Le car roule sur une route droite, interminable, désolante. Un jeune homme monte à bord et constate qu’un vieillard en est l’unique passager. Il lui demande :
— Excusez-moi, savez-vous où nous allons ?
L’homme, d’une voix ensommeillée, lui répond :
— Je ne sais, mais quelle importance ? Puis il ajoute en désignant le chauffeur :
— Lui, il sait, cela suffit.
Le chauffeur en question est un homme impressionnant par sa carrure, mais plus encore par quelque chose d’indéfinissable qui émane de lui.
La route s’étire sans fin, des buissons secs, une terre infertile, craquelée, parfois un hameau, quelques cabanes en bois apparemment sans vie.
… Alors on somnole , lourdement, longuement… jusqu’au moment où la faim tenaille et réveille.
— Excusez-moi, ne s’arrête-t-on jamais pour casser la croûte ? demande le jeune homme. Le vieil homme ouvre un oeil, grommelle, puis sort d’une valise dissimulée sous son siège un quignon de pain, des charcutailles racornies, une bouteille de vin poussiéreuse.
— Tenez, j’ai tout ce qu’il faut, je mange peu, nous en aurons assez. Pour ce qui est de pisser, juge-t-il utile d’ajouter, à l’arrière il y a un petit coin.
Après cette frugale collation les deux hommes sommeillent à nouveau, les légers cahots, le ronron du moteur y sont propices… on voit monter une petite fille tenant à bout de bras un panier de cerises ; un cochon est assis devant soi et pousse des grognements, puis se met à manger la paille des banquettes ; un homme en haillons monte et mendie, et comme on ne lui donne rien, remercie ironiquement ; le diable s’assoit à vos côtés, il pue et on se réveille en sueur. Ainsi se succèdent rêves et cauchemars.
Depuis combien de jours dure ce voyage ? Comment se fait-il que l’on ne s’arrête jamais pour prendre de l’essence ou pour permettre à de nouveaux voyageurs de monter ? Mystère. Mieux vaut dormir que de chercher à comprendre.
Mais malgré tout vient un temps où le jeune homme sent tout au fond de lui la necessité de sortir de cette situation absurde, alors péniblement, surmontant une épaisse torpeur, il se décide à agir. Et tandis que le vieux dort benoîtement, comme satisfait de son sort, il saisit son couteau, ce même couteau qui bien des fois a servi à couper pain et charcutailles… et par derrière, silencieusement, comme dans un autre rêve, il ose.
Cela s’est passé très vite, le chauffeur s’est affaissé sur le volant. Après une embardée le car s’est immobilisé. Aucun dommage, tout est tellement plat, tout est tellement vide. Le vieil homme n’a pas réagi, à peine étonné, comme s’il s’était agi d’un acte somme toute prévisible. Le jeune homme, lui, prend le volant mais bientôt c’est l’embardée, le dérapage, l’ensablement définitif. Que faire ? Continuer à pied bien-sûr. La route, la route, cette route de rien, ce paysage sans espoir, cette marche… ils n’iront pas très loin.
Là-bas, le car, et à l’intérieur celui qui était chargé de les conduire jusqu’à la cité radieuse, une cité que sans cet acte malheureux ils auraient peut-être atteint avant la nuit.