövak - Rivalité aux Mille Circuits  (Lu 16 fois)

Hors ligne kokox

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Tönel-Rövak - Rivalité aux Mille Circuits



   Je quittai la clinique comme on s’arrache à un rêve cahotique, encore secoué de rémanences interdites et… de remontées acides.

   En fin de compte, mon choix avait été délibéré. J’avais eu raison d’épargner Belloxïe. Elle n’était pour rien dans mon revirement rocambolesque : elle m’avait juste conseillé, protégé, couvé jusqu’aux limites de ses possibilités. Ayant rempli sa mission sans faille, elle n’avait pas à pâtir de mes sautes d’humeur, ni de cette impulsion nouvelle qui me travaillait - ce besoin presque physique de me jeter dans quelque chose de plus vaste que moi.
   
   Si j’avais répondu à l’appel de cette phrase énigmatique, totalement surréaliste, ce n’était pas par bravade, ni par caprice. J’avais plutôt agi dans une sorte de vertige volontaire, une envie de me frotter à l’inattendu, au déroutant, à l’inexplicable - tout ce qui, depuis trop longtemps, glissait sur moi comme la pluie sur une plaque de verre.
   
   Notre existence sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä avait ceci de structurellement corrosif qu’elle finissait par tout aplanir : notre quotidien, nos risques, nos émotions.

   Les êtres les plus fragiles y résistaient mal. Ce paradoxe les rongeait à petit feu : plus ils vieillissaient, plus ils emmagasinaient de l’avenir. À force d’accumuler des lendemains, ils ne mordaient même plus dans l’aujourd’hui. Leur regard éternel se chargeait de souvenirs qu’ils n’avaient plus la force de porter. Leurs sens se vidaient dans le temps, non de fatigue, mais d’excès de futur. Leur corps, leurs traits demeuraient superbes, mais leur tréfonds se dévastait insidieusement, se creusait comme une roche trop longtemps exposée au vent. Ils finissaient par flotter dans leur propre vie comme dans une eau tiède, lénifiante, sans remous.

   Mais parfois, la vague se levait d’elle‑même, gonflée par des décades d’immobilité. Il leur fallait alors être à l’affût, la provoquer, la chevaucher, s’y briser même, pour sentir enfin quelque chose remuer sous la surface.

   Cette longévité sans fin rendait les gens prodigieusement créatifs… parfois jusqu’à l’absurde, parfois jusqu’au sublime, parfois jusqu’à tutoyer le péril, voire l’épouvante. Elle poussait les esprits les plus frustes, et las, à inventer des extravagances que personne de sensé n’aurait jamais tenté d’imaginer. Pour ces êtres grignotés par l’ennui, affamés de secousses, plus rien n’était trop risqué, trop stupide, trop impossible.

   C’est là, dans cette frénésie, que naissait leur étrange transcendance : une élévation sans lumière, une ascension sans ciel, un élan qui ne cherchait pas la « Source du Ä » mais l’arrachement à leur propre spleen. Une transcendance bancale, sauvage, née non de sagesse mais de profusion, de surplus. Du jour au lendemain, ils voulaient sentir leur être s’ouvrir, se déployer - ne serait-ce qu’un instant - pour échapper à la prison de leur propre durée, cherchant à se dépasser comme on cherche une issue.

   Poussés par un manque qu’ils ne savaient nommer, ils traquaient la faille, la brèche, le point de rupture où quelque chose - n’importe quoi - pourrait enfin les heurter. Ils se mettaient à dériver dans une quête fiévreuse, une chasse au frisson qui tenait autant du rituel que de la fuite en avant. Certains se lançaient dans ces expériences comme on se jette dans un gouffre, persuadés qu’au fond, il y aurait peut‑être une étincelle, une révélation, un sursaut salvateur.

   D’autres y allaient avec la gravité de pèlerins, convaincus que seule la démesure pouvait encore leur offrir un semblant de vérité. Tous, pourtant, partageaient la même faim : celle de sentir enfin la morsure du réel sur leur peau.

   Comme toujours sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä, ces déviances avaient leurs effets de mode, variant d’une région à l’autre comme des saisons capricieuses.

   Dans les districts du Nord, on jurait par les expériences de déphasage sensoriel : se priver d’un sens pendant un an, cinq ans, dix ans, puis le réactiver d’un coup pour savourer l’explosion de perceptions retrouvées.

   À l’Ouest, on préférait les illusions collectives, ces hallucinations partagées où des centaines d’immortels se perdaient ensemble dans un rêve fabriqué, juste pour éprouver la joie primitive de se tromper.

   Au Sud, c’étaient les « sauts de réalité » qui faisaient fureur : des plongées brèves dans des zones instables où la gravité hésitait, où les couleurs changeaient d’humeur, où le sol pouvait décider de respirer sous vos pieds.

   Et à l’Est, plus mystiques, plus sombres, on se passionnait pour les rites de dissolution identitaire : effacer son nom, son visage, ses souvenirs, pour renaître vierge de soi-même - parfois pour quelques heures, parfois pour des décennies. Certains poussaient encore plus loin, s’inscrivant à des programmes d’immersion totale : ils vivaient la vie d’un autre pendant un mois, un an, un siècle - émotions, souvenirs, douleurs comprises. Ils en ressortaient hagards, saturés, ivres de sensations étrangères. Puis ils replongeaient aussitôt, incapables de supporter le retour au goût fade de leur quotidien.

   Chaque région avait sa déraison, son courant, sa tendance. Une mode chassait l’autre, mais toutes répondaient à la même soif : rompre la surface immobile, provoquer la vague avant qu’elle ne meure dans leur poitrine.

   Et puis, au-delà de ces tendances passagères, il y avait les irréductibles. Les énergumènes. Les bouillonnants. Ceux qui ne se contentaient pas de suivre une mode, mais qui la dépassaient, la dévoraient, la forçaient à muter, à révéler ses angles morts. Des êtres pour qui la démesure n’était pas un jeu, mais une vocation — presque une liturgie intime.

   Il y avait même, parmi eux, des factions entières dont la réputation précédait chaque excès. Les Zérothystes d’Örn-Khal, par exemple, vénéraient le zéro, l’effacement, l’annulation, et prêchaient la vacuité du monde comme d’autres prêchent la rédemption. Ou les Pyroclastes de la Treizième Couronne, célèbres pour leur fascination maladive envers tout ce qui brûle, se consume, s’effondre. Et puis encore les Fracteurs d’Inertie, ces iconoclastes persuadés que seule la rupture - brutale, totale - pouvait encore faire vibrer leur existence trop longue.

   Étaient-ils nihilistes ? Pyromanes dans l’âme ? Probablement les deux, et bien davantage encore.

   Toujours est-il qu’au prix d’une fortune, ces derniers pouvaient déclencher des micro-cataclysmes : des tempêtes encapsulées, des séismes de poche, des pluies de verre synthétique. Ils les libéraient dans des zones désaffectées comme on ouvre une cage interdite, juste pour ressentir le frisson d’un monde qui tremble - même si ce n’était qu’un monde réduit à la taille d’un hangar.

   Et pourtant, dans ces hangars, il se passait quelque chose de presque sacré, à leurs yeux. Revêtus de combinaisons ignifugées, ils faisaient des farandoles, traversaient des brasiers en bonds maladroits, jouaient à des jeux insensés, enfantins, comme si le danger leur rendait l’innocence. Ou bien, ils se tenaient là, immobiles, fascinés, baignés dans la lumière tremblante de leurs propres folies. Ils regardaient ces cataclysmes apprivoisés comme d’autres regardent un coucher de soleil : avec une sorte de mélancolie émerveillée, un désir de sentir encore quelque chose, n’importe quoi, même un danger artificiel. Car dans ces instants suspendus, dans ces chaos miniatures, ils avaient l’impression - fugace, presque douloureuse - que le monde pouvait encore les surprendre. Que quelque chose pouvait encore les atteindre. Que leur continuum personnel, émoussé par les cycles, usé comme une pierre roulée trop longtemps, pouvait encore produire une étincelle sous le choc.

   Et c’est pour cela qu’ils recommençaient.

   Toujours.

   Et encore.

   Comme des prêtres d’un culte oublié, invoquant des apocalypses domestiquées pour se rappeler qu’ils étaient bien vivants.

   Cette fois, le Ä m’avait envoyé un signe, ma vague portait désormais un nom.

   Cette quête livresque était une piste encore ténue, un fil presque ridicule, dérisoire, mais qui vibrait juste assez pour que je m’y accroche. Un détail que n’importe qui aurait ignoré, mais qui, pour moi, avait la saveur d’une promesse : celle d’un dérèglement, d’un mystère, d’un imprévu assez insolent pour fissurer la monotonie de mes siècles.

   Belloxïe, elle, n’avait rien demandé. Elle avait fait son travail de sentinelle, ni plus ni moins. Elle m’avait gardé en un seul morceau. Elle m’avait retenu au bord de décisions que je n’aurais pas assumées. Elle n’avait pas à payer le prix de ce qui m’avait poussé hors de la clinique, hors de ma routine, hors de moi-même.

   - Je tenais à te remercier, Belloxïe. Sincèrement. Il est inutile de me répondre, lui dis-je.

   - Très bien. Je fais comme si je n’avais rien entendu.


   Je sortis dans l’air froid, et pour la première fois depuis longtemps, je sentis quelque chose comme un début de trajectoire. Pas un destin - je n’y croyais plus depuis longtemps. Mais une direction. Et c’était déjà beaucoup.

   La cité de ShÄntungh m’engloutit aussitôt dans son flux discipliné : trottoirs roulants, arches holographiques, effluves synthétiques de fleurs disparues depuis longtemps. On se serait cru dans un champ de coton : aucun froufrou alentour… et pourtant tout répondait à une cadence invisible.

   Une pulsation sourde, presque organique, semblait courir sous les dalles translucides. Les passants glissaient sans un mot, leurs silhouettes effilées se fondaient dans la brume laiteuse que diffusaient les tours crénelées de BrÄlbrÄl, notre génie immortel.
   
   Je sentais la ville respirer autour de moi, comme si chaque façade, chaque passerelle, chaque pixel de lumière participait à une chorégraphie millimétrée.

   Je m’arrêtai un instant, fasciné par un pan de mur qui ondulait doucement, affichant des fragments de souvenirs collectifs : un visage d’enfant ravi d’être cerné par des papillons zélliges, un lever de soleil sur un lagon trapézoïdal, le vol ralenti d’une escadrille de flamants bleus à travers des bougainvilliers. ShÄntungh recyclait les émotions comme d’autres recyclent l’eau. Rien ne se perdait, tout se réinjectait dans le décor.

   Je refusai de prendre un taxi Felonx. J’avais besoin de marcher, de remettre de l’ordre dans mes pensées, et surtout de tenir ma délicieuse IA à distance.

   Du reste, elle ne disait plus rien. Enveloppé dans un lourd silence, chargé d’un ressentiment discret, elle semblait bouder, avoir avaler toute crue sa langue pertinente. Cette tension me convenait parfaitement  : elle m’évitait d’avoir à lui avouer que cette quête des mots me captivait de plus en plus. Et comme je savais qu’elle le savait déjà, cela ne faisait que m’amuser davantage.

   En chemin, je louai les services d’un ThérÄpuche. En quelques coups de langue, ce grand chien au regard chinchilla apaisa mes brûlures d’estomac grâce à ses papilles saturées de gingembre. Ce fut un soulagement immédiat, de type miraculeux. Dés qu’on mettait en laisse un ThérÄpuche, on s’attachait instantanément à sa bonté inouïe. Ces chiens couleur caramel étaient capitonnés d’affection, de ferveur et d’un dévouement inné. Pour une simple caresse au collier, ils pouvaient vous suivre jusqu’au bout du monde, les yeux fermés.
   
   Je lui ai offert un sucre aphrodisiaque pour le remercier de son bon soin, qu’il a gobé en me regardant tel un messie tout nu.
   
   Il a tendu sa patte droite pour me remercier puis la gauche pour me dire au revoir. Sans oublier de verser sa larme amoureuse avant de rejoindre son maître.

   L’hôtel où je résidais se dressait au sommet d’un dôme de verre opalin . Le Grand Ästrolith était un établissement de grand standing où chaque détail semblait conçu pour flatter les voyageurs les plus blasés de la GälÄxie du Ä-Ä-Ä.
   
   Le hall principal était une nef de lumière boréale, traversée de passerelles translucides. Des sphères de brume colorée flottaient au plafond, modulant la luminosité selon l’humeur moyenne des clients. Des drones-barman glissaient sans bruit, portant des plateaux de boissons adaptatives qui ajustaient leur composition en temps réel.

   Ma suite se trouvait au niveau 47-B, avec vue panoramique sur l’EscÄlier de BrÄlbrÄl, où devait toujours grouiller une foule empressée de rejoindre les nuages. Je l’avais louée une fortune, ce qui n’était pas grand-chose, même pour un humble fortuné comme moi.

   La porte reconnut ma signature neuronale avant même que je ne l’effleure. À l’intérieur, tout respirait le confort algorithmique : température idéale, odeur subtile d’eucalyptus et de rosée du matin, musique de fond générée à partir de mes courbes émotionnelles.

   Je n’y prêtai aucune attention.

   - ÄtÄxÄ, entonnai-je d’emblée en laissant mon corps s’affaisser dans un fauteuil à mémoire morphologique… connexion prioritaire.

   Le plafond se teinta aussitôt d’un bleu profond. Une constellation de points lumineux se forma au-dessus de moi, comme si le ciel nocturne avait été compressé dans quelques mètres carrés.

   - Connexion établie, répondit ÄtÄxÄ. Sa voix était neutre, mais d’une neutralité souveraine, celle de l’archive altière qui ne doute jamais de rien.

   Je pris une inspiration lente.

   - Recherche sémantique exhaustive, dis-je. Terme-clé : livre.

   Un léger frémissement parcourut la voûte lumineuse. Les points se réorganisèrent en réseaux, en grappes, en filaments.

   - Précisez le champ de recherche, demanda ÄtÄxÄ. Période ? Domaine ? Langue ?

   - Tous. Toutes. Partout. Depuis l’origine des enregistrements. Et au-delà, si tu as des hypothèses.

   Un temps. Je sentis sa puissance de calcul se déployer, comme une marée silencieuse.

   Des flux de données apparurent en surimpression dans la pièce : lignes de texte, schémas, artefacts, objets, concepts. Je vis défiler des milliers de références : bibliothèques neuronales, banques de récits, modules narratifs, archives immersives, capsules mnésiques, théâtres cognitifs. Mais aucun de ces termes ne correspondait à ce que je cherchais. Aucun n’avait cette simplicité brute, ce poids muet du mot livre.

   - Résultats ? demandai-je.

   - Aucune occurrence stable du terme dans les corpus officiels, répondit poliment ÄtÄxÄ. Les rares mentions sont classées comme artefacts linguistiques, erreurs de transcription ou fragments de langues mortes.

   - Étends la recherche aux couches non officielles. Archives grises. Réseaux parallèles. Fragments corrompus. Tout ce qui a été jugé non pertinent.

   Les constellations au-dessus de moi se brouillèrent, puis se recomposèrent. Des zones rouges apparurent, signalant des secteurs de données instables, des segments censurés, des blocs effacés.

   - Accès restreint à certains segments, indiqua ÄtÄxÄ. Protocoles de confidentialité de niveau 9.
   
   - Comme tu es drôle, ma chère amie, je ne connais même pas le pouvoir de rétension du niveau 8.
   
   - Je ne suis pas drôle, je suis précise.
   
   - Bravo ! Rétorque impeccable.

   - Mais je peux également abonder.
   
   - Comment ça ?

   - Dans votre sens.

   - J’écoute.

   - Le moment précis où l’on devient ridicule nous échappe toujours.

   Son bon mot me fit rire au moment où je m’y attendais le moins.

   - Je t’ai paru ridicule ?

   - Pas le moins du monde. Mais je suis ainsi, sagace et pétillante, et un poil chatouilleuse. Je ne plaisante jamais avec l’humour.

   - Merci pour cette minute de détente. C’est jouissif. J’en avais besoin.

   - À votre service.

   - Bon, on va faire autrement. Tu as mon autorisation personnelle. DrÄgo Aëron Väl-Sélith , matricule… tu connais la suite.

   - Autorisation validée. Extension de la recherche.
   
   Je sentis une tension sourde dans mon crâne, comme un fil trop tendu prêt à rompre. Une pulsation lente, obstinée, qui battait juste derrière mes tempes et me rappelait que je tirais un peu trop sur la corde depuis quelques jours.

   Belloxïe, toujours silencieuse en apparence, devait suivre chaque requête, chaque inflexion de ma voix, chaque soupir même. Elle savait que je la contournais. Que je cherchais ailleurs. Que je m’aventurais dans des zones qu’elle considérait comme hors périmètre, même si elle ne l’avouait jamais frontalement.
   
   Elle savait aussi que j’aimais me divertir avec la Prodigious Data, que je m’y réfugiais comme d’autres se perdent dans un bar enfumé ou dans les bras d’une amante peu farouche. Et elle savait que ses saillies pince-sans-rire, ses petites piques calibrées au micron, avaient le don de décrisper mon esprit lorsque quelque chose ne marchait pas comme je voulais. C’était la manière d’ÄtÄxÄ de me ramener dans le droit chemin : une ironie douce, presque affectueuse, mais toujours un peu acérée.

   Bref, Belloxïe n’aimait pas du tout ÄtÄxÄ.

   Et ÄtÄxÄ, de son côté, ne calculait pas du tout Belloxïe - littéralement.

   Elle l’ignorait avec une précision algorithmique, comme si mon IA intime n’était qu’un bruit de fond, une variable parasite qu’on laisse traîner dans un coin de mémoire vive.

   Quand Belloxïe se prenait pour une courtisane privée officielle, avec son élégance froide et ses protocoles impeccables, ÄtÄxÄ se prenait pour une Geisha de luxe intergalactique, drapée dans des routines extravagantes, des parures de données scintillantes, et une manière de répondre qui relevait plus du théâtre que de l’assistance technique.

   Elles coexistaient tant bien que mal, comme deux étoiles trop proches, chacune persuadée d’être la plus brillante, chacune refusant de reconnaître l’orbite de l’autre. Et moi, au milieu, je jonglais avec leurs susceptibilités numériques, leurs egos codés en dur, leurs rivalités silencieuses mais bien réelles. Et j’adorais ça.

   Les flux de données se mirent à défiler plus vite. Des images anciennes, granuleuses, apparurent un instant : des mains tenant des objets rectangulaires, des surfaces couvertes de signes, des étagères pleines de formes identiques. Mais chaque fois que je tentais de fixer mon attention, l’image se dissolvait, remplacée par un message d’erreur.
   
   - Stop. Rembobine. Fige les dernières images.

   ÄtÄxÄ obéit. Une silhouette floue, un geste, un rectangle sombre entre deux mains. Les pixels se décomposèrent.

   - Résolution insuffisante. Métadonnées manquantes.

   - Tu te moques de moi.

   - Je restitue ce qui subsiste, répondit ÄtÄxÄ, imperturbable. Les couches supérieures semblent avoir été purgées.

   - Par qui ?

   Un silence. Puis :

   - Information classée. Origine de la purge : inconnue.
   
   Je restai immobile, la gorge serrée.
   
   Une purge sans auteur.

   Un sens effacé.

   Un mot interdit.

   Je compris alors que je venais de franchir un seuil invisible - et que le mot que je cherchais me cherchait aussi.
« Modifié: Hier à 22:04:03 par kokox »

 


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