Je marche en regardant les maisons, elles sont de toutes les couleurs, bleu, rose, vertes. J’aime bien, je cherche un panneau qui donnerait le nom de la route, mais je ne le trouve pas. En principe, celui-ci se trouve à l'entrée de la rue et j’en suis sans doute assez loin.
Est-ce que cette voie est typique du style de la ville (ou du village, pour ce que j’en sais)
Je réalise que non seulement je ne connais pas le nom de la rue, mais j’ignore aussi dans quelle ville je me trouve. Pourquoi est-ce que je suis là et depuis combien de temps ? Est-ce que j’habite ici ? Y a-t-il quelqu'un qui m'attend quelque part ? Qui s'inquiète pour moi ?
Ce serait bien si je pouvais connaître la date à laquelle nous sommes.
Je ne croise personne, ils sont où les gens ? pas de magasin non plus. Je ne me suis jamais sentie aussi seule de toute ma vie, enfin, pour ce que j’en sais. S’il y avait des commerces, je pourrais entrer dans une boutique et demander le nom de la rue au marchand, c’est sûr, ce serait ridicule, mais, au moins, je saurais où je suis.
Au moment où je commence à croire que cette rue n’en finit plus d’être droite, je tombe sur un croisement. Que faire ? OK, j’ai une pièce dans la poche. Ce sera pile ou face. Pile je tourne à gauche, face à droite, et si la pièce tombe sur la tranche, je vais tout droit. Je sais, ce n’est pas très orthodoxe comme méthode, mais au moins, j’aurai un résultat.
Pile, va pour la gauche, la première chose que je vois, c’est un panneau sur lequel on peut lire « rue des Sœurs Noires ». C’est assez cocasse, parce que la façade de toutes les maisons est blanche. Je me fais la réflexion suivante : si je tourne quatre fois à gauche, est-ce que je ne vais pas me retrouver à mon point de départ ?
Je vois une très belle femme approcher, elle a visiblement la cinquantaine, un tailleur bleu roi avantage une silhouette élancée, elle a pour seul accessoire un sac noir qu’elle porte en bandoulière grâce à une lanière en cuir. Elle porte ses cheveux blonds noués en arrière, son visage avenant exprime une grande inquiétude, elle se comporte comme si elle me connaissait, cependant, une démarche mal assurée donnait à penser qu’elle devait porter des chaussures neuves ou bien qu’elle n’eût pas l’habitude de se déplacer avec des talons hauts.
Elle s’approche de moi et me dit
— "Nathalie, qu'est-ce que tu fais là ? On te cherche partout depuis deux jours, Robert s'inquiète."
Mais qui est Robert ? Donc, je m’appelle Nathalie. Que répondre ? Mais, avant que j’aie pu dire quoi que ce soit, un jeune homme nous rejoint, il a une vingtaine d’années, une masse de boucles blondes encadre un visage fin et régulier, digne du plus superbe des éphèbes. Une chemise à carreaux en flanelle et un jean mettent en valeur son corps d’athlète. Et son port altier témoigne de l’assurance d’un homme qui est beau et qui le sait, cependant, une certaine suffisance se dégage de sa personne qui vient gâcher le plaisir que l’on pourrait avoir à le regarder.
Pourquoi est-ce que je ne me souviens de rien ? Qui suis-je ? Comment est-ce que je me suis retrouvée là ? Et cette personne qui apparaît comme par enchantement, comment pouvait-elle savoir que j’étais là ? Elle ne le pouvait pas. Je crois qu’elle a dû déambuler des heures dans les rues pour finir par tomber sur moi, par hasard.
La dame :
— Ah, Laurent, comme tu vois, j’ai retrouvé Nathalie, mais elle a l’air bizarre, comme si elle ne me reconnaissait pas. Je suis sa sœur tout de même. Mais son inquiétude semble réelle, son maquillage a coulé. Aurait-elle pleuré ?
Mince, elle parle de moi comme si je n’étais pas là.
Si ma sœur a la cinquantaine, quel âge puis-je avoir moi-même ? C'est très perturbant, car je n'ai pas besoin d’un miroir, je sais que je suis jeune et pleine de vie.
Je m’aperçois qu’ils me regardent comme si j’étais une bête curieuse, cela me rend très mal à l'aise. Il faut absolument que je trouve quelque chose à dire pour me tirer de l’embarras.
Et si je disais tout simplement la vérité ?
— Je vous remercie de vous inquiéter pour moi, mais je n’ai pas la moindre idée de votre identité, je ne sais moi-même qui je suis.
Ils vont juste croire que je suis folle, et c’est peut-être le cas.
Son ton devient revêche :
— Viens, nous te ramenons à la maison.
C’est vraiment une bonne chose, je vais enfin savoir où j’habite à défaut de savoir qui je suis.
Sans prévenir, elle m’agrippe par le bras et m’entraîne avec elle, elle me fait mal, elle a une sacrée force, ce n’est pas comme cela que se comporte une sœur.
Au bout de la rue, il y a un parking que je n’avais pas vu. Elle me traîne vers une Clio grise qu’elle ouvre avec sa télécommande et me pousse dans l’habitacle sans ménagement, comme si j’étais un colis. Cela ne me dit rien qui vaille.
Je me pose enfin la question que je n’avais pas osé formuler jusqu’à présent, pourquoi cette amnésie ? Est-ce que j’ai reçu un coup sur la tête ? Je n’ai mal nulle part, quelque chose que j’aurais bu ? Que j’aurais vu ?
Au bout d’une dizaine de minutes, cette « sœur » que je ne connais pas se gare devant une maison moderne, blanche avec un toit plat, on dirait un morceau de sucre. L’idée que je puisse habiter là me déplaît au plus haut point.
Me voilà sortie du véhicule manu militari, je n’ai finalement pas mon mot à dire sur ce que je dois faire, je subis la situation.
Ma « sœur » (ce serait bien que je connaisse son prénom) ouvre la porte d’entrée, en fait, un panneau de tôle noir, qui en fait office. Nous pénétrons dans une pièce immense aux murs et au plafond blancs. Cet habitat « contemporain » n’a décidément aucune âme.
L’ameublement est tout à fait minimaliste. Une table mi-bois mi-acier avec des chaises de la même veine, un canapé d’angle en tissu blanc et une table basse dans le même style que le reste de l’ameublement. J’ai beau être amnésique, je sais très bien que je n’ai jamais vécu dans un endroit pareil.
Laurent s’adresse à ma « sœur ».
— Simone, amène-la dans sa chambre pendant que j’appelle Robert afin de le prévenir que nous l’avons retrouvée.
Ils continuent de parler de moi à la troisième personne. Est-ce que je suis invisible ?
Eh bien voilà, elle s’appelle Simone.
Je commence à me dire que je ne suis pas partie d’ici, mais que je m’en suis plutôt enfuie. Je sens qu’une menace rôde.
La chambre est minuscule, le lit semble prendre toute la place. Mur, plafond, fenêtres, rideaux, radiateur, table de nuit, luminaire, tout est blanc. La seule touche de couleur réside dans le bleu de la moquette. Même une chambre d’hôtel n’est pas aussi impersonnelle.
J’ai trouvé une salle de douche dont la porte blanche est difficile à décerner. Elle comporte une douche, un lavabo et un meuble de rangement où l’on trouve savon, shampoing, serviette de bain, gants et maquillage comme dans n’importe quelle salle de bain.
Je rentre, instinctivement, je referme la porte derrière moi. Je me retourne, mon reflet est là, devant moi. Un miroir de plein pied fixé à l’intérieur de la porte me renvoie mon image.
Je me regarde fixement, alors, c’est à cela que je ressemble ?
Je suis plutôt grande pour une femme, autour de 1,75 mètre. Mes cheveux roux descendent en cascade sur mes épaules. Mes yeux vert émeraude semblent me narguer. Je ne suis ni humble, ni timorée, je l’avoue sans honte, je me trouve belle.
Une autre porte aussi discrète mène sur un dressing où des vêtements sont là, bien rangés.
Simone rentre dans la pièce, elle me regarde fixement et dit sèchement :
— Je t’apporte à manger.
Et, elle ressort aussitôt.
Dans un coin de la pièce, il y a une table d’hôpital que je n'avais pas vue.
Je suis assise sur le lit, j’attends.
La porte s’ouvre brusquement (la personne n’a pas pris la peine de cogner). Un homme rentre, cheveux blancs, visage tanné par le soleil, j’ai du mal à lui donner un âge, surtout qu’il porte un costume noir, très strict, avec une chemise blanche et une cravate noire, son côté lugubre me donne froid dans le dos.
Robert ? mon époux ?
— Nathalie, cela t’amuse de me faire des frayeurs pareilles ? surtout que tu sais très bien que nous avons rendez-vous demain chez le notaire pour la signature du testament.
Tout cela ne me plaît pas du tout, je me fais manipuler.
Plus cela va et plus je suis persuadée de ne pas m’appeler Nathalie, je sens comme une imposture. Si seulement je pouvais me rappeler.
Comment accéder à cette mémoire qui m’échappe ? Je suis sûre que ma vie en dépend.
Sans réfléchir, j’ouvre le tiroir de la table de nuit, surprise, une lettre ; je lis :
« L’étau se referme sur moi. Je vais cacher cette lettre dans le double fond du tiroir de la table de nuit que j’ai trouvé par hasard.
Quand j’aurai signé le testament. D’une façon ou d’une autre, ils vont se débarrasser de moi. Si la police retrouve ce document, c’est qu’il y aura eu perquisition, car ils m’auront tuée. J’ai peur pour ma vie. »
Pourquoi écrire cette lettre ? Une sorte de testament afin qu’il reste une trace de moi ?
Une chose me chiffonne : si je ne suis pas Nathalie, pourquoi m'appeler ainsi ? À moins qu'elle soit au courant de mon amnésie ? Peut-être même que d'une façon ou d'une autre elle en est responsable ? Après tout, si je crois vraiment être cette Nathalie, je serais sans doute plus docile ?
Cela me revient : J'étais assise avec des amis acteurs à une table du café « Les amis de toujours ». Nous fêtions le clap de fin du dernier épisode de la dernière saison de la série « Les Portes de l’enfer » quand un homme s’approche de moi et me dit :
— Je cherche une actrice pour un rôle facile et très court dans le temps, très bien rémunéré.
— Qu’est-ce que je devrais faire ?
— Vous faire passer pour ma femme.
— Pardon ?
– Pour une raison que vous n’avez pas besoin de connaitre, alors que ma femme devait passer devant notaire pour signer un document, sauf qu’elle ne pourra pas être là. Vous prendrez donc sa place.
— Cela va durer combien de temps ?
— Quatre semaines, le temps pour vous de vous mettre dans sa peau.
Qu’est-ce que je vais faire devant le notaire ? Que signer si je ne connais pas la signature de Nathalie ? la vraie Nathalie ? Parce que je n'ai plus aucun doute maintenant, je ne suis pas cette personne.
J’ai peut-être vécu un traumatisme ? un choc émotionnel ? Cette hypothèse mérite d’être creusée.
Comment ai-je pu oublier qui je suis ? D'où je viens ? Qui sont mes proches ? Si j’en ai.
Je dois me souvenir du moment où je me suis retrouvée dans cette rue anonyme. C’est là que je trouverai la clé de mon problème et la façon de le résoudre.
Soyons logiques, si j’ai écrit et rangé cette lettre dans le tiroir de la table de nuit, c’est que j’y suis restée un certain temps. En fermant les yeux et en essayant de me reconnecter à la chambre, je pourrais peut-être faire remonter à ma mémoire un souvenir lié à une odeur, un bruit, le toucher d’un drap.
Je sais que j’ai reçu des cours de méditation censés me donner accès à des souvenirs perdus, je ne sais pas à quelle occasion, mais mon corps, lui, se le rappelle. Je dois lui faire confiance.
Le goût, l’odorat, l’ouïe, le toucher, les cinq sens participent à la remémoration, mais cela ne fonctionnera que si je n’ai pas de lésion cérébrale.
De toute façon, qui ne tente rien n’a rien et je n’ai rien à perdre.
Je perçois une odeur d’agrume, un parfum qui m’est familier. Le mien ? Allez, réfléchis, je dois bien le connaître, peut-être l’identifier ? Guerlin, c’est sûr, oui, Aqua Allegoria senteur Pamplelune, je crois que ce parfum m’a été offert par une personne qui compte beaucoup pour moi et pourtant, comme tout le reste, elle reste dans l’anonymat de mon inconscient. Combien j’aimerais me souvenir de cette personne assez proche pour m’offrir des cadeaux.
J’ouvre la porte du dressing, des vêtements à l’intérieur, une jupe bleue en flanelle, un pull bleu en laine, qui porte mon odeur, oui, c’est bien le mien. Je le portais le jour où je suis entrée pour la première fois dans la chambre, il m’a été offert par une amie rencontrée à la Comédie-Française quand j’ai obtenu mon premier rôle récurrent dans une série télé.
Mon Dieu, mais sur le lit gît une morte et ce corps, c’est le mien ? Mais qui d’autre ? C’est trop, je fais une syncope, je tombe, après une perte totale du tonus, je me relève, et reprends mes esprits rapidement, seule ma mémoire persiste à me faire défaut.
Je comprends maintenant pourquoi j’ai perdu la mémoire, mon cerveau
Le choc a dû être terrible, pour que je perde ainsi tous mes souvenirs.
Je sais maintenant pourquoi je me suis adressé cette lettre, il est évident que ma cavale ne me conduirait pas bien loin. Mais, qu’est-ce que j’espérais ? Que quelqu’un viendrait me secourir ?
Je vois le rideau qui bouge doucement, je le rabats instinctivement et me trouve devant une porte-fenêtre mal fermée. Je l’ouvre, devant moi, il y a une terrasse qui donne sur le jardin, c’est donc comme cela que je me suis enfuie ? J’ai dû courir à perdre haleine, jusqu’à la première ville où j’ai erré, jusqu’au moment où j’ai repris mes esprits.
Je sais comment je m'appelle maintenant, Gisèle Maurel, et je suis actrice pour la télévision.
Sur le côté de ma tenue, je sens quelque chose qui me gêne, un petit boîtier, mais c’est un traceur GPS, glissé dans mon vêtement. Je sais maintenant comment ils m’ont retrouvée.
J’ai des amis, un amoureux sûrement, ils doivent s’inquiéter de ma disparition, ils ont peut-être même prévenu la police ? Que pourrais-je faire pour les conduire jusqu’à moi ? Mais tout cela n’est que spéculations.
J’ai l’impression de m’enliser dans un océan de doutes.
Je comprends maintenant pourquoi je me suis adressé cette lettre : je savais au fond de moi que ma cavale ne me conduirait pas bien loin.
Si j’enlève le boîtier de mon vêtement, ils ne pourront plus me localiser.
Mais, avant que j’aie pu faire quoi que ce soit, Simone m’apporte un verre de lait arrangé d’une cuillère de miel comme tous les soirs depuis que je suis prisonnière ici.
Je décide de tenter le tout pour le tout, après tout, je suis actrice ou je ne le suis pas ? Alors que j’ai le verre dans la main, je vais tenter de l’amadouer, c’est le rôle de ma vie et elle en dépend.
Vous savez ? Au fond, je me plais ici et je pourrais envisager d’y rester longtemps, des années peut-être ? toute une vie ? Nous pourrions devenir amies ?
Finalement, je me décide à boire le contenu du verre, en signe de confiance et de bonne volonté. Je trouve que le breuvage de ce soir a un drôle d’arrière-goût. Mais, cela ne doit n’être qu’une impression.
Après tout, demain, il fera jour.
Mais, soudain, la pièce semble chavirer, je me sens faiblir, j’ai juste le temps de m’allonger sur le lit avant de m’évanouir.
Au petit matin, la vie de Gisèle s’arrête au terme d’une longue chute, vers la plage dont elle n’aura pas l’occasion de ressentir la morsure des galets tranchants, elle n’aura même pas eu droit à la gloire que son talent lui promettait.
Et un homme amoureux ne saura jamais ce qu’il a pu arriver à cette femme liée à lui par un amour naissant.
Midi Libre du mercredi 24 avril 2024.
Lundi matin, le corps sans vie de Nathalie Martin-Dupont a été retrouvé. Il gisait au pied de la falaise de la Grande Conque au Cap d’Agde. Elle était la riche héritière du grand groupe hôtelier Dupont créé par son père Louis.
Une semaine auparavant, Nathalie Martin-Dupont avait modifié son testament. Ce codicille désignait son époux, Robert Martin, épousé un an auparavant, son légataire universel. Elle souffrait d’une grave dépression depuis quelques mois. La police privilégie la thèse du suicide.
Midi Libre du vendredi 26 avril 2024.
Un énorme rebondissement dans l’affaire de la mort de Nathalie Martin-Dupont. Une lettre manuscrite retrouvée dans le double fond du tiroir de la table de nuit remet en question la thèse du suicide.
En effet, le corps retrouvé n’est pas celui de Nathalie Martin-Dupont, mais de Gisèle Maurel, actrice connue pour son rôle de l’ange blanc dans la série à succès « Les Portes de l’enfer ». L’artiste était le parfait sosie de Nathalie Martin-Dupont. Ce qui explique la machination.
Selon une source sûre, Nathalie Martin-Dupont, serait morte de mort naturelle (probablement une crise cardiaque) une semaine avant la signature d’un codicille, la totale ressemblance de son épouse et de l’actrice phare de la série « Les Portes de l’enfer », Gisèle Maurel lui aurait donné l’idée d’engager cette dernière pour servir de doublure à sa femme devant le notaire.
Suite au décès de la riche héritière, morte de mort naturelle, avant la signature du codicille, le mari a embauché cette personne dont le rôle consistait à se rendre chez le notaire afin de signer le précieux document à la place de la légataire. Un chien policier a permis de découvrir la dépouille de madame Martin-Dupont ; elle avait été enterrée dans le jardin et un parterre de fleurs avait été planté au-dessus de la fosse.
L’autopsie a permis de déterminer que la victime est morte empoisonnée.
Le meurtrier présumé Robert Martin, enfin, celui de Nathalie Martin-Dupont, a été mis en examen pour dissimulation de corps et meurtre avec préméditation. Sa sœur Simone Maurel ainsi que le fils de celle-ci Laurent Maurel ont également été arrêtés pour complicité.
PS : en faisant un copié/collé du texte, j'ai perdu la mise en page