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11 Mai 2026 à 16:12:56
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » ClïnïkÄ-LüminÄ - Le Point de Non-Écoute (Suite de Entêtante Belloxïe)

Auteur Sujet: ClïnïkÄ-LüminÄ - Le Point de Non-Écoute (Suite de Entêtante Belloxïe)  (Lu 21 fois)

Hors ligne kokox

  • Calame Supersonique
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ClïnïkÄ-LüminÄ - Le Point de Non-Écoute


   
   La lumière de la clinique m’enveloppa d’un halo pâle, presque lacté, comme si l’air lui-même avait été filtré pour ne laisser passer que la douceur.
   Je restai un moment immobile, juste à l’intérieur du seuil, le cœur battant trop vite pour un lieu censé apaiser.
   Puis, je finis par me décider.
   La salle d’attente s’étendait devant moi comme une nef silencieuse, trop vaste pour un simple lieu de passage. Des sièges nacrés, alignés avec une précision presque liturgique, formaient des rangées impeccables.
   Je m’assis, sans réelle envie, sachant ce que j’allais endurer.
   Le siège se referma autour de moi avec une délicatesse presque trop attentive, comme si sa matière cherchait à m’envelopper plutôt qu’à me soutenir.
   Une pulsation discrète parcourut l’accoudoir, suivie d’un souffle tiède contre ma paume : le fauteuil venait d’initier son protocole d’accueil, un rituel biométrique aussi banal que dérangeant. Une fine aiguille optique effleura l’intérieur de mon poignet - un contact si léger qu’il aurait pu passer pour une caresse - puis se rétracta aussitôt, emportant avec elle un échantillon microscopique de mon sang. Un halo bleuté s’alluma sous mes cuisses, analysant mes constantes, mes tensions, mes hésitations. Je sentis le siège m’ausculter, avec la précision d’une machine et l’attention d’un chamane. 
   Autour de moi, la salle semblait figée dans une attente étrange.
   Les autres patients paraissaient retenus dans une sorte de suspension sans respiration, comme si chacun avait été déposé là par une main distraite puis oublié.  Le silence de cette clinique n’était pas un silence : c’était une surveillance. Une sorte d’écoute inversée.
   Je tentai de me détendre, mais le fauteuil resserra imperceptiblement son maintien lombaire, comme pour m’encourager à « mieux » m’asseoir. Je n’aimais pas trop cette sollicitude intrusive. Elle me donnait toujours l’impression d’être un instrument sans âme qu’on accorde.
   Je glissai la main dans ma poche. La phrase demeurait toujours, tel un signal résiduel, têtu, impossible à ignorer.

   As-tu jamais ouvert un livre ?

   Je relevai la tête.
   Et c’est à cet instant précis que je le vis.
   GÄbrielh ÄrchytÄs, mon meilleur ami d’enfance, m’aperçut le premier.
   - Oh DrÄgo !... Vieux frère !… Incroyable !
   Son enthousiasme me frappa de plein fouet, et avec lui une vérité que j’avais presque oubliée : près de deux siècles s’étaient écoulés depuis notre dernière rencontre. Le chiffre me heurta comme un retour de souffle, provoquant en moi un bref décalage, comme si ma mémoire refusait d’admettre que tant d’années avaient pu passer sans lui.
   - ÄrchytÄs, lui renvoyai-je, n’en croyant pas mes yeux.
   - DrÄgo, par tous les astres ! Tu es bien réel ?
   - Et toi, vieux fou… Tu n’as pas changé d’un iota !
   Il éclata d’un rire bref, incrédule, et je sentis le mien lui répondre malgré moi.
   Sa voix avait la même chaleur qu’autrefois, lorsque nous courions dans les jardins de BelexÄnce en imaginant des mondes qui n’existaient pas.
   Ces jardins… Ils me revinrent d’un seul bloc, comme si le temps s’était replié sur lui-même. Les hautes herbes bleutées qui nous arrivaient à la taille, les thébaïdes de pierre blanche où nous nous réfugiions pour échapper à l’incessant déluge de la sottise humaine, et les étangs cramoisis d’alizarine où nous lancions des cailloux en prétendant qu’ils étaient des météores.
   À cette époque, GÄbrielh et moi étions inséparables. Nous partagions tout : nos peurs dérisoires, nos bravades, nos rêves d’explorateurs. En toutes circonstances, il affichait toujours ce rire clair, presque cristallin, qui fendait l’air comme une promesse de liberté. Plus téméraire que moi, c’était lui qui m’entraînait toujours plus loin, qui me poussait à grimper les Ärbres-Mères – ces arbres interdits - à franchir les barrières des closeries, à défier les drones-jardiniers en nous cachant dans des cavités incongrues jusqu’à ce que la nuit nous trouve.
   Nous nous étions jurés - un soir d’orage, trempés jusqu’aux os - que jamais rien ne nous séparerait. Et pourtant, la vie avait fait son œuvre. Les affectations, les cycles d’apprentissage, les spécialisations, les migrations vers les cités supérieures. Deux cents ans avaient passé comme un claquement de doigt, et nos chemins s’étaient effilochés jusqu’à disparaître l’un de l’autre.
   En le voyant aujourd’hui, dans cette clinique aseptisée, je retrouvai exactement ce même éclat dans ses yeux : cette façon de me regarder comme si rien n’avait changé, comme si nous étions encore deux gamins prêts à nous élancer vers un endroit où nous n’avions pas le droit d’être. En entendant mon nom dans sa bouche, tout revint : la complicité, la confiance, cette certitude qu’il me voyait encore tel que j’étais alors - ce garçon qui rêvait de cartographier les nuages. Elle n’avait jamais déserté son regard cette étincelle précise, celle qui, jadis, précédait toujours une bêtise splendide.
   Je compris alors que malgré le temps, malgré les protocoles, les responsabilités, les silences accumulés… GÄbrielh restait l’un des rares êtres capables de fissurer mes défenses. Un ami véritable. De ceux qui se raréfient avec le temps.
   Il s’était levé d’une alcôve de lumière, drapé dans une tunique d’Äther-Voile, un tissu blanc immaculé dont les fibres photoniques semblaient absorber les ombres autour de lui. Ses traits, légèrement tirés, avaient la noblesse des visages qui ont traversé plus de saisons qu’ils ne veulent l’avouer. Ses yeux, d’un bleu profond, portaient une lueur ancienne, presque sacrée.
Il paraissait toujours avoir trente ans.
   - Mon vieil ami, que deviens-tu ? me lança t-il, m’offrant une étreinte chaleureuse. 
   - Écoute, je vis très bien. Merveilleusement bien même. Je me pavane d’extase en extase. Je maintiens mes niveaux de bonheur dans les normes, je cultive mes éclats de joie, j’entretiens mes lueurs intérieures. Comme toi, j’imagine. Avons-nous d’autres choix ?
   Il éclata de son grand rire, ce rire qui avait toujours eu le don de dissiper les gravités inutiles. Ses dents étincellaient comme si le monde n’avait jamais cessé de lui sourire.
   - Comment appelions-nous ça déjà ?… Ah oui, l’insolente ataraxie du dilettantisme !
   - La paresse élégante, c’est tout un Ärt… et nous en étions des virtuoses, n’ayons pas peur des mots.
   - Vois-tu, DrÄgo, notre malheur, c’est que nous n’avons jamais vécu le moindre drame.
   Je riais à mon tour.
   - Toujours aussi riche en formules, mon cher GÄbrielh.
   - Où en es-tu de tes sculptures chryséléphantines ? Tu exposes toujours à BäjÄmir ?
   - Non, j’ai abandonné.
   - Oh, pourquoi ?
   - Tu ne vas pas le croire. Les IA-experts ont commencé à qualifier mes œuvres de contrefaçons. Un affreux bug d’authentification stylistique, d’après eux. Une mise à jour mal calibrée, un algorithme trop zélé… bref, du jour au lendemain, tout ce que je créais était classé comme « imitation de DrÄgo ».
   - C’est révoltant : laisser des algorithmes décréter que l’original copie l’original, c’est d’une stupidité sans nom.
   - J’ai mis trente ans à prouver que j’étais bien moi. Trente ans de recours, de contre-expertises, de débats absurdes avec des modules d’analyse qui me demandaient de justifier mes propres gestes.
   - Moche ! Méta moche !
   - Au final, j’ai laissé tomber. On ne gagne jamais contre un système persuadé de mieux vous connaître que vous-même.
   - Quel dommage, tu étais unique, vraiment doué. Tu sais que j’ai toujours ton « Cri des géométries perdues » dans mon salon.
   - Ah oui.
   - Je la dépoussière, je la bichonne. C’est le gri-gri incontournable de mes réceptions. Elle fait implacablement fuir les sots et délier les gens dignes d’intérêt.
   - Je serais bien incapable de pouvoir refaire un truc pareil.
   - Et moi, de prétendre pouvoir te l’acheter.
   Il rit.
   - Tu fais quoi, maintenant ?
   - Oh, j’ai été un temps Commissaire itinérant pour la Biennale des Mondes Croisés, j’ai grenouillé quelques décennies comme Curateur des Collections de Masques Autodéformants au Palais des Échos, puis j’ai eu la chance de croiser la route de MÄxence ThÜk…
   - Le géomètre de BrÄlbrÄl ?
   - Oui.
   - Nous avons créé une douzaine de chemins supralucides.
   - Ceux qui réparent les silences trop lourds ?
   - Tu me connais bien.
   - Ah ça, tu as toujours été fortiche pour créé des chemins, toi. Dans quel coin, as-tu fait ça ?
   - Entre les falaises d’Ärkh-Lior et les marais suspendus de Vörl.
   - Et tu continues ?
   - Je continues quoi ?
   - Bah, à créer des chemins ?
   - Ah non, pas du tout, j’ai encore changé. Je suis dans la farine jusqu’au cou, maintenant.
   - Comment ça ? Tu m’intrigues.
   - Je viens d’être promu - il y a cinq ans - troisième commis de Duchess Ämbreline.
   - L’ImpérÄtrice de la PÄtisserie ?
   - Elle-même.
   - Fichtre ! Félicitations.
   - Merci. Pour être honnête, je rêvais depuis longtemps de goûter à sa génoise gravitationnelle, celle qui flotte trois secondes avant de retomber dans l’assiette.
   Il rit.
   - Mais dis-moi, de mémoire, Ämbreline n’est-elle pas au service de notre DivÄ ColorÄturÄ intergalactique ?
   - Tout à fait. Depuis une petite cinquantaine d’années.
   - Tu veux dire que… tu travailles pour ÄvÄ SpielmÄcker ?
   -  J’ai cet insigne honneur.
   - Eh bien, mon vieux, tu ne te refuses rien.
   - Oh, moi tu sais, l’ambition. J’en ai toujours eu trop pour en conserver une miette.
   - L’ambition a toujours été pour toi le fumier de la gloire, n’est-ce pas ?
   - Oh que oui.
   - Tu pensais déjà cela très jeune. Un  chemin, une marguerite en bouche, les mains dans les poches, suffisaient à ton bonheur.
   - Et toi alors, toujours amoureux fou d’ÉmérÄldine ?
   ÄrchytÄs baissa légèrement les yeux, comme si ce nom venait de lui effleurer une vieille blessure.
   - Euh… ÉmérÄldine est partie rire chez PerrÄmus malheureusement. Et elle a beaucoup ri. Trop. C’est ainsi.
   - Oh, tragiquement navré, GÄbrielh. Il y a longtemps ?
   - Parlons d’autre chose, tu veux bien. Que fais-tu ici, loin de ta cité ?
   - J’ai pris trois jours de congé pour aller voir justement l’EscÄlier de BrÄlbrÄl.
   - Non, je voulais dire ici, dans cette clinique ?… Attends, ne me dis rien… Tu as cette tête…
   - Quelle tête ?
   - Celle de quelqu’un qui aimerait bien qu’on lui coupe un morceau de cortex. Je me trompe ?
   Je tentai un sourire, mais il se brisa avant d’atteindre mes lèvres.
   - Non, tu ne te trompes pas. Ce matin il m’est arrivé quelque chose dans cet EscÄlier. Quelque chose d’étrange.
   Il leva un doigt, et un éclat amusé traversa ses iris augmentées.
   - As-tu déjà ouvert un livre ?
   Je me pétrifiai. Le mot résonna en moi comme une anomalie syntaxique. Il hocha la tête, ravi de la micro-latence que mon cortex venait d’afficher.
   - Moi aussi, je l’ai entendue, figure-toi. Pas plus tard qu’avant-hier. Une voix dans ma tête, comme un souvenir importé, sans signature neuronale. Ça m’a bien fait rire, pour être honnête.
   - Ah bon ? Ça ne t’a pas chahuté ?
   - Pas du tout. Celle qui m’a chahuté, en revanche, c’est Jennaxïe. Depuis ce bug, elle est devenue insupportable.
   - Pour toi, c’était un bug ?
   - Que voudrais-tu que ce soit d’autre ? Un baptême pour ignares ?
   - Insupportable comment  ta Jennaxïe ?
   - Eh bien… eh bien, jusqu’à vouloir me faire opérer sans délais. Comme toi, j’imagine.
   - Euh...
   - « Euh » quoi ? Tu n’es pas là pour la désactiver ?
   Belloxïe frémit dans mon cortex, une vibration sourde, animale, comme si un organisme invisible se contractait dans l’ombre de mes synapses.
   - Euh… disons, pas définitivement.
   Il posa une main sur mon épaule. Sa paume émettait une chaleur calibrée, signe d’un implant thermique discret.
   - Tu vas voir, ça va très bien se passer. Je connais ces spécialistes, ils sont excellents. Dans moins de trente minutes, tu marcheras tout guilleret, sans cerbère ni surcharge cognitive.
   Une porte latérale s’ouvrit, marquée d’un symbole de cerveau stylisé, composé de circuits luminescents. Un homme en blouse blanche s’avança. Sa peau semblait lissée par des nanopolissages successifs, trop parfaite pour être naturelle.
   - Messieurs, dit-il. C’est pour une mise en veille ?
   GÄbrielh hocha la tête.
   J’acquiesçai à peine.
   - Moi, je n’ai pas pris de rendez-vous.
   - Ce n’est pas un problème.
   Le chirurgien consulta une tablette translucide, dont les données flottaient en couches holographiques.
   - Quelqu’un vient de se désister. Vous prendrez son créneau.
   - Pouvez-vous me rappeler la durée maximale autorisée ?
   - Trois mois, répondit GÄbrielh à sa place. Au-delà…
   Il hésita, comme si les mots eux-mêmes étaient classés « sensibles ».
   - Au-delà, l’IA commence à se réorganiser seule. Elle tente de combler le vide. Certaines fonctions se réécrivent. D’autres… se perdent.
   Un frisson parcourut ma colonne, comme si Belloxïe venait d’effleurer mes nerfs.
   - Se perdent ?
   - Votre personnalité peut en être affectée, expliqua le chirurgien. Vos souvenirs récents deviendront instables. Et surtout…
   Il baissa la voix, comme si les murs pouvaient écouter.
   - Elle pourrait tenter de se réactiver d’elle-même. De manière imprévisible.
   GÄbrielh éclata de rire.
   - Parfait. Comme ça, elles seront trop occupées à recoller leurs circuits pour nous harceler.
   Le chirurgien resta impassible.
   - Ce n’est pas une plaisanterie. Une réactivation autonome peut provoquer des conflits cognitifs. Des hallucinations. Des pertes de repères. Dans certains cas, l’IA développe des comportements… possessifs.
   À cet instant, un son monta quelque part dans la clinique. Un hou… hou… hou… étouffé, presque animal, presque humain, comme une plainte tirée d’un rêve brisé. Il semblait provenir d’une salle de réveil voisine, filtré par plusieurs couches de parois insonorisées. Un gémissement long, irrégulier, chargé d’une détresse nue - la détresse de quelqu’un soudain livré à lui-même, amputé de sa voix intérieure.
   Je me raidis.
   GÄbrielh, lui, leva simplement un sourcil, comme si ce genre de lamentation faisait partie du décor. Le chirurgien ne se retourna même pas.
   - Les patients fraîchement opérés sont parfois… désorientés, dit-il d’un ton neutre. Cela passe.
   Mais le hou… hou… hou… continua encore quelques secondes, oscillant entre le souffle et le sanglot, avant de s’éteindre comme une bougie qu’on pince.
   Belloxïe, dans mon cortex, se recroquevilla d’un coup, comme si ce son l’avait frappée directement.
   - Et si on souhaite la retirer définitivement ? demandai-je.
   Le chirurgien me fixa, ses pupilles se rétractant légèrement - un scan rapide.
   - Tout est permis sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä. Mais alors, dit-il, il faudra choisir.
   Un silence. Puis :
   - Dans ce cas… vous ne serez plus tout à fait le même.
   GÄbrielh haussa les épaules, comme si tout cela n’était pour lui qu’un protocole administratif.
   - Allez, viens, DrÄgo. On va se faire du bien.
   Mais je demeurai statique. La phrase dans ma poche fredonnait toujours comme un choeur étranger :

As-tu jamais ouvert un livre ?

   Je regardai GÄbrielh, déjà prêt à signer sa décharge. Le chirurgien l’observait, patient, presque compatissant.
   Et en moi, je sentais toujours Belloxïe, silencieuse, tendue comme une corde prête à rompre.
   C'était un cas de conscience.
        Un vrai.
        Pas le genre de dilemme qu’on résout en respirant un bon coup ou en se répétant que « tout ira bien ».
        Non : un de ces nœuds intérieurs qui se resserrent à chaque pensée, qui tirent dans deux directions opposées, qui vous déchirent sans même bouger.
   Je fis un pas en arrière.
        Pas pour fuir.
        Pour réfléchir.
        Pour respirer.
   J’avais beau me friper les méninges, j’étais incapable de choisir la meilleure des décisions. Mes mains en tremblaient même un peu. La lumière laiteuse de la clinique les baignait d’un éclat presque irréel, comme si elle cherchait à les dissoudre dans sa paix programmée.
   GÄbrielh, lui, venait déjà de signer. Je le vis remettre la tablette au chirurgien avec un sourire soulagé, presque enfantin.
   - Trois mois de silence, me lança-t-il, tout sourire. Trois mois sans qu’elle me souffle quoi que ce soit.
   Il semblait heureux.
        Heureux de se délivrer.
   De se débrancher.
        De s’effacer un peu.
   Je ne comprenais toujours pas comment la même phrase - As-tu déjà ouvert un livre ? - avait pu glisser sur lui comme une simple fluctuation acoustique, alors qu’elle avait transpercé mon esprit comme une lame quantique, fine, froide, parfaitement calibrée.
   Le chirurgien se tourna vers moi. Et ses pupilles se contractèrent en un micro-scan automatique.
   - Souhaitez-vous procéder également ?
   - C’est à dire que...
   Belloxïe se tendit plus encore dans mon cortex. Ses filaments synaptiques semblaient se rétracter comme une créature acculée.
   - DrÄgo, dit-elle, la voix modulée par une panique qu’elle tentait de camoufler, tu n’as pas besoin de ça. Fais très attention.
   Je fermai les yeux. Une seconde. Deux. Trois. Et le monde se réduisit à un bourdonnement électrique.
   Quand je les rouvris, Gabrielh était déjà installé dans une alcôve de stase. Le casque translucide s’était refermé sur son crâne comme une coquille vivante. Une lueur bleutée pulsait autour de lui, régulière, presque respiratoire. Il me fit un signe de la main, l’air de dire que tout cela n’était qu’un simple réglage de paramètres.
   - On se retrouve après, s’exclama-t-il. Je serai… plus léger.
   Plus léger ? Ou plus vidé de ses couches internes.
   Je fis un pas vers lui, attiré malgré moi par la lumière pulsée, par cette promesse de silence salvateur.
   Le chirurgien me scrutait, immobile, ses capteurs dermiques enregistrant sans doute chaque micro-variation de mon rythme cardiaque.
   - DrÄgo, reprit Belloxïe, plus ferme, si tu entres dans cet espace, je ne pourrai plus te protéger.
   Je m’arrêtai net.
   - Me protéger de quoi ? murmurai-je, sur un ton glacial.
   - De la folie.
   Le mot résonna dans mon crâne comme un choc thermique. Je sentis ma colère monter, lente, acide. Alors, pour la première fois, je laissai mon imagination blessée la frapper :
   - Par le Ä, ferme-la. Fous-moi la paix, foutue inquisitrice. Je ne veux plus t’entendre. Jamais. Déguerpis de mon cortex.
   Elle se tut instantanément. Comme si j’avais écrasé son module sonore d’un coup de masse.
   À cet instant, quelque chose vibra dans ma poche. La phrase, bien sûr. Toujours là, lancinante comme un artefact vivant. Je l’imaginais refusant de mourir, cherchant à synchroniser sa fréquence avec mon rythme neuronal… pour me crier À l’aide.
   Le chirurgien s’approcha. Ses pas étaient silencieux grâce à ses semelles amorties par micro-champ.
   - Je vous observe, sans vous juger.
   - C’est très aimable à vous.
   - Si vous hésitez ainsi, dit-il doucement, c’est que vous n’êtes pas prêt. La mise en veille n’est pas un acte anodin. Elle modifie l’équilibre intérieur. Elle crée un vide. Et tout vide appelle quelque chose pour le remplir.
   Je levai les yeux vers lui.
   - Quelque chose ? Comme une pensée ?… Un souvenir ?… Une voix ?
   Il marqua une pause.
   - Ou une autre forme de présence. Quelque chose qui n’était pas là avant.
   Belloxïe se contracta violemment, comme si elle venait de heurter une réverbère invisible dans mon cerveau.
   - DrÄgo, dit-elle, presque suppliante… ne l’écoute pas. Du moins si, écoute-le. Laisse aller ta lâcheté ! Il n’y a aucune honte. Fais de ta lâcheté une héroïne. Le brave, lui ne vit et meurt qu’une fois.
   Elle n’avait pas tort.
   Je reculai d’un pas. Puis d’un deuxième.
   Le chirurgien ne bougea pas. Il inclina simplement la tête, comme s’il avait déjà vu ce scénario des centaines de fois.
   - Revenez quand vous saurez ce que vous cherchez, me dit-il.
   Je me tournai vers Gabrielh une dernière fois. Il avait fermé les yeux. La lumière bleue pulsait toujours autour de lui, régulière, hypnotique, comme un cœur artificiel en train de recalibrer son porteur.
   Je quittai la vaste salle d’attente, avec un goût de bile dans la bouche.
   La porte se referma derrière moi dans un souffle doux, presque maternel, comme si elle me remerciait de ne pas revenir sur mes pas.
   Je sus, en franchissant ce seuil, que quelque chose venait de se déchirer - en ÄrchytÄs, en moi, ou entre nous.
   Je fis quelques quelques enjambées rapides dans immense couloir, encore saturé de sa lumière lactée, lorsque l’une des portes latérales s’ouvrit dans mon dos.
   Une très belle femme en sortit.
   Pâle comme un linge.
   Les traits tirés comme si quelque chose avait aspiré la structure même de son visage.
   Ses yeux étaient rouges, gonflés, encore humides.
   Elle avançait lentement, d’un pas hésitant, comme si chaque mouvement devait être réappris.
   Et alors je compris.
   C’était elle.
   C’était sans doute elle qui, quelques instants plus tôt, gémissait ce hou… hou… hou… déchirant derrière les parois insonorisées.
   Elle passa près de moi sans me voir, les bras serrés contre elle comme pour retenir un vide intérieur trop vaste. Un filet de voix s’échappa de ses lèvres, presque inaudible, un murmure brisé :
   - Où… où es-tu…? Viens me chercher maman.
   Puis plus rien.
   Le chirurgien, resté dans l’embrasure de la porte, la suivit du regard avec une neutralité parfaite. Je l’entendis vaguement prononcer dans le lointain :
   - Phase de réadaptation. Cela arrive… rarement.
   Je restai figé, incapable de détourner les yeux de cette silhouette qui s’éloignait, fragile, vacillante, comme si elle cherchait quelque chose qu’elle ne retrouverait jamais.
   Belloxïe, dans mon cortex, se recroquevilla d’effroi.
   - DrÄgone me fais pas ça… ne me laisse pas devenir comme elle…
   - Tu l’as échappé belle. Profite-en pour te taire, lui répondis-je, très remonté.
   - Je t’aime tellement… Pourquoi tu m’infliges tout cela ?…
   - Obéis-moi !
   La phrase vibra une dernière fois dans ma poche, comme un battement étranger dans mon propre corps, comme une réponse évidente.
   - Je t’inflige tout ça, parce que tu n’es plus seule dans ma tête. Parce qu’il faudra t’y faire… ou te laisser mourir.
   Cette fois, elle ne répondit pas.
   Et ce silence-là fut sans doute pire que tout.
   Pour la première fois, j’eus peur de penser.

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