AT Prix Jacques Sadoul : L'Horreur ! « Y a quelqu’un qu’est mort. J’espère que ce n’est pas moi. » (<25 000 sec ; 31/05)
Pitch : Dans une marche oubliée, des disparitions et des monstres : Mila essaye de se souvenir...
TW : c'est une nouvelle horrifique
NB : V2 !

Les protecteurs
Je crois que j'ai très mal.
Tout ce sang… J’ai peur.
Quelqu’un est mort. J’espère que ce n’est pas moi.
Mais c'est difficile de savoir. Je ne me souviens pas bien.
Il faut que je me rappelle…
J’ai vu oncle Garen. Où sont Papa et Maman ?
Je dois remettre dans l'ordre. Depuis le début.
***
Mila… Je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf.
Je vis avec Papa, Maman et mon petit frère Guillomir. On habite Asnas, un hameau dans les montagnes. On a des poules, un cochon, trois chèvres…
Je sais qu’avant, ça allait.
Puis quelque chose a changé.
Je crois que ça a commencé le soir où Papa est rentré du marché, les lèvres pincées. Des voisins s’étaient rassemblés devant la maison.
Je ramassais les œufs. La poule noire était bizarre, elle ne voulait pas me laisser approcher. Elle essayait de me donner des coups de bec.
Papa a baissé la voix, mais j’ai entendu quand même :
— Tortàn le colporteur a disparu, lui aussi.
J’ai serré l’œuf un peu trop fort. Il a craqué dans ma main.
— Ça commence à faire beaucoup.
Le jaune a coulé entre mes doigts.
— Les hirkroms, qu’on dit.
Je suis restée immobile.
— S’y a des éclaireurs, c’est mauvais.
— Ouais, ça annonce l’invasion.
La poule noire m’a piquée, j’ai crié et lâché l’œuf. Ça faisait mal !
— Que font les seigneurs ?
— Apparemment, rien.
Le père Bernak a caressé sa barbe à moitié blanche – il fait souvent ça quand il réfléchit. J’ai chassé cette saleté de poule à coups de pied, sans parvenir à l’atteindre.
— Alors y doit s’agir que d’maraudeurs isolés.
Ça collait les doigts : j’ai essuyé ma main sur ma robe. Papa a répondu :
— Pas assez grave pour eux. Mais pour nous…
La gorge nouée, j’ai regardé le chemin en pensant au pauvre Tortàn. Je voulais qu’il revienne. Il revenait toujours, normalement.
S’il s’était fait manger par les hommes-boucs, qui allait nous raconter des histoires ? Qui nous rapporterait les nouvelles de la marche ?
Mes lèvres tremblaient. Du revers de ma manche, j’ai essuyé mes yeux.
Les poules faisaient des bruits étranges.
***
Dans les jours qui ont suivi, Papa n’avait pas envie de rigoler. Maman souriait pour de faux : elle se forçait. Quand je posais des questions, on me donnait du travail.
Guillomir pleurait souvent pour rien. Ça énervait les parents et ils se disputaient à voix basse, la nuit, quand ils croyaient qu'on dormait. Moi, je restais dans mon coin, sans bouger.
Maman dit que j'ai de trop grandes oreilles pour mon âge et qu'un jour on va me les couper. Je sais que c'est faux. Mais c'est vrai que j'écoute.
Les disparitions continuaient. La cousine de Joran. Deux enfants d’un autre hameau…
C’est Tomek — le fils du voisin, un grand de douze ans — qui m’a parlé des monstres.
— Ils marchent comme nous. Certains ont même des armes.
— Comme des hirkroms ?
— Non. Pire.
— Comment ça ?
— Mélangés. Comme des bêtes croisées avec un homme… Mais pas propre.
Je ne voyais pas. Il a ajouté :
— Comme si une sorcière avait raté son maléfice. Y zont des morceaux qui n’vont pas ensemble.
J’ai froncé les sourcils. Il a eu un geste d’agacement : celui qu’il fait d’habitude avant de dire que je suis trop petite et que je ne comprends rien. Mais cette fois, il a expliqué :
— Des membres pas à la bonne place. Ou en trop. Même des têtes. Des cornes, des plumes, des écailles, des pinces… Du n’importe quoi.
— Tu mens, j’ai dit.
— Non, j’te jure !
— Tu mens ! Ça existe pas, des créatures comme ça !
— Normalement ça existe pas, a-t-il confirmé, l’air sérieux.
Ça m’a fait peur.
Après, j’ai pensé à l’histoire du dahu, où tout le monde s’était moqué de moi. J’ai essayé de me persuader que Tomek me faisait une blague.
Mais je voyais bien que personne ne riait.
Maman m’a dit qu’il fallait bien prier Athalàn, le dieu dragon, et que l’empereur veillait sur nous. Alors tout irait bien.
Ça m’a rassuré.
Puis je me suis demandé si j’aurais l’occasion de voir l’empereur. Je sais qu’il habite très loin. Il parait qu’il fait la guerre à un autre pays et qu’il y a des rebelles qui l’embêtent.
Ça m’a tracassé.
Est-ce qu’il a vraiment le temps de s’occuper de tous ses sujets ?
Le soir, j’ai demandé à Papa si on était en danger. Il a pris trop de temps pour répondre.
— Non.
Puis :
— Mais ne t’éloigne pas de la maison. Tu sais que c’est dangereux…
Je savais.
On habite dans une région difficile, peuplée de gens durs et pas commodes, une marche à la lisière entre civilisation et sauvagerie, m’avait expliqué Papa. C’est pour ça qu’il fallait faire attention aux monstres.
Cependant, nos montagnes sont quand même très belles : vertes, rousses ou blanches selon les saisons, avec plein de nuances. Et puis, c’est chez nous. D’habitude, je n’ai pas peur.
Mais là, ce n’étaient pas les monstres de d’habitude. Les gens disparaissaient. Et les hirkroms avaient probablement mangé Tortàn.
J’ai demandé :
— Oncle Garen et les autres soldats vont nous protéger, hein Papa ? Ou les guerriers de l’Empire ?
Il a hésité trop longtemps avant de hocher la tête.
— Pour sûr ma fille.
J’ai compris qu’il n’était pas sûr. J’ai senti ma gorge se serrer et des larmes monter.
Papa m’a prise par l’épaule et m’a montré la vallée.
— T’inquiètes donc point, Mila ! Si les choses se gâtent, on pourra toujours se réfugier à Fort-Dragon. C’est mieux défendu et pas beaucoup plus loin qu’le château d’notre baronne.
J’ai reniflé et j’ai fait oui de la tête.
Je n’ai pas réalisé que cinq lieues ça fait presque une journée de marche : c’est beaucoup trop quand les choses se gâtent.
***
J’étais au lavoir avec Maman. L’eau était froide. Les femmes tapaient le linge contre la pierre.
Ploc. Ploc. Ploc.
La mère Lora a parlé sans lever la tête :
— Ça a commencé avec eux.
Personne n’a répondu. Elle a continué :
— Les nouveaux mages, ceux qui passent de village en village.
Elle a frotté plus fort.
— Les Dents de Sabre.
Le nom est resté dans l’air.
Je m’en rappelais, ils étaient venus deux fois. Un groupe différent à chaque fois. Très intimidant. Ils nous regardaient bizarrement.
On n’a presque pas de mages en Aubergnan, ils préfèrent rester dans la grande ville, à l’université, où il y a plein de livres. Mais ceux-là faisaient partie d’une nouvelle guilde. Avec le jeteur de sort, il y avait toujours quatre ou cinq mercenaires. Des hommes, des femmes aussi, des nains, des demi-elfes, des semi-ogres…
Des collecteurs d’ingrédients magiques, à ce qu’ils racontent. Taillés pour la chasse au monstre. Plus forts que les gardes de la baronnie, m’avait dit Papa.
— C’est eux, a répété la mère Lora.
Elle frottait son linge avec ses grosses mains rouges.
— Y sont pas nets, ça se voit. C’est des cultistes.
— N’importe quoi, a dit Maman.
Mais elle s’est mise à laver plus vite.
— Ils adorent des démons, a continué Lora.
— Arrête.
— Y sacrifient des innocents.
Le savon m’a échappé. Il a disparu sous la surface. La taloche est arrivée aussitôt.
— Mila ! Fais attention.
J’ai plongé la main. Je ne le trouvais pas. L’eau était trouble.
— T’fais peur aux gosses, a dit Maman à Lora. Pourquoi dès qu’y s’passe quèk chose qu’on comprend pas, faut qu’ça soit des mages ou des démonistes ?
— Qui alors ?
Je cherchais. J’avais froid aux doigts.
L’eau clapotait et les mains brossaient.
— J’en sais rien. Mais j’suis sûr qu’y sont là pour régler ça.
J’ai retrouvé le savon. Il était plus petit.
Plus personne ne parlait.
Les draps ont continué à frapper la pierre.
Ploc. Ploc. Ploc.
J’ai essayé de croire maman. Qu’ils étaient venus aider. Que c’étaient les gentils.
Mais la nuit, j’ai fait des cauchemars.
Je repensais à eux. Aux bottes pleines de boue. Aux armes. À la façon dont ils nous regardaient.
Dans mon rêve, ils nous comptaient et nous menaient aux pâtures. On était du bétail.
***
Je me souviens d’une autre conversation. Le père Bernak et Lévin – le cousin de Maman et notre voisin – étaient venus chez nous après le souper, comme ils faisaient parfois.
Guillomir dormait déjà. Moi j’aurais dû. Je n’avais pas le droit, mais j’écoutais.
Une chaise a râclé.
— Les soldats n’bougeront point, a dit Bernak. Ordre du viguier.
Sa voix était plus basse que d’habitude.
— Ils ont pas l’droit d’chercher les disparus. Ni d’s’approcher des… choses monstrueuses.
Il a hésité sur le mot.
— Pourquoi ?
Quelqu’un a soufflé, assez fort pour que je l’entende du lit.
— On n’sait pas.
— Y disent de pas s’inquiéter, a ajouté Lévin.
Un silence.
— Et Fort-Dragon ? a demandé Papa.
Le bois a craqué dans l’âtre.
— C’est point leur affaire.
— L'armée impériale n’intervient pas pour si peu, a expliqué Lévin
Encore un silence. Le père Bernak a soufflé, plus bas :
— Ça vient d’en haut.
J’ai ouvert les yeux dans le noir. Je n’entendais pas mieux, mais j’écoutais encore plus.
— D’en haut ? a répété Papa. C’est sérieux !
Personne ne lui a répondu. Quelqu’un a bougé, la table a grincé.
— Y savent c’qu’y font, a dit Lévin.
Sa voix tremblait un peu.
— Y nous protègent.
Il a ajouté :
— Y n’ont aucun intérêt à perdre des sujets. Y faut leur faire confiance.
Mais il ne paraissait pas très assuré.
Le feu a pété.
Papa a répondu :
— Quand on t’dit d’pas t’en faire…
J’ai retenu ma respiration.
— …c’est qu’y a d’quoi.
Silence.
Juste le feu et le grincement des chaises.
Je me suis enfoncée sous les couvertures. Très profond.
***
Un autre soir, on était tous les quatre en train de souper. La soupe fumait et personne ne parlait beaucoup. La porte s’est ouverte d’un coup.
Lévin est entré.
Il s’est assis sans dire bonsoir et a demandé à boire. Il faisait une drôle de tête.
Papa a froncé les sourcils et a posé sa cuillère. Il est allé chercher la bouteille de gnole. Celle des jours spéciaux. Maman a regardé son cousin comme s’il était malade.
Lévin a pris le verre que lui tendait Papa. Sa main tremblait un peu.
— Atuya, a-t-il dit, avant de tout boire d’un coup.
Il a grimacé en reposant le gobelet.
— Quoi Atuya ?
— Abandonné.
Il a continué :
— Les trente-deux habitants : disparus.
Maman a fait le signe de protection du dieu-dragon : les doigts en V sur le front, pour les cornes. Je l’ai imitée.
— Qu’est-ce qu’y leur est arrivé ?
— Personne sait.
— Les hirkroms ?
— Possible…
Il hésitait.
— C’est pas net. Des empreintes, mais pas d’massacre. Aucun corps, pas d’témoins. Très bizarre…
Personne n’a rien dit. On n’entendait que les crépitements du feu. Je pensais à ce que m’avait dit Tomek. Les ombres dansaient sur le mur.
— Et c’est pas tout, a ajouté Lévin.
— Quoi ?
— Etelot a été attaqué.
Horrifiée, Maman a porté la main à sa bouche.
— Une dizaine d’hirkroms. Aucun doute cette fois.
Papa a froncé les sourcils.
— Y sont entrés comment ?
Lévin a écarté les bras en signe d’ignorance.
— On sait pas. En douce, j’imagine.
Maman, les mains serrées sur la poitrine, a demandé :
— Beaucoup de victimes ?
— Non, ils ont été éliminés par deux mages.
Papa a tiqué.
— Des Dents de Sabre ?
Lévin a secoué la tête.
— Non, un elfe et un vulpin de Visorée. Ils auraient aussi tué deux… créatures vers Atuya.
Il a continué :
— J’crois qu’y cherchent quèque chose. Y posent des questions.
— Sur quoi ?
Lévin a haussé les épaules. Il ne savait pas.
— Encore des mages… a dit Papa.
Puis il a marmonné :
— C’est pas normal. Et on n’veut rien nous dire…
Ils ont regardé le feu en silence. Longtemps.
Atuya c’était comme Asnas, mais moitié plus grand. Des gens comme nous, qui vivaient dans la montagne, avec des cultures, des chèvres et des moutons.
Et un matin, plus personne. Juste un hameau désert.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.
***
Trois jours plus tard, oncle Garen est venu nous voir. C’est le frère de Papa. Il est soldat du marquis parce qu’il est fort et courageux. Je l’aime bien. Il vient plusieurs fois par an, il sent la fumée et le cuir. D’habitude, il nous apporte du saucisson de la ville et joue aux osselets avec moi. Mais pas cette fois.
Papa a demandé à Maman de nous coucher et ils sont partis discuter dans la grange. D’habitude, ils restent à table après dîner et Maman se plaint qu’ils font trop de bruit en rigolant.
Je n’étais pas fatiguée, mais je me suis couchée quand même. J’ai fermé les yeux et fait semblant. J’ai attendu.
Quand Maman est allée filer sa laine, je me suis levée. Sans bruit, j'ai enjambé la fenêtre.
L'herbe était froide sous mes pieds nus. J’ai collé mon oreille contre le bois de la grange.
— … sont tous complices : les mages, l’armée, les seigneurs…
La voix de Garen : je ne l’ai presque pas reconnue.
— Qu’est-ce qu...
Papa.
— …eut faire ?
— Rien. Si c'est vraiment ça…
La voix de mon oncle tremblait.
— … peut rien faire. Rien dire.
J’ai senti le vent derrière moi.
— … attendre... s'arrête…
J’avais froid.
— …prier.
Plus rien. Un long silence.
Sans bouger, sans respirer, j’attendais qu’ils parlent encore. Mais ils n’ont rien dit.
Alors je suis retournée me coucher. Sans faire de bruit.
Même sous les couvertures, je n'arrivais pas à me réchauffer.
Oncle Garen avait peur.
***
C'est arrivé pendant la nuit. J’étais profondément endormie. Quelque chose m’a réveillée.
Un cri. Puis d’autres. Des bruits dans le hameau. Du monde, de la lumière.
Je me suis levée et j'ai entrouvert le volet.
J’ai vu des silhouettes. Velues, avec des cornes. Nombreuses.
Je me suis figée, le cœur serré.
Des hirkroms.
Ils entraient dans les maisons. Ils faisaient sortir les gens.
J’ai écarquillé les yeux.
Les lumières volaient toutes seules, par magie.
Je n’osais plus respirer.
Ils parlaient un peu entre eux : pas des grognements, des mots articulés, comme nous. Je n’ai pas compris.
Notre porte a été fracassée. J’ai poussé un cri en sursautant. Guillomir s’est mis à hurler.
Ils sont entrés. J’ai crié moi aussi.
L’un d’eux s’est avancé. Une ombre énorme. Il puait le bouc et de sang.
J'ai reculé jusqu'au mur du fond en pleurant.
J’ai voulu m’enfuir, mais il m’a attrapée par le bras. Je me suis débattue de toutes mes forces. Il me faisait mal. Il m'a tirée dehors. Je ne pouvais rien faire.
Les autres ont pris Papa et Maman.
Pendant qu'ils nous entraînaient, j'ai entendu :
— Pas lui, il est trop jeune.
Et les pleurs de mon petit frère ont été interrompus par un craquement atroce. Maman a poussé un hurlement déchirant.
— Faut que ça fasse vrai, charcute-le un peu.
L’autre a continué à frapper.
On nous a poussés, rassemblés avec les villageois.
À travers mes larmes, j’ai aperçu les monstres dans la pénombre. Des petits et trapus, des grands, des géants très costauds. Une tête de bouc avec un visage dessous. Certains barbus ; des femmes même. Des guerriers.
On nous a enchaînés.
Les fers étaient froids, lourds et trop grands : ils me râpaient.
Des gens ont récité dans une langue bizarre. J’ai reconnu un de ceux qui lisaient un parchemin. Des signes lumineux sont apparus dans l’air et l’ont… déchiré.
— Avancez, a ordonné quelqu'un.
J'ai regardé Papa, qui fixait l’espèce de trou dans l'espace comme s’il faisait un cauchemar. Maman sanglotait en se tordant les mains.
On a tiré sur mes chaînes et j’ai trébuché en avant.
Il y avait un passage, mais ce n’était pas vraiment un chemin. Les montagnes bougeaient, se superposaient, rien ne tenait en place.
Après quelques minutes de marche, on est entré dans une grotte et le monde s’est stabilisé.
La caverne était grande et froide.
On nous a enlevé les chaînes un par un pour nous séparer.
J'ai crié, j'ai essayé de m'accrocher à Papa et Maman, et eux à moi. Des gardes les ont frappés. Un nain m'a ceinturée — il était très fort et sentait très mauvais. Je pleurais, je me suis débattue, mais je ne pouvais rien faire.
Il m'a jetée dans une cage avec d'autres enfants. La porte de fer s'est refermée.
***
Les jours ont passé. Je ne sais pas combien : il n'y avait pas de soleil.
On dormait. On mangeait quand ils disaient ; du pain, de la soupe, parfois de la viande. Les gardes nous sortaient de la cellule pour marcher un peu dans la grotte. Toujours surveillés. Le reste du temps, on attendait.
Le mage humain avec la barbe brune et robe blanche nous demandait comment on se sentait. Il avait l'air gentil. Parfois, il nous examinait.
Dans la caverne, il y avait d'autres cages. Certaines avec des gens, prisonniers comme nous. D'autres avec des … créatures. Dérangeantes.
Un homme était assis dans un coin, à regarder ses bras en murmurant tout seul. Il en avait trop. Ils partaient de son torse dans tous les sens, certains trop courts, d’autres trop longs. En plus, ses pieds étaient de tailles différentes et sa tête avait une forme bizarre.
J'ai vu une femme couverte de plumes grises et blanches, jusque sur son visage. Elle tournait la tête par petits mouvements saccadés, à gauche, à droite, à gauche, comme un oiseau. Ses yeux étaient ronds et jaunes. À la place de ses bras, deux choses longues et molles pendaient par terre.
Des monstruosités qui portaient des lambeaux de vêtements. Parfois, des abominations avec un visage.
Ça avait été des gens.
Il y avait trois mages qui avaient l'air de commander.
Un grand elfe aux cheveux argentés, vieux et sévère, qui se promenait avec un grand cahier. Il s'arrêtait devant les cages, regardait, notait, toujours intéressé par tout. Quand il me regardait, j'avais l'impression d'être un insecte qu’il disséquait des yeux.
La dame elfe aux cheveux courts, toujours habillée de noir, travaillait avec la concentration d'une couturière. Mais ce n'était pas du tissu qu'elle cousait. Avec sa magie, elle faisait des choses à l’esprit des gens et des monstres. Ça lui plaisait qu’ils aient mal.
Le barbu en blanc avait l’air toujours sérieux et même un peu triste. Je n'arrivais pas à comprendre comment quelqu'un qui avait l'air gentil pouvait faire ce qu'il faisait.
Au fond, il y avait une grande salle. Ils y emmenaient les prisonniers. Un par un, jour après jour.
Je ne voyais pas, mais j’entendais. Des cris affreux : longs, cassés, inhumains.
Et après, ils ramenaient des monstres dans les cages.
Pas toujours : certains ne revenaient jamais.
***
Un jour, j'ai vu Papa.
Il marchait, tête basse, entre deux gardes.
Je l’ai appelé. J'ai crié de toutes mes forces et j'ai tendu la main à travers les barreaux. Il a levé les yeux et il m'a vue. Il m'a souri. Un peu.
Ils l’ont emmené dans la grande salle.
Je me suis bouché les oreilles très fort. Mais j’entendais quand même. Un peu.
Les gardes ont ramené une chimère qui lui ressemblait. Un peu.
Mais ce n’était pas Papa.
J’ai pleuré.
Maman aussi je l’ai reconnue. Dans une cage, déjà transformée.
L’abomination ne paraissait plus vraiment humaine. Mais elle me ressemblait encore. Un peu.
Je l’ai appelée. Elle ne m’a pas reconnue.
Après ça, je ne pouvais plus pleurer. Je me sentais vide en dedans et en même temps écrasée par quelque chose de trop lourd, trop grand.
Je ne veux pas me rappeler, mais ça revient quand même. Un peu.
***
Je savais que ça allait arriver.
La grande salle.
Les gardes sont venus me chercher. Je ne voulais pas y aller.
Le barbu en blanc m'a piqué dans le bras. Ça m’a fait mal.
On m'a mise au centre. Le sol était froid. Le grand cercle de symboles brillait sous mes pieds. Ça me brûlait en dedans.
Ils étaient là : le vieil elfe et son cahier, la dame en noir avec ses yeux glacés.
J'ai crié :
— Vous êtes méchants ! Athalàn va vous punir ! Les chevaliers vont vous tuer !
Le chef des mages a levé le nez et m’a dévisagé avec intérêt :
— Tu aimes Athalàn et l’Empire, fillette ?
— Oui ! Ils nous protègent. Et ils vont vous punir !
L’elfe a eu un sourire trop large.
— C’est justement pour eux que nous œuvrons ! Et toi aussi bientôt. Tu feras partie des protecteurs.
Je n’ai pas compris.
Ils ont commencé. Les mages ont récité. Les symboles se sont mis à briller.
Quelque chose est entré. Une énergie immense. Ça faisait horriblement mal. Partout.
Ça cherchait. De l'intérieur. Dans mes os. Ça brûlait. Ça poussait. Sous la peau. Puis ailleurs. Puis encore ailleurs. Dans mes veines, dans mes muscles, dans ma tête. Une souffrance inimaginable.
Mon corps a éclaté. Mon esprit a explosé. Je suis morte à ce moment-là.
Peut-être.
Contre toute logique, ça a continué. La chair ne fait pas ça. Ça disparaissait, ça revenait, ça essayait. Plusieurs versions. Différentes à chaque fois.
Il y a d’autres choses avec moi. Étrangères à ce monde. Elles sont entrées.
Ma conscience a fondu. Elles s’y sont mêlées. Je suis morte à ce moment-là.
Peut-être.
Ça s’est arrêté. Le noir…
Quelqu’un dans ma tête. La méchante elfe.
Elle a trié, rangé. Elle semblait réparer, mais elle détruisait. Froidement.
Elle marquait mon âme au fer rouge. On a hurlé.
Obéir. Tuer.
Encore.
Obéir. Tuer.
Ça s’est insinué partout. Dans les fissures.
Obéir. Tuer.
Je suis morte à ce moment-là.
Peut-être.
***
Après il y a des trous. Des morceaux manquants.
J’ai été dans une cage.
Ce qui restait de moi regardait par neuf yeux — pas que sur la tête.
Le corps avait des griffes.
Il entendait des ordres et les suivait.
Obéir. Tuer.
La violence. Ça frappait. Ça déchirait.
Chimère-129 était douée.
J’avais des absences.
Il restait un fil, comme un cheveu : je m'appelle Mila.
Des sensations. Des énergies d’un autre monde.
Un bouclier d’eau. Faire bouger de petites choses mortes.
On ne comprenait pas. On puisait, c'est tout.
Chimère-129 devenait plus forte.
Je m’agrippais au fil. Je m’appelle Mila.
Peut-être.
***
Des fragments.
Le ciel gris. La roche sous les pieds.
Dans les montagnes. On court.
Le vent. Le sang.
On suit des ordres.
On attaque. Des bêtes. Des gens.
Je crois que c’est moi, mais le fil s’effiloche. Un peu.
***
Les bois.
On traque des hirkroms.
On trouve des humains. Des soldats de la marche.
Trop nombreux. Aucune chance.
Mais pas de témoins. Tuer.
Le corps se tend.
Une voix :
— Mila ?
Chimère-129 veut obéir. Tuer.
Moi je tire sur le fil.
L’homme a baissé son épée et levé l’autre main, paume ouverte.
Les soldats attendent. Ils ont peur.
Moi aussi.
— Mila. C'est moi.
Sa voix tremble.
Il sent le cuir.
La fumée. Les osselets.
— Mila…
Oncle Garen.
J’ai peur. Il va me protéger.
Chimère-129 doit obéir aux ordres. Tuer.
Mais pas moi.
Moi je m’appelle Mila. J’ai huit ans, bientôt neuf…
Je me prends la tête dans les mains.
Je dois remettre dans l'ordre. Depuis le début.
Trop de fragments. Les bois, des soldats…
J’ai vu oncle Garen. Où sont Papa et Maman ?
Des cavernes. Des mages. Des chimères.
Il faut que je me rappelle…
Mais c'est difficile de savoir. Je ne me souviens pas bien.
Une marque brûlante. Quelque chose bouge. Du sang gicle.
Quelqu’un est mort. J’espère que ce n’est pas moi.
Parce que si c’est moi… qui pense ça ? À qui est ce corps ?
Tout ce sang… J’ai peur.
Le soldat égorgé me regarde sans comprendre. Un mot meurt sur ses lèvres : « Mila… »
Je crois que j'ai très mal.
Les autres soldats ont bougé, c’est pour ça. Je suis percée de coups.
Le sol est dur.
J’ai froid.
Il fait sombre.
Les neufs yeux de Chimère-129 se ferment.