L’enfant dormait sur la plage (instant volé).
L’enfant dort sur la plage, nous l’appellerons Marc, il est protégé du sable, chaud à cette heure de la journée, par une serviette bleue en velours, il a sur le visage un sourire que l’on trouve seulement sur la bouille des enfants heureux. À six ans, il est plutôt chétif mais respire la santé. Ses traits fins sont encadrés par une abondante chevelure blonde, courte et bouclée. Sa mère l’appelle mon petit mouton et il aime cela.
Un parasol vert solidement planté protège la petite tribu du feu ardent du soleil, tandis qu’un paravent à la couleur assortie les met à l’abri des bourrasques du Mistral. Il y a enfin tout le nécessaire pour un repas qui n’a rien d’improvisé : on trouve un guéridon de métal pliable, trois chaises de toile et une glacière qui garde au frais ce qui sera un repas frugal, mais succulent. Salade de tomate, poulet, chips, et roquefort, fromage typique de la région, une baguette de pain, déjà posée sur la table, promettent un repas complet et équilibré.
À ses côtés, la maman, que nous appellerons Sylvette, est assise sur une petite chaise pliable, elle le couve d’un regard qui en dit long sur l’amour infini qu’elle porte à son fils.
Le père, que nous appellerons Pierre, est quant à lui allongé sur un transat, il lit son journal en écoutant d’une oreille distraite la radio qui égraine la musique classique qu’il affectionne tant, le Nocturne nᵒ 2 en mi bémol majeur, op. 9 de Chopin. Cette pièce romantique pour piano a le don de l’apaiser et de lui faire oublier toutes les tracasseries liées à son métier. En effet, cadre dans une grande banque, il doit manager une équipe d’une cinquantaine de personnes, ce qui est une importante source de stress. Sa femme, elle, est éducatrice pour jeunes enfants handicapés, elle se dévoue corps et âme à ses gamins souvent en grande souffrance. Mais c’est son pitchoun qui occupe toute la place laissée libre dans son cœur par l’affection qu’elle porte à son époux.
L’auteur des jours de l’enfant est un bel homme, bien bâti, il est très courtisé des femmes, mais il ne les regarde pas, en fait, il ne les voit tout simplement pas.
La maman, elle, est de cette beauté que n’altère pas le temps, ses traits réguliers ne laissent planer aucun doute, l’âge ne fera que magnifier l’harmonie de son image.
Marc, qui doit rentrer au CP à la rentrée, est serein, il sait qu’il n’a que des amis à l’école, sa gentillesse lui attirant l’affection de ses camarades de classe.
À quoi rêve donc Marc ? Sans doute, à sa petite fiancée que nous appellerons Emilie. Elle a de longs cheveux blonds, est douce comme le miel, gracieuse comme une rose à peine éclose, gentille comme une personne qui ne connait que la bienveillance et belle comme un soleil. Ils s’aiment comme seuls deux bambins de leur âge savent le faire.
Et voilà, c’est fini. Chacun a pris la pose comme chez le photographe, mais c'est pour l'éternité, aucun d’eux ne vieillira, ni ne mourra, l’enfant sommeillera, la mère admirera son enfant et le père restera plongé dans son magazine, à tout jamais.
Mais laissons les, ne les dérangeons pas davantage et partons d’un pas silencieux… Comme nous sommes venus.