De l’importance des feuilles mortes
Tout d’abord je dois donner à manger
aux malheureux qui ont faim, en danger.
Mais d’abord il me faut balayer les feuilles
mortes qui encombrent des maisons, les seuils,
mais aussi les hauts édifices et autres monuments.
De cet exercice je ne connais pas le mouvement.
En plus il me faut donner des ordres.
Tout ça me donne du fil à retordre.
Donner à manger, donner des ordres, donner du fil.
Cela comprend beaucoup de dons qui n’ont pas le même mobile.
Les malheureux s’impatientent,
du pain, du pain, on a faim.
Ils ont des allures effrayantes.
Mais avant je dois demander aux balayeurs
de préparer des poubelles extérieures,
pour les remplir de feuilles, de branches,
tout ce que la nature ébranche
des arbres flétris qui ornent les villes,
et qui sur elles répandent leur chlorophylle.
On est très surpris de me voir dans ce rôle,
moi qui n’ai jamais cherché à être drôle.
Pendant ce temps les malheureux, derrière les barrières,
crient leur faim, tendent des cuillères, font des manières.
C’est normal quand l’organisme
a dépassé le rachitisme.
Je suis très efficace dans mon travail
de cantonnier où fièrement je bataille.
Rapidement les feuilles sont ramassées,
et maintenant on peut rentrer dans les musées.
Je n’ose pas en informer mon chef hiérarchique,
car je suis d’un tempérament aristocratique.
Ils franchissent les barrières, eux, les faméliques.
J’aperçois au loin monsieur le maire, portant à l’épaule
sa sacoche en cuir, malgré son arthrose.
Tout est propre monsieur le maire, je lui annonce,
les trottoirs, les jardins, plus de ronces,
sauf les affamés, les exilés, les réfugiés, les estropiés,
ils avancent toujours malgré leur âme fatiguée,
d’avoir trop crié.