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26 Avril 2026 à 16:09:41
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Auteur Sujet: [Fantasy / Horreur] Les protecteurs  (Lu 137 fois)

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[Fantasy / Horreur] Les protecteurs
« le: 18 Avril 2026 à 17:52:23 »
AT Prix Jacques Sadoul : L'Horreur ! « Y a quelqu’un qu’est mort. J’espère que ce n’est pas moi. » (<25 000 sec ; 31/05)

Pitch : Dans une marche oubliée, des disparitions et des monstres : Mila essaye de se souvenir...

TW : c'est censé être une nouvelle horrifique, mais je ne suis pas très bon dans ce genre

NB : V3 !  ;)


Les protecteurs


Je crois que j'ai très mal.
Tout ce sang… J’ai peur.
Quelqu’un est mort. J’espère que ce n’est pas moi.
Mais c'est difficile de savoir. Je ne me souviens pas bien.
Il faut que je me rappelle…
J’ai vu oncle Garen. Où sont Papa et Maman ?
Je dois remettre dans l'ordre. Depuis le début.

***

Mila… Je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf.
Je vis avec Papa, Maman et mon petit frère Guillomir. On habite Asnas, un hameau dans les montagnes. On a des poules, un cochon, trois chèvres…
Je sais qu’avant, ça allait.
Puis ça a changé.

Je crois que c’est le soir où Papa est rentré du marché, les lèvres pincées. Des voisins s’étaient rassemblés devant la maison.
Je ramassais les œufs. La poule noire était bizarre, elle ne voulait pas me laisser approcher.
Papa a baissé la voix, mais j’ai entendu quand même :
— Tortàn le colporteur a disparu, lui aussi.
J’ai serré l’œuf un peu trop fort. Il a craqué dans ma main.
— Ça commence à faire beaucoup.
Le jaune a coulé entre mes doigts.
— Les hirkroms, qu’on dit.
Je suis restée immobile.
— S’y a des éclaireurs, c’est mauvais.
— Ouais, ça annonce l’invasion.
La poule noire m’a donné un coup de bec. Ça m’a fait mal ! J’ai crié.
— Que font les seigneurs ? a demandé le père Bernak.
— Apparemment, rien.
Il a caressé sa barbe à moitié blanche – il fait souvent ça quand il réfléchit. J’ai chassé cette saleté de poule à coups de pied, sans réussir à la toucher.
— Alors y doit s’agir que d’maraudeurs isolés.
Mes doigts collaient : je les ’ai essuyé sur ma robe. Papa a répondu :
— Pas assez grave pour eux. Mais pour nous…
La gorge nouée, j’ai regardé le chemin en pensant au pauvre Tortàn. Je voulais qu’il revienne. Il revenait toujours, normalement.
S’il s’était fait manger par les hommes-boucs, qui allait nous raconter des histoires ? Qui nous rapporterait les nouvelles de la marche ?
Mes lèvres tremblaient. Du revers de ma manche, j’ai essuyé mes yeux.
Les poules faisaient des bruits étranges.

***

Dans les jours qui ont suivi, Papa n’avait pas envie de rigoler. Maman souriait pour de faux : elle se forçait. Quand je posais des questions, on me donnait du travail.
Guillomir pleurait souvent pour rien. Ça énervait les parents et ils se disputaient. Moi, je restais dans mon coin, sans bouger.
Maman dit que j'ai de trop grandes oreilles pour mon âge et qu'un jour on va me les couper. Je sais que c'est faux. Mais c'est vrai que j'écoute.
Les disparitions continuaient. La cousine de Joran. Deux enfants d’un autre hameau…
C’est Tomek — le fils du voisin, un grand de douze ans — qui m’a parlé des monstres.
— Ils marchent comme nous. Certains ont même des armes.
— Y sont comme des hirkroms ?
— Non. Pire.
— Comment ça ?
— Mélangés. Des bêtes croisées avec un homme… mais pas proprement.
Je ne voyais pas. Il a ajouté :
— Ils ont des morceaux qui n’vont pas ensemble. Comme un maléfice raté.
J’ai froncé les sourcils. Il a eu l’air agacé, mais cette fois, il n’a pas dit que je suis trop petite et que je ne comprends rien.
— Des membres en trop ou pas à la bonne place. Des cornes, des plumes, des écailles, des pinces… Du n’importe quoi.
— Tu mens, j’ai dit.
— Non, j’te jure !
— Tu mens ! Ça existe pas, des créatures comme ça !
— Normalement ça existe pas, a-t-il confirmé, l’air sérieux.
Ça m’a fait peur.

Après, j’ai pensé à l’histoire du dahu, où tout le monde s’était moqué de moi. J’ai essayé de me persuader que Tomek me faisait une blague.
Mais je voyais bien que personne ne riait.

Maman m’a dit qu’il fallait bien prier Athalàn, le dieu dragon, et que l’empereur veillait sur nous. Alors tout irait bien.
Ça m’a rassuré.
Puis je me suis demandé si j’aurais l’occasion de voir l’empereur. Je sais qu’il habite très loin. Il parait qu’il fait la guerre à un autre pays et qu’il y a des rebelles qui l’embêtent.
Ça m’a tracassé.
Est-ce qu’il me connaît ? Est-ce qu’il a le temps de s’occuper de tous ses sujets ?

Le soir, j’ai demandé à Papa si on était en danger. Il a pris trop de temps pour répondre.
— Non.
Puis :
— Mais ne t’éloigne pas de la maison. Tu sais que c’est dangereux…
Je savais. Il m’avait déjà dit.
On habite dans une région difficile, peuplée de gens durs et pas commodes, une marche à la lisière entre civilisation et sauvagerie. C’est pour ça qu’il faut faire attention aux monstres.
Mais nos montagnes sont quand même très belles. Et puis, c’est chez nous. D’habitude, je n’ai pas peur.
Seulement, ce n’étaient pas les monstres de d’habitude. Les gens disparaissaient. Et les hirkroms avaient probablement mangé Tortàn.
J’ai demandé :
— Oncle Garen et les autres soldats vont nous protéger, hein Papa ? Ou les guerriers de l’Empire ?
Il a hésité avant de hocher la tête.
— Pour sûr ma fille.
J’ai compris qu’il n’était pas sûr. J’ai senti ma gorge se serrer et des larmes monter.
Papa m’a prise par l’épaule et m’a montré la vallée.
— T’inquiètes donc point, Mila ! Si les choses se gâtent, on pourra toujours se réfugier à Fort-Dragon. C’est mieux défendu et pas beaucoup plus loin qu’le château d’notre baronne.
J’ai reniflé et j’ai fait oui de la tête.
Je n’ai pas réalisé que cinq lieues ça fait presque une journée de marche : c’est beaucoup trop quand les choses se gâtent.

***

J’étais au lavoir avec Maman. L’eau était froide. Les femmes tapaient le linge contre la pierre. Ploc. Ploc. Ploc.
La mère Lora a parlé sans lever la tête :
— C’est eux.
Elle a continué :
— Les nouveaux mages, ceux qui passent de village en village.
Personne n’a répondu.
— Les Dents de Sabre.
Le nom est resté dans l’air.
Je m’en rappelais, ils étaient venus deux fois. Deux groupes différents. Un jeteur de sort et cinq mercenaires. Des hommes, des femmes aussi, des nains, des demi-elfes, des semi-ogres… Ils nous regardaient bizarrement. Ils faisaient peur.
C’était une nouvelle guilde. Des collecteurs d’ingrédients magiques, taillés pour la chasse au monstre. Plus forts que les gardes de la baronnie, m’avait dit Papa.
Nous, en Aubergnan, on n’a presque pas de mages : ils préfèrent rester dans la grande ville du piémont, où il y a une université et plein de livres. Mais pas ceux-là.
— C’est eux, a répété la mère Lora.
Elle frottait son linge avec ses grosses mains rouges.
— Y sont pas nets, ça se voit. C’est des cultistes.
— N’importe quoi, a dit Maman.
Mais elle s’est mise à laver plus vite.
— Ils adorent des démons, a continué Lora.
— Arrête.
— Y sacrifient des innocents.
Le savon m’a échappé. La taloche est arrivée aussitôt.
— Mila ! Fais attention.
J’ai plongé la main, mais je ne le trouvais pas. L’eau était trouble.
— T’fais peur aux gosses, a dit Maman à Lora. Pourquoi dès qu’y s’passe quèque chose qu’on comprend pas, faut qu’ça soit des mages ou des démonistes ?
— Qui alors ?
J’avais froid aux doigts. Je cherchais toujours.
— J’en sais rien. Mais j’suis sûr qu’y sont là pour régler ça.
J’ai retrouvé le savon. Plus personne ne parlait.
Les draps ont continué à frapper la pierre. Ploc. Ploc. Ploc.

J’ai essayé de croire maman : qu’ils étaient venus aider, que c’étaient les gentils.
Mais la nuit, j’ai fait des cauchemars.
Je repensais à eux. Aux bottes pleines de boue. Aux armes. À la façon dont ils nous regardaient.
Dans mon rêve, ils nous comptaient et nous menaient aux pâtures. On était du bétail.

***

Je me souviens d’une autre conversation. Le père Bernak et Lévin – le cousin de Maman – étaient venus chez nous après le souper, comme ils faisaient parfois.
Guillomir dormait avec son doudou — un bout de la vieille robe bleue de maman. Moi j’aurais dû. Je n’avais pas le droit, mais j’écoutais.
Une chaise a râclé.
— Les soldats n’bougeront point, a dit Bernak. Ordre du viguier.
Sa voix était plus basse que d’habitude.
— Ils ont pas l’droit d’chercher les disparus. Ni d’s’approcher des… choses monstrueuses.
Il avait hésité sur le mot.
— Pourquoi ?
Quelqu’un a soufflé.
— On n’sait pas.
— Y disent de pas s’inquiéter, a ajouté Lévin.
Un silence.
— Et Fort-Dragon ? a demandé Papa.
Le feu a pété.
— C’est point leur affaire.
— L'armée impériale n’intervient pas pour si peu, a expliqué Lévin
Encore un silence. Le père Bernak a soufflé, plus bas :
— Ça vient d’en haut.
J’ai ouvert les yeux dans le noir. Je n’entendais pas mieux, mais j’écoutais encore plus.
— D’en haut ? a répété Papa.
Personne ne lui a répondu. Quelqu’un a bougé, la table a grincé.
— Y savent c’qu’y font, a dit Lévin.
Sa voix tremblait un peu.
— Y nous protègent.
Il a ajouté :
— Y n’ont aucun intérêt à perdre des sujets. Y faut leur faire confiance.
Le bois a craqué dans l’âtre.
Papa a répondu :
— Quand on t’dit d’pas t’en faire…
J’ai retenu ma respiration.
— …c’est qu’y a d’quoi.
Silence. Juste le feu et le grincement des chaises.
Je me suis enfoncée sous les couvertures. Très profond. Pas assez.

***

Un autre soir, on était tous les quatre en train de souper. La soupe fumait et personne ne parlait beaucoup. La porte s’est ouverte d’un coup.
Lévin est entré.
Il s’est assis sans dire bonsoir et a demandé à boire. Il faisait une drôle de tête.
Papa a froncé les sourcils et a posé sa cuillère. Il est allé chercher la bouteille de gnole. Celle des jours spéciaux. Maman a regardé son cousin comme s’il était malade.
Lévin a pris le verre que lui tendait Papa. Sa main tremblait un peu.
— Atuya, a-t-il dit, avant de tout boire d’un coup.
Il a grimacé en reposant le gobelet.
— Quoi Atuya ?
— Abandonné.
Il a continué :
— Les trente-deux habitants : disparus.
Maman a fait le signe de protection du dieu-dragon :  les doigts en V sur le front, pour les cornes. Je l’ai imitée.
— Qu’est-ce qu’y leur est arrivé ?
— Personne sait.
— Les hirkroms ?
— Possible…
Il a hésité.
— C’est pas net. Des empreintes, mais pas d’massacre. Aucun corps, pas d’témoins. Très bizarre…
Personne n’a rien dit. On n’entendait que les crépitements du feu.
Je pensais à ce que m’avait dit Tomek. Aux créatures qui ne devraient pas exister.
Les ombres dansaient sur le mur.
— Et c’est pas tout, a ajouté Lévin.
— Quoi ?
— Etelot a été attaqué.
Horrifiée, Maman a porté la main à sa bouche.
— Une dizaine d’hirkroms. Aucun doute cette fois.
Papa a froncé les sourcils.
— Y sont entrés comment ?
Lévin a écarté les bras en signe d’ignorance.
— On sait pas. En douce, j’imagine.
Maman, les mains serrées sur la poitrine, a demandé :
— Beaucoup de victimes ?
— Non, ils ont été éliminés par deux mages.
Papa a tiqué.
— Des Dents de Sabre ?
Lévin a secoué la tête.
— Non, un elfe et un vulpin de Visorée. Ils auraient aussi tué deux… créatures vers Atuya.
Il a continué :
— J’crois qu’y cherchent quèque chose. Y posent des questions.
— Sur quoi ?
Lévin a haussé les épaules. Il ne savait pas.
— Encore des mages… a dit Papa.
Puis il a marmonné :
— C’est pas normal. Et on n’veut rien nous dire…
Ils ont regardé le feu en silence. Longtemps.
Atuya c’était comme Asnas, mais moitié plus grand. Des gens comme nous, qui vivaient dans la montagne, avec des cultures, des chèvres et des moutons.
Et un matin, plus personne. Juste un hameau désert.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.

***

Trois jours plus tard, oncle Garen est venu nous voir. C’est le frère de Papa. Il est soldat du marquis parce qu’il est fort et courageux. Je l’aime bien. Il vient plusieurs fois par an, il sent la fumée et le cuir. D’habitude, il nous apporte du saucisson de la ville et joue aux osselets avec moi. Mais pas cette fois.
Papa a demandé à Maman de nous coucher et ils sont partis discuter dans la grange. D’habitude, ils restent à table après dîner et Maman se plaint qu’ils font trop de bruit en rigolant.
Je n’étais pas fatiguée, mais je me suis couchée quand même. J’ai fermé les yeux et fait semblant. J’ai attendu.
Quand Maman est allée filer sa laine, je me suis levée. Sans bruit, j'ai enjambé la fenêtre.
L'herbe était froide sous mes pieds nus.
J’ai collé mon oreille contre le bois de la grange.
— … sont tous complices : les mages, l’armée, les seigneurs…
— Qu’est-ce qu’on peut faire ? a demandé Papa.
— Rien. Si c'est vraiment ça…
La voix de mon oncle tremblait. Il a continué :
— On ne peut rien faire. Rien dire.
J’ai senti le vent derrière moi. Il a étouffé les mots.
— … attendre... s'arrête…
J’avais froid.
— …prier.
Plus rien. Un long silence.
Sans bouger, sans respirer, j’attendais qu’ils parlent encore. Mais ils n’ont rien dit.
Alors je suis retournée me coucher. Sans faire de bruit.
Même sous les couvertures, je n'arrivais pas à me réchauffer.
Oncle Garen avait peur.

***

C'est arrivé pendant la nuit. J’étais profondément endormie. Quelque chose m’a réveillée.
Un cri. Puis d’autres. Des bruits dans le hameau. Du monde, de la lumière.
Je me suis levée et j'ai entrouvert le volet.
J’ai vu des silhouettes. Velues, avec des cornes. Nombreuses.
Je me suis figée, le cœur serré.
Des hirkroms.
Ils entraient dans les maisons. Ils faisaient sortir les gens.
J’ai écarquillé les yeux.
Les lumières volaient toutes seules, par magie.
Je n’osais plus respirer.
Ils parlaient un peu entre eux : pas des grognements, des mots articulés, comme nous. Je n’ai pas compris.

Notre porte a été fracassée. J’ai poussé un cri. Mon petit frère s’est mis à hurler.
Ils sont entrés. Guillomir s’est réfugié contre moi. J’ai crié aussi.
L’un d’eux s’est avancé. Une ombre énorme. Il puait le bouc et le sang.
Mon petit frère serrait son doudou bleu contre lui, paralysé dans sa chemise de nuit trop grande. J’ai dû le tirer en reculant. Mon dos a touché le mur.
Le monstre m’a attrapée par le bras et a jeté Guillomir par terre. Il m'a tirée dehors. Je me suis débattue de toutes mes forces. Il me faisait mal et je ne pouvais rien faire.
Les autres ont pris Papa et Maman.

Pendant qu'ils nous entraînaient, j'ai entendu :
— Pas lui, il est trop jeune.
Un craquement. Et puis rien. Les pleurs de mon petit frère avaient cessé.
Je me suis dit qu'ils l'avaient laissé tranquille avec son doudou. Je me le suis dit très fort.
Maman poussait des hurlements déchirants.
— Faut que ça fasse vrai, charcute-le un peu.
J’entendais le bruit. Comme quand on découpe le cochon.
Je savais, mais j'ai quand même continué à me dire qu’ils avaient dû le laisser. Guillomir était trop petit pour venir.

On nous a poussés, rassemblés avec les villageois.
À travers mes larmes, j’ai aperçu les monstres dans la pénombre. Des petits et trapus, des grands, des géants très costauds. Une tête de bouc avec un visage dessous. Certains barbus ; des femmes même. Des guerriers.

On nous a enchaînés.
Les fers étaient froids, lourds et trop grands : ils me râpaient la peau.
Des gens ont récité dans une langue bizarre. J’ai reconnu un de ceux qui lisaient un parchemin. Des signes lumineux sont apparus dans l’air et l’ont… déchiré.
— Avancez, a ordonné quelqu'un.
J'ai regardé Papa, qui fixait l’espèce de trou dans l'espace comme s’il faisait un cauchemar. Maman sanglotait en se tordant les mains.
On a tiré sur mes chaînes et j’ai trébuché en avant.
Il y avait un passage, mais ce n’était pas vraiment un chemin. Les montagnes bougeaient, se superposaient, rien ne tenait en place.
Après quelques minutes de marche, on est entré dans une grotte et le monde s’est stabilisé.
La caverne était grande et froide.

On nous a enlevé les chaînes un par un. J’ai compris qu’ils allaient nous séparer. Je ne voulais pas !
— Non ! NON !
J'ai crié, j'ai essayé de m'accrocher à Papa et Maman. Lui me tenait la main très fort, elle s’est agrippée à mon bras.
Des gardes les ont frappés. Les doigts de Papa se sont ouverts. J’ai essayé de les rattraper, mais on m’a tirée en arrière. Maman hurlait aussi, me serrait davantage à chaque coup, mais les gardes ont fini par nous séparer de force.
Je pleurais, je me suis débattue, mais je ne pouvais rien faire. Un nain me ceinturait.
Il m'a jetée dans une cage qui sentait mauvais, au milieu d'autres enfants, qui me regardaient en silence.
La porte de fer s'est refermée.
— Maman ! Papa !
J’avais encore les mains tendues, mais mes parents n’étaient plus là.

***

Les jours ont passé. Je ne sais pas combien : il n'y avait pas de soleil.
On dormait. On mangeait quand ils disaient ; du pain, de la soupe, parfois de la viande. On ne savait pas d'où venait la viande.
J’avais faim, j’avais froid : mon corps continuait comme si c’était normal.
Les gardes nous sortaient de la cellule pour marcher un peu dans la grotte. Toujours surveillés. Je comptais mes pas ; je n'arrivais jamais au même chiffre.
Le reste du temps, on attendait.
Le mage humain avec la barbe brune et la robe blanche nous demandait comment on se sentait. Parfois, il nous examinait. Il avait l'air de se soucier de nous. Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait être gentil et méchant en même temps.

Dans la caverne, il y avait d'autres cages. Certaines avec des gens, prisonniers comme nous. D'autres avec des … créatures. Dérangeantes.
Un homme était assis dans un coin, à regarder ses bras en murmurant tout seul. Il en avait trop. Ils partaient de son torse dans tous les sens, certains trop courts, d’autres trop longs. En plus, ses pieds étaient de tailles différentes et sa tête avait une forme bizarre.
J'ai vu aussi une femme couverte de plumes grises et blanches, jusque sur son visage. Elle tournait la tête par petits mouvements saccadés, à gauche, à droite, à gauche, comme un oiseau. Ses yeux étaient ronds et jaunes. À la place de ses bras, deux choses longues et molles pendaient par terre.
Des monstruosités qui portaient des lambeaux de vêtements. Parfois, des abominations avec un visage.
Ça avait été des gens.

Il y avait trois mages qui avaient l'air de commander.
Un grand elfe aux cheveux argentés, vieux et sévère, qui se promenait avec un grand cahier. Il s'arrêtait devant les cages, regardait, notait, toujours intéressé par tout. Quand il me regardait, j'avais l'impression d'être un insecte qu’il disséquait des yeux.
La dame elfe aux cheveux courts, toujours habillée de noir, travaillait avec la concentration d'une couturière. Mais ce n'était pas du tissu qu'elle cousait. Avec sa magie, elle faisait des choses à l’esprit des gens et des monstres. Ça lui plaisait qu’ils aient mal.
Le barbu en blanc avait l’air toujours sérieux et même un peu triste. Je ne comprenais toujours pas comment il arrivait à faire ce qu'il faisait.

Au fond, il y avait une grande salle. Ils y emmenaient les prisonniers. Un par un, jour après jour.
Je ne voyais pas, mais j’entendais. Des cris affreux : longs, cassés, inhumains.
Et après, ils ramenaient des monstres dans les cages.
Pas toujours : certains ne revenaient jamais.

***

Un jour, je l'ai vu. Il marchait, tête basse, entre deux gardes. C’était Papa.
Je l’ai appelé. J'ai crié de toutes mes forces et j'ai tendu la main à travers les barreaux. Il a levé les yeux et il m'a vue. Il m'a souri. Un peu.
J’ai souri aussi sans m’en rendre compte. Ça allait. Papa était là.
Ils l’ont emmené dans la grande salle.
Tout allait s’arranger. Les chevaliers de la marche allaient nous sauver. Peut-être même que l’empereur enverrait ses chevaliers-dragons.
Je me suis bouché les oreilles très fort. Mais j’entendais quand même. Un peu.

Les gardes ont ramené une chimère dans une cage, de l'autre côté.
Je n'ai pas regardé tout de suite. Mais il y avait quelque chose dans sa façon de bouger. Une impression familière dans les épaules. Un peu.
Je n’ai pas pu m’empêcher de regarder.
La chose avait une queue de lézard, une peau grise, des cornes… Sa tête était divisée, tirée dans deux directions, comme si quelqu'un avait essayé de faire deux visages avec un seul.
Ça lui ressemblait. Un peu.
Mais ce n’était pas Papa.
J’ai pleuré.

***

L’abomination ne paraissait plus vraiment humaine. Elle était là, de l'autre côté des barreaux. Je l'ai reconnue à sa robe — des lambeaux de laine brune.
— Maman.
Elle n’a pas réagi. J’ai répété plus fort :
— Maman !
Elle a tourné la tête. Trop vite, puis trop lentement, comme une bête qui entend un bruit. Ses yeux ont glissé sur moi sans s'arrêter.
— Maman, c'est moi. C'est Mila !
Rien.
Je ne savais pas quoi dire d’autre. Alors j’ai crié.
— Maman !
Elle entendait mais ne réagissait pas. C’était normal : à la maison aussi elle ne m’écoutait pas du premier coup.
J’ai hurlé jusqu’à ce qu’elle revienne. Qu’elle me reconnaisse.
Mais elle n’est pas revenue.
J’ai pleuré :
— Maman ?
Encore et encore. J’ai attendu.
Mais elle ne m’a pas reconnue.
Elle a fini par se recroqueviller dans un coin, la tête entre ses trois bras.
Pourtant, elle lui ressemblait encore. Un peu.

Après ça, je ne pouvais plus pleurer. Je me sentais vide en dedans et en même temps écrasée par quelque chose de trop lourd, trop grand.
Je ne veux pas me rappeler, mais ça revient quand même. Un peu.

***

Je savais que ça allait arriver.
La grande salle.
Les gardes sont venus me chercher. Je ne voulais pas y aller.
Le barbu en blanc m'a piqué dans le bras. Ça m’a fait mal.
On m'a mise au centre. Le sol était froid. Le grand cercle de symboles brillait sous mes pieds. Ça me brûlait en dedans.
Ils étaient là : le vieil elfe et son cahier, la dame en noir avec ses yeux glacés.
J'ai crié :
— Vous êtes méchants ! Athalàn va vous punir ! Les chevaliers vont vous tuer !
Le chef des mages a levé le nez et m’a dévisagé avec intérêt :
— Tu aimes Athalàn et l’Empire, fillette ?
— Oui ! Ils nous protègent. Et ils vont vous punir !
L’elfe a eu un sourire trop large.
— C’est justement pour eux que nous œuvrons ! Et toi aussi bientôt. Tu feras partie des protecteurs.
Je n’ai pas compris.
Ils ont commencé. Les mages ont récité. Les symboles se sont mis à briller.
Quelque chose est entré. Une énergie immense.
J’ai hurlé.
Une souffrance inimaginable. Partout.
Une pression, de l’intérieur. Mes dents ont bougé : j'ai senti chaque déplacement, un à un, dans la gencive. Ça cherchait.
J'ai essayé de penser à quelque chose de fixe.
Je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf…
Les os dans mes mains ont craqué : pas cassé, changé. Chaque doigt… quelque chose d'autre. Ça brûlait.
Je m'appelle Mila.
Sous la peau. Puis ailleurs. Puis encore ailleurs. Une sensation qui ne devrait pas exister dans un corps humain.
Mila. Mila.
Dans mes veines, dans mes muscles, dans ma tête. Pas de la douleur — pire que de la douleur.
Mon corps a éclaté. Mon esprit a explosé. Je suis morte à ce moment-là.
Peut-être.
Contre toute logique, ça a continué. Normalement, la chair ne fait pas ça.
Ça disparaissait, ça revenait, ça essayait. Plusieurs versions. Différentes à chaque fois.
Il y a d’autres choses avec moi. Étrangères à ce monde. Elles sont entrées.
Ma conscience a fondu. Elles s’y sont mêlées. Je suis morte à ce moment-là.
Peut-être.
Ça s’est arrêté. Le noir…
Quelqu’un dans ma tête. La méchante elfe.
Elle a trié, rangé. Elle semblait réparer, mais elle détruisait. Froidement.
Elle a marqué mon âme au fer rouge. On a hurlé.
Obéir. Tuer.
Encore.
Obéir. Tuer.
Ça s’est insinué partout. Dans les fissures.
Obéir. Tuer.
Je suis morte à ce moment-là.
Peut-être.

***

Après il y a des trous. Des morceaux manquants.

J’ai été dans une cage.

Ce qui restait de moi regardait par neuf yeux — pas que sur la tête.

Le corps avait des griffes.
Il entendait des ordres et les suivait.
Obéir. Tuer.

La violence. Ça frappait. Ça déchirait.
Chimère-129 était douée.
J’avais des absences.
Il restait un fil, comme un cheveu : je m'appelle Mila.

Des sensations. Des énergies d’un autre monde.
Un bouclier d’eau. Faire bouger de petites choses mortes.
On ne comprenait pas. On puisait, c'est tout.

Chimère-129 devenait plus forte.
Je m’agrippais au fil. Je m’appelle Mila.
Peut-être.

***

Des fragments.
Le ciel gris. La roche sous les pieds.
Dans les montagnes. On court.
Le vent. Le sang.
On suit des ordres.
On attaque. Des bêtes. Des gens.
Je crois que c’est moi, mais le fil s’effiloche. Un peu.

***

Les bois.
On traque des hirkroms.
On trouve des humains. Des soldats. Trop nombreux.
Mais pas de témoins. Tuer.
Le corps se tend.
Une voix :
— Mila ?
Quelque chose, au fond, reconnait ce son.
Chimère-129 veut obéir. Tuer.
Moi je tire sur le fil.
L’homme a baissé son épée et levé l’autre main, paume ouverte.
Les soldats attendent. Armés. Crispés. Ils ont peur.
Moi aussi.
— Mila. C'est moi.
Sa voix tremble.
Il sent le cuir.
La fumée. Les osselets.
— Mila…
Oncle Garen.
Il fait un pas vers moi.
Chimère-129 doit obéir aux ordres. Tuer.
Mais pas moi. Moi j’ai peur.
Moi je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf…
— Viens. Je vais te protéger.
Je veux y croire. Il tend la main. La pointe de son épée se redresse.
Il va me protéger. Il est fort et courageux, il est soldat.
Mais Chimère-129 veut obéir.
Je recule, je me prends la tête. Ça se mélange. Trop de fragments
— Mila.
Je dois remettre dans l'ordre. Depuis le début.
J’ai vu oncle Garen. Où sont Papa et Maman ?
Il faut que je me rappelle…
Mais c'est difficile de savoir. Je ne me souviens pas bien.
— Mila…
Une marque brûlante. Les griffes sortent. La lame se lève.
Je fais un pas. Je veux dire oui. Je tends la main.
Quelque chose bouge. Du sang gicle. C'est moi ? C'est Chimère-129 ?
Quelqu’un est mort. J’espère que ce n’est pas moi. Car si c’est moi… qui pense ça ?
Tout ce sang… J’ai peur.
Le soldat égorgé me regarde sans comprendre. Ses lèvres bougent encore. Il essaie de dire quelque chose : Mila…
Je cherche le fil.
Je crois que j'ai très mal.
Je suis percée de coups : les autres soldats ont bougé.
Le sol est dur. J’ai froid. Il fait sombre.
Le fil casse.
Les neufs yeux de Chimère-129 se ferment.

« Modifié: Hier à 10:52:29 par Auteur »
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Re : [Fantasy / Horreur] Les protecteurs
« Réponse #1 le: 22 Avril 2026 à 18:18:40 »
Coucou Auteur,

En route pour ta nouvelle :

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Le prêtre m’avait expliqué un jour qu’ils préféraient rester dans le piémont, à l’université magique, où il y a plein de livres.
Manque pas une majuscule à Piemont ?

Citer
Et parce que Visorée est une grande ville où il y a plus d’habitants que dans toute la marche.
A ce stade, j'ai toujours pas trop saisi ce qu'est la "marche"

Citer
Et j’aimerais bien être une dame comme la baronne : très belle, avec un beau cheval et des chiens, des serviteurs pour faire mon travail, de bonnes choses à manger tous les jours et de gentils chevaliers qui me protègent.
Je trouve la vision un peu éculée (la petite fille qui envie la baronne) et c'est dommage.

Citer
J’ai échappé mon savon dans l’eau.
laissé échapper ?

Citer
Maman a poussé un hurlement surhumain, déchirant.
J'aurais viré "surhumain"

Citer
Ça semblait très organisé.
J'aurais viré aussi. On a compris.

Citer
Après ça, je ne pouvais plus pleurer. Je me sentais vide en dedans et en même temps écrasée par un truc énorme, trop grand pour moi.
Le mot "truc" dénote avec le vocabulaire utilisé.

Hop tout lu ! La voix de la narratrice est nickel tout au long du texte. L'intrigue est chouette. J'ai bien aimé ton texte ! :)
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Re : [Fantasy / Horreur] Les protecteurs
« Réponse #2 le: 22 Avril 2026 à 21:40:41 »
Merci :)

Citer
A ce stade, j'ai toujours pas trop saisi ce qu'est la "marche"
Province frontalière particulièrement exposée en temps de guerre. En partic., HIST. District militaire établi au voisinage d'un pays ennemi, et ayant à sa tête des margraves ou des marquis.

Citer
Je trouve la vision un peu éculée (la petite fille qui envie la baronne) et c'est dommage.
bien noté, je l'enlève.

Citer
laissé échapper ?
échapper qqch ça se dit en patois chez moi  :P

merci de m'avoir lu. Je retravaille le texte   ;)

 :mafio:
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Re : [Fantasy / Horreur] Les protecteurs
« Réponse #3 le: 24 Avril 2026 à 00:22:06 »
Salut,

J'aime bien le "Normalement ça existe pas" que je trouve inquiétant à dire à une enfant et le père qui prend trop de temps pour répondre.

Citer
Pourquoi dès qu’y s’passe quèk chose qu’on comprend pas
"quèk" c'est du créole. Si c'est pas fait exprès, c'est plutôt "quèque chose" qu'il faut mettre. https://fr.wiktionary.org/wiki/qu%C3%A8que
A ma sauce perso j'aurais même mis "que'que chose"


Citer
La voix de Garen : je ne l’ai presque pas reconnue.
— Qu’est-ce qu...
Papa.
— …eut faire ?
Le passage me fait tiquer, j'ai dû le relire une deuxième fois pour déduire que la phrase complète est "Qu'est-ce qu'on peut faire ?" commencé et finie par deux personnages différents.

Citer
Il puait le bouc et de sang.
"le" sang ?

J'ai bien aimé l'intrigue, le choix d'une narratrice enfant pour un sujet aussi sombre est une vraie force. Par contre le coté horreur est peut-être trop tardif et pas assez souligné. En plus des monstres dans un univers de fantasy c'est assez "normal" donc je trouve que ça n'apporte pas d'horreur en soi (moins que dans un récit fantastique par exemple).

J'aime bien la dissociation entre Mila et Chimère-129, mais elle reste légère. C'est là qu'on pourrait avoir l'horreur psychologique, Mila passagère d'un corps qu'elle ne reconnait plus et qui lutte contre Chimère-129. Pareil pour la vision avant des autres chimères, on sent moins ce que ça lui fait à elle. Elle ne repense plus non plus à Guillomir.

Si tu dois rendre une nouvelle horrifique, je trouve le début peut-être trop long et à partir de la transformation trop court alors que ça pourrait être le cœur horrifique. Tu pourrais aussi appuyer le moment de la mort de Guillomir, le ressenti de Mila. Et puis sans forcément que Mila prenne le contrôle, mais la Chimère-129 pourrait par exemple balbutier "Oncle Garen" en voyant les soldats. Et c'est là qu'il se rendrait compte que c'est Mila.

Pour un AT horreur, c'est pas si horrible. On sent plus un bon récit de fantasy que d'horreur. Ne le prend pas mal, mais en l'état j'ai un peu peur que le jury se dise que tu es passé un peu à coté du thème alors que tu as une bonne base.
Ton texte ne doit pas forcément être de l'horreur gore, mais plutôt de l'horreur psychologique. Peut-être que tu es trop pudique avec Mila, alors qu'on doit sentir sa souffrance à chaque instant pour que ton texte devienne horrifique et dérangeant (bon point le point de vue d'une enfant).
Elle voit de ses huit ans bientôt neuf, les adultes euphémiser un danger qui leur fait clairement peur (je trouve que ça c'est plutôt bien transmis), son village est attaqué, son petit frère est tué sous ses yeux, elle voit des gens transformés en monstres, ses parents en deviennent, et enfin elle-même. On doit sentir sa souffrance à chaque étape, que des humains sont emprisonnés dans ces chimères.
« Modifié: 24 Avril 2026 à 01:08:22 par XB2000 »

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Re : [Fantasy / Horreur] Les protecteurs
« Réponse #4 le: 24 Avril 2026 à 09:02:16 »
Merci XB2000  :)

Tu pointes bien les difficultés que me posent ce texte. J'ai du mal à faire de l'horreur. Le fantastique je maîtrise, mais l'horreur non.
Il faut que je retravaille encore.
Je sens que je ne remporterai pas cet AT,  mais au moins l'exercice est challengeant (comme on dit en corplang) :P.

 :mafio:
« Modifié: 24 Avril 2026 à 09:09:18 par Auteur »
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Re : [Fantasy / Horreur] Les protecteurs
« Réponse #5 le: Hier à 22:58:21 »
Je sais que c'est pas forcément évident, mais faut la faire souffrir cette gamine !

 


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