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02 Mai 2026 à 07:33:21
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Auteur Sujet: L'eau et le feu  (Lu 239 fois)

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 236
L'eau et le feu
« le: 21 Mars 2026 à 19:39:44 »

voici une pièce en trois actes que j'ai tentés de publiere dans la rubrique « texte long », laquelle, pour des raisons techniques n'en a pas voulu. Aussi, en sollicitant votre indulgence, je vous la livre ici en trois séquences.


 
Personnages

Jehan GRANGGOUSIER – Grand buveur devant l’éternel
Thomas GRANGGOUSIER, père de Jehan
Gillette GRANGGOUSIER, mère de Jehan
le baron Anquetil d’Harcourt, père de Raoul
un valet, serviteur du baron
Raoul d’Harcourt, chevalier amoureux de LAÏLIE
AGNÈS, ami intime de LAÏLIE
LE BAILLI – président de la cour, chargé de rendre la justice par le seigneur Roger de Beaumont
LE SERGENT – il tient le rôle de l’huissier, d’exécuteur et éventuellement de bourreau
LAÏLIE – accusée, orpheline et promise au chevalier Raoul
LA LAVANDIÈRE – femme du peuple et témoin à charge
LE PRIEUR – homme d’église, chargé de dire la loi
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ACTE I

Scène 1
Jehan et son père
Thomas Grandgousier et son fils, Jehan, charpentiers-menuisiers, sont en train de travailler dans l’atelier familial. Ils fabriquent des cercueils. La période est particulièrement intense, car la région est en proie à une épidémie qui provoque de nombreux décès : le feu de Saint-Antoine.
LE PÈRE – Jehan, mon garçon, si tu ne mets pas un coup de collier, on n’y arrivera jamais.
JEHAN – Je fais ce que je peux, mon père. Mais tous ces morts en si peu de temps…
LE PÈRE – Le feu de Saint-Antoine, mon fils, c’est une malédiction, mais une malédiction qui nous fait vivre. Huit cercueils à finir avant la fin de la semaine. Allez, mon garçon, mets-y du nerf, par Dieu !
JEHAN –
Faut que je te dise, papa, j’ai pas trop la moelle en ce moment, alors tu vois, les cercueils, c’est pas vraiment ça qui me remonte le moral.
LE PÈRE – Justement, je disais à ta mère encore hier soir, Jehan, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Par Saint-Antoine, t’aurais-t’y pas attrapé la maladie, par hasard ? Le feu ?
JEHAN – Voilà, c’est ça, exactement. J’ai attrapé le feu !
LE PÈRE – Par la passion du Christ, qu’est-ce que tu racontes ? Gillette, au secours ! Notre fils a la maladie ardente, le feu de Saint-Antoine, au secours ! Pauvre de nous !
JEHAN – Mais non, arrête de braire comme un âne rouge ! Pas ce feu-là, l’autre !
LE PÈRE – L’autre, comment ça, l’autre ?
JEHAN – Celui qui brûle dans le cœur.
LE PÈRE – Celui qui brûle dans le cœur ! Ah, tu m’as fait peur ! Tu veux dire que t’es amoureux. Si c’est ça, ta maladie, ça devrait plutôt te donner du cœur à l’ouvrage.
JEHAN – Oui, ben non ! Pas vraiment. Parce que…
LE PÈRE – Parce que quoi ?
JEHAN – Parce que… parce que ! Ce sont des choses qu’un fils ne peut dire à son père.
LE PÈRE – Je la connais, au moins ? C’est une fille de chez nous ?
JEHAN – Parce que si ce n’était pas une fille de chez nous, ça changerait quoi ?
LE PÈRE – Non, rien. Je disais ça… comme ça. Du moment qu’elle te rend heureux…
JEHAN – Eh bien justement…
LE PÈRE – Justement quoi ? Tu n’es pas heureux, peut-être ? Mais on est heureux, quand on est amoureux. Moi et ta mère…
JEHAN – (le coupant) Vous êtes très heureux, peut-être ?
LE PÈRE – J’ai pas dit ça, mais on n’est pas malheureux non plus. Mais bon, ne détourne pas la conversation. Tu es amoureux et…
JEHAN – Et quoi ?
LE PÈRE – C’est à toi de me le dire. Quoi ?
JEHAN – Rien du tout ! Allez, au boulot. On a huit morts qui nous attendent.
LE PÈRE – Un instant, Jehan, nous avons de la visite. Voilà Laïlie, la petite messagère des frères de la charité… avec une mauvaise nouvelle, évidemment.

Scène 2
Jehan, son père et Laïlie
LE PÈRE – Bien le bonjour, damoiselle Laïlie, quel mauvais vent t’amène ?
LAÏLIE – Mon maître, le sieur Robert de la Charité, le fossoyeur, m’envoie vous passer commande d’urgence d’un cercueil pour le comte Roger qui vient de passer.
LE PÈRE – Le comte Roger est mort ! Il pouvait pas attendre son tour, tout comte qu’il est. On en a déjà huit sur le feu pour avant dimanche.
LAÏLIE – Non, maître Robert m’a dit de vous dire que ça pouvait pas attendre. Le comte Roger se gâte très vite avec cette chaleur et il risque d’éclater, tout comme son frère l’année dernière, si on l’enterre pas bientôt.
LE PÈRE – Tu entends ça, Jehan ! Mais c’est moi qui vais éclater !
LAÏLIE – Maître Robert m’a dit de vous dire que s’il avait pas de cercueil pour ce soir, il le mettrait dans un sac en toile directement dans le trou. Après, c’est la veuve qui va pas être contente.
JEHAN – Il suffit, je vais le faire, moi, le cercueil du comte Roger, mais à une condition.
LE PÈRE – Voilà autre chose ! Tout à l’heure, c’est tout juste si tu pouvais donner un coup de marteau et là… c’est quoi ta condition ?
JEHAN – Samedi, c’est la Saint-Jean. Laïlie, je veux être ton cavalier, tu entends, ton cavalier toute la nuit, et pour toutes les danses.
LAÏLIE – Jehan, nous en avons déjà parlé. Tu sais que pour toi, j’ai beaucoup d’amitié… mais…
JEHAN – Mais quoi ? Les Grangousier ne sont pas assez bien pour toi ? Les Grangousier ne sont pas dignes d’une orpheline !
LAÏLIE – Si, si… je serais très honorée, mais…
JEHAN – Mais quoi ? Je ne suis pas assez pieux, c’est ça ? Tu sais, je fais mes dévotions chaque matin.
LAÏLIE – Non, non, c’est pas ça…
JEHAN – Alors c’est quoi ? On n’est pas assez riches, mon père et moi ? Tu sais, avec tous ces morts, tous les deux, si tu voulais, avec ton métier, on pourrait devenir très riches.
LAÏLIE – Mais, Jehan, je te l’ai déjà dit : c’est tout simple, il y a quelqu’un d’autre dans ma vie, tu comprends ? Quelqu’un d’autre : le chevalier Raoul ! Comment faut-il te le dire ? J’aime le chevalier Raoul d’Harcourt ! Je l’aime !
JEHAN – Mais c’est un chevalier ! Il n’est pas pour toi, Laïlie. Aurais-tu oublié d’où tu viens ? Aurais-tu oublié que tu es orpheline, sans maison, sans titre, sans richesse, sans rien, tu entends, sans rien, et moi, regarde ce que je t’offre.
(Laïlie se sauve en courant)
JEHAN – Reviens ! Mais reviens ! Je ne suis pas assez bien pour toi, c’est ça ? Je ne suis pas assez bien… (il s’effondre dans les bras de son père)
LE PÈRE – Ah, c’est donc ça, le feu qui te dévore. Je reconnais que la flambée est belle et la bûche tentante. Mais je me demande si la flamme est de retour. (Il appelle.) Gillette, ma chère épouse, Gillette, notre fils se consume d’amour. Si nous n’y prenons pas garde, il n’en restera bientôt plus que cendres.
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Scène 3
Jehan et son père
JEHAN (en larmes) – Mon père, pourquoi ?
JEHAN – Pourquoi, vous, mes parents, m’avez-vous donné vie si je ne puis être aimé de celle que j’aime ?
LE PÈRE –
Parce que tu crois que l’amour est un don du ciel qui t’échoit tout chaud, tout cuit ! Mais l’amour se mérite, l’amour se conquiert, mon garçon, ce n’est pas un plat tout préparé que Dieu te sert à point. C’est à toi de faire ta cuisine et de la mettre au four. Si tu veux cette fille pour femme, alors bats-toi ! Défends-toi !
JEHAN – Mais comment veux-tu que je me batte contre un chevalier ? C’est un chevalier ! Je ne suis qu’un vilain, un pauvre vilain. En guise d’épée, je n’ai qu’un bâton de bois, en guise de cheval, un âne fourbu et cagneux.
LE PÈRE – Mais, pauvre nigaud, il ne s’agit pas de te battre avec une épée, mais avec ta tête et ta langue !
JEHAN – Que veux-tu dire ?
LE PÈRE – Une orpheline et un chevalier ! Il n’y a rien qui te heurte ? Le beau mariage que voilà ! Ne vois-tu pas que c’est associer l’eau et le feu ? Jehan, le baron d’Harcourt, fidèle vassal du duc Guillaume de Normandie, ne peut consentir à une telle union, voyons.
JEHAN – Assurément, mon père, mais il y a quelque sorcellerie là-dedans.
LE PÈRE – La famille d’Harcourt ne peut laisser faire une telle alliance. Ce serait blasphème. Je mettrais ma main au feu que le chevalier Raoul n’a pas l’aval de son père. Il te suffira de demander audience au baron Anquetil d’Harcourt pour en avoir le cœur net.
JEHAN – Mon père, j’entends bien la manigance, mais crois-tu que cela sera suffisant pour susciter l’amour de Laïlie ?
LE PÈRE – Et puis quoi encore ? Je ne peux te le garantir, mais l’important est que ce mariage ne se fasse pas. Le reste est une question d’opportunité. C’est une orpheline, ne l’oublie pas.


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Scène 4
Jehan, son père Thomas et sa mère Gillette
(Jehan est assis, abattu. Thomas s’agite. Entre Gillette, essuyant ses mains à son tablier.)
GILLETTE – Qu’est-ce qui se passe, encore ? On vous entend hurler de l’autre côté du village !
LE PÈRE – C’est Jehan qui est malheureux.
GILLETTE – Ce n’est pas une raison pour ameuter toute la paroisse. Tout le monde est malheureux par les temps qui courent. Nous vivons, nous nageons dans le malheur. Combien de cercueils aujourd’hui ?
LE PÈRE – On en a fermé trois… et on en a ouvert quatre.
GILLETTE – Voilà qui est dans l’ordre des choses. Et pourquoi es-tu malheureux, toi ? (Elle regarde Jehan.)
JEHAN – Je ne voulais pas en parler… C’est père qui…
LE PÈRE – Jehan n’est-il pas d’âge à convoler ?
GILLETTE – (le regardant) À convoler ? Voilà qui est nouveau.
LE PÈRE – Il est amoureux.
GILLETTE – Amoureux ?
(Elle éclate d’un rire bref.)
GILLETTE – Ah ! Voilà donc la grande catastrophe ! J’ai cru un instant qu’on avait perdu un bras dans la scie.
JEHAN – Mère…
GILLETTE – Pendant que la moitié du village meurt du feu de Saint-Antoine, mon fils se meurt d’amour ! Seigneur Dieu, quelle tragédie !
JEHAN – Vous vous moquez de moi, ma mère !
GILLETTE – Non, je constate. Hier encore, j’ai vu enterrer une fillette de six ans. Ce matin, c’est le meunier qui a rendu l’âme. Et toi, tu fais mine de vouloir mourir parce qu’une fille ne te regarde pas ?
LE PÈRE – Gillette…
GILLETTE – Non, mais regarde-le ! On dirait un condamné.
JEHAN – Parce qu’elle en aime un autre.
GILLETTE – Voilà tout ?
JEHAN – Ce n’est pas rien !
GILLETTE – Bien sûr que si, c’est rien. Une fille aujourd’hui, une autre demain.
JEHAN – Pas celle-là.
LE PÈRE – Il s’agit de la petite Laïlie.
GILLETTE – La messagère des frères de la Charité ?
LE PÈRE – Elle-même.
GILLETTE – Jolie fille.
JEHAN – Elle aime le chevalier Raoul d’Harcourt.
(Gillette siffle doucement.)
GILLETTE – Ah ! Voilà qui complique l’affaire.
LE PÈRE – Le fils du baron.
GILLETTE – Un chevalier et une orpheline… voilà un mariage qui ne durera pas longtemps.
JEHAN – Pourtant ils veulent s’épouser.
GILLETTE –
Qui veut cela ?
JEHAN – Le chevalier.
GILLETTE – Alors il est plus sot que je ne pensais.
(Elle réfléchit.)
LE PÈRE – Je disais justement à Jehan qu’un tel mariage ne peut plaire au baron d’Harcourt.
GILLETTE – Non, certes.
LE PÈRE – Et que s’il allait l’en avertir…
GILLETTE – (comprenant) Ah !
LE PÈRE – Le baron empêcherait cette folie.
GILLETTE – Ce qui laisserait le champ libre à notre fils.
(Elle observe Jehan.)
GILLETTE – Et toi, tu pleures au lieu d’agir ?
JEHAN – Que puis-je faire contre un chevalier ?
GILLETTE – Tu peux te servir de ta tête.
LE PÈRE – Exactement ce que je lui disais.
GILLETTE – Ton père n’a plus vingt ans, Jehan. Moi non plus. Cette affaire de cercueils ne se tiendra pas toute seule quand nous aurons les jambes sous la terre.
(Elle désigne l’atelier.)
GILLETTE – Il faudra quelqu’un pour reprendre tout cela.
LE PÈRE – Une maison, un métier, une clientèle… cela se transmet.
GILLETTE – Mais encore faut-il une femme pour tenir la maison.
(Elle se rapproche de Jehan.)
GILLETTE – Si cette fille te plaît, alors bats-toi pour elle.
JEHAN – Mais comment ?
GILLETTE – Va voir le baron.
LE PÈRE – Dis-lui ce que prépare son fils.
GILLETTE – Et laisse le père régler l’affaire avec son fils.
(Silence.)
JEHAN – Croyez-vous vraiment qu’il empêchera ce mariage ?
GILLETTE – Un baron qui laisserait son héritier épouser une orpheline ? Autant dire qu’il mettrait lui-même le feu à son château.
LE PÈRE – Va demain au château d’Harcourt.
– Et parle.
(Jehan hésite encore.)
GILLETTE – Allons, GILLETTE mon garçon ! Tu fabriques des cercueils, mais tu trembles devant une porte ?
LE PÈRE – Va.
(Jehan se redresse peu à peu.)
JEHAN – Très bien… J’irai.
(Les parents échangent un regard complice.)
GILLETTE – Voilà qui est parlé.
LE PÈRE – Et maintenant…
GILLETTE – Au travail !
(Elle tape sur un cercueil.)
GILLETTE – Les morts, eux, ne sont pas amoureux.
(Noir.)

« Modifié: 22 Mars 2026 à 14:34:31 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 236
Re : L'eau et le feu
« Réponse #1 le: 21 Mars 2026 à 19:49:05 »
ACTE II

Scène 1 –
Au château d’Harcourt
Personnages : Jehan Grandgousier, le baron Anquetil d’Harcourt, un valet
(La scène se passe dans la grande salle du château d’Harcourt. Le baron est assis près d’une table massive. Un valet introduit Jehan, qui paraît impressionné.)
LE VALET – Monseigneur, voici le charpentier qui demandait audience.
LE BARON – Un charpentier ? Mais je n’ai pas besoin d’un charpentier. Fais donc entrer cet importun.
JEHAN – (s’inclinant maladroitement) Monseigneur… Je vous demande humble pardon de troubler votre quiétude.
LE BARON – J’espère que tu as quelques bonnes raisons de franchir mon seuil et me déranger. À défaut, je te ferai rosser et chasser comme il sied. Parle donc, vilain, mais parle peu et parle juste, car je ne suis pas d’humeur aux jérémiades !
JEHAN – Monseigneur… ce qu’il me faut vous dire m’écorche les lèvres rien que d’y penser. Mais je n’en dors plus et il m’a semblé que votre seigneurie devait être avisée du drame qui la menace…
LE BARON – Oh oh oh, que me chantes-tu là ? Quel est ce drame ? Crois-tu me faire peur ? Viens-en au fait !
JEHAN – Il s’agit de… votre fils, le chevalier Raoul.
LE BARON – (se redressant) Mon fils ? Mais encore ? Qu’a-t-il fait ?
JEHAN – Rien qui puisse ternir son honneur, Monseigneur… du moins pour l’instant…
LE BARON – Comment cela, pour l’instant ? Que veux-tu dire ?
JEHAN – Il se murmure dans la ville… que votre fils fréquente…
LE BARON – (éclatant de rire) Ah ah ah ! Et c’est donc pour m’apprendre ça que tu me déranges ! C’est le contraire qui m’inquiéterait.
JEHAN – C’est l’objet de sa fréquentation qui est préoccupant, car il fréquente assidûment une jeune fille.
LE BARON – Une jeune fille ! Quelque gourgandine de son âge. Où est le mal ? Et depuis quand les jeunes chevaliers ne devraient-ils pas fréquenter les jeunes filles ?
JEHAN – C’est que celle-ci, Monseigneur… n’est point de noble naissance et que…
LE BARON – Et que quoi ? Faut-il te soumettre à la question ?
JEHAN – Monseigneur, j’en frémis…
LE BARON – Mais vas-tu parler, maraud, cornegidouille !
JEHAN – Il lui a promis… le mariage !
LE BARON – Quoi ? Le mariage ! Qui est-elle ?
JEHAN – Elle est servante des frères de la Charité. Elle s’appelle Laïlie. C’est une orpheline, recueillie par les sœurs bénédictines. C’est elle qui annonce les décès…
LE BARON – Une… messagère des morts ?
JEHAN – Oui, Monseigneur, une messagère des morts !
LE BARON – Mon fils veut allier notre famille avec une messagère des morts !
JEHAN – Oui, on dit… qu’il lui a fait promesse de l’épouser.
(Silence brutal.)
LE BARON – Par la lance de saint Michel ! Une orpheline ? Une fille sans nom, sans terre, sans lignage et messagère des morts !
JEHAN – Tout cela est exact ! C’est, en tout cas, ce qui se dit, Monseigneur.
LE BARON – (furieux) Jamais ! Entends-tu ? Jamais un fils de la maison d’Harcourt n’abaissera son sang en pareille mésalliance !
(Il marche dans la salle, hors de lui.)
LE BARON – Mon fils… épouser une fille de rien ! Une servante des fossoyeurs !
JEHAN – Monseigneur comprendra que ma conscience ne me permettait pas de garder le silence.
LE BARON – Tu as bien fait. Très bien fait, et je te ferai récompenser.
(Il s’approche de Jehan.)
LE BARON – Je mettrai fin à cette folie avant qu’elle ne déshonore ma maison.
JEHAN – Je n’en doutais point, Monseigneur.
LE BARON – Mon fils oublie parfois le nom qu’il porte, je saurai le lui rappeler.
(Plus calme.)
LE BARON – Comment t’appelles-tu ?
JEHAN – Jehan Grandgousier, Monseigneur.
LE BARON – Eh bien, Jehan Grandgousier, je te remercie de ta loyauté. Peu d’hommes auraient eu le courage de venir me dire pareille chose.
JEHAN – Je n’ai fait que mon devoir, Monseigneur.
LE BARON – Sois tranquille. Ce mariage ne se fera pas. Je te le jure sur l’honneur de ma maison.
JEHAN – (s’inclinant profondément) Que Dieu garde votre seigneurie.
LE BARON – Va. Et garde pour toi ce que tu m’as confié aujourd’hui.
JEHAN – Monseigneur, je fréquente peu les vivants. Quant à ceux que je rencontre, ils ne sont guère sensibles aux confidences…
(Jehan sort. Une fois seul, il sourit.)
JEHAN – (à part) Voilà qui est fait. Le chevalier aura beau être amoureux, il devra obéir à son père. Et Laïlie… Laïlie n’aura plus d’autre choix que de se tourner vers moi.
(Il s’éloigne, satisfait.)

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Scène 2
– Le baron d’Harcourt et son fils, le chevalier Raoul
(Dans la grande salle du château. Le baron marche de long en large, visiblement troublé.)
LE BARON – Que l’on aille quérir le chevalier Raoul au plus vite. Il me faut l’entretenir sans délai d’une question essentielle.
LE VALET – À l’instant, Monseigneur.
(Le valet sort. Le baron reste seul. Il marche, agité.)
LE BARON – Une orpheline… une fille sans nom… Voilà donc où en est la maison d’Harcourt ! Après tant d’années de fidélité, tant de combats, tant de services rendus à notre duc Guillaume…
(Il s’arrête.)
Oui, j’ai combattu pour lui. J’ai juré de lui être loyal, et jamais je n’ai failli à ma parole. Ma maison est restée pure, honorable, digne de porter les armes que mes pères m’ont léguées.
(Il frappe la table du poing.)
Et voilà qu’un caprice de jeunesse pourrait tout galvauder !
(Plus sombre.)
Un fils… un fils que j’ai élevé dans l’honneur et le respect de ses ancêtres, dans la fidélité et dans la crainte de Dieu… qui s’apprête à mêler le sang des Harcourt à celui d’une roturière !
(Un valet entre.)
LE VALET – Monseigneur, le chevalier Raoul va venir. Il termine d’harnacher son cheval.
LE BARON – Qu’il se hâte ! Il ne s’agit point ici de chasse ni de tournoi.
(Le valet s’incline et sort. Le baron reprend.)
LE BARON – Seigneur Dieu… faut-il donc qu’un père tremble à l’idée de ce que peut faire son propre fils ?
(Raoul entre. Il s’incline.)
RAOUL – Vous m’avez mandé, mon père ?
LE BARON – Approche, Raoul.
(Raoul s’avance.)
LE BARON – Dis-moi, mon fils… comment va ta vie en ce moment ?
RAOUL – Je savoure chaque jour que Dieu fait et lui rends grâce d’exister, comme je vous sais gré d’être votre fils, mon père.
LE BARON – Je suis, quant à moi, bien aise d’être ton père et ne demande qu’à le rester.
RAOUL – Pourquoi dites-vous cela, mon père ? J’entends dans votre voix comme une note d’inquiétude.
LE BARON – Tu entends juste. Je suis inquiet, en effet.
RAOUL – En aurais-je quelque responsabilité, mon cher père ?
LE BARON – Quel père n’a point de tracas de son fils ? N’as-tu, de ton côté, quelque souci à me confier ?
RAOUL – Des soucis ? Pas vraiment.
LE BARON – Alors, des bonheurs, peut-être…
RAOUL – Sans conteste, la vie ne m’est pas ingrate. Je vous l’ai dit, je suis le chevalier le plus heureux du royaume.
LE BARON – Mais ce bonheur dont tu parles ne tient-il pas à un événement particulier, à une personne ?
(Raoul hésite.)
RAOUL – Je ne vois pas ce que vous voulez dire.
LE BARON – Vraiment ? Tu n’as donc rien dans le cœur qui mériterait d’être confié à ton père ? Vas-tu encore longtemps me tenir fermé ton âme ?
(Silence. Raoul baisse légèrement les yeux.)
RAOUL – Mon père… il est vrai qu’il est dans ma vie une personne qui…
LE BARON – Une personne ?
RAOUL – Une jeune fille.
LE BARON – Je t’écoute.
RAOUL – Elle se nomme Laïlie.
(Le baron reste silencieux.)
RAOUL – Elle est simple, mon père… mais pure et courageuse. Elle n’a ni fortune ni titre, mais elle a une âme droite.
LE BARON – Et que comptes-tu faire de cette jeune fille ?
RAOUL – (avec émotion) L’épouser, si Dieu me prête vie.
(Le baron ferme les yeux un instant.)
LE BARON – Mon fils… sais-tu ce que tu dis ?
RAOUL – Oui, mon père.
LE BARON – Sais-tu ce que tu dois à ta maison ? À tes ancêtres ? Au nom que tu portes ?
RAOUL – Je le sais.
LE BARON – Alors comment peux-tu songer à une telle chose ?
(Sa voix tremble légèrement.)
LE BARON – Toute ma vie, j’ai servi notre duc Guillaume avec fidélité. Jamais je n’ai déshonoré notre nom. Et voilà qu’au soir de mes jours… mon propre fils voudrait mêler notre sang à celui d’une fille sans lignage.
(Raoul baisse la tête.)
RAOUL – Mon père…
LE BARON – Comprends-tu ma douleur ?
(Silence.)
RAOUL – Oui… je la comprends.
LE BARON – Si tu persistais dans ce projet, tu briserais ce que des générations ont bâti.
(Long silence.)
RAOUL – Mon père… je ne veux pas être la cause de votre honte ni de votre peine.
(Sa voix devient plus grave.)
RAOUL – Si mon amour doit blesser votre honneur… alors je renoncerai.
LE BARON – Que dis-tu ?
RAOUL – Je renoncerai à Laïlie.
(Le baron reste immobile.)
RAOUL – Mon cœur s’y brisera peut-être… mais je suis votre fils avant tout. Et je ne veux pas que l’on dise un jour que Raoul d’Harcourt a trahi la maison de son père.
(Le baron pose lentement sa main sur l’épaule de son fils.)
LE BARON – Tu parles en digne fils des Harcourt.
RAOUL – (d’une voix brisée) Puisse Dieu me donner la force de tenir cette parole.
LE BARON – (quittant les lieux) Pardonne-moi, mon fils… mais ce qui fait la grandeur de nos familles, c’est que nous avons placé les lois de l’honneur avant celles de l’amour, car, tu le verras, l’amour est éphémère, seul l’honneur est éternel. (Il sort.)
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Scène 3
Le cheval
ier Raoul reste seul en scène
Mon père ! Mon père, que me demandez-vous ?
N’avez-vous donc jamais rencontré l’amour fou ?
N’avez-vous point senti en vous ce feu terrible
Qui dévore le cœur et rend l’âme sensible
À la moindre parole, au plus simple regard ?
Vous me parlez d’honneur, du rang qu’il faut tenir,
Du nom qu’il faut porter sans jamais le ternir ;
Des pères dont le sang m’ordonne d’obéir,
En l’hommage desquels mon amour doit périr.
Mais que vaut cet honneur quand on souffre en silence,
Quand tout au long du jour le cœur saigne et vous lance ?
Ah ! cruelle leçon qui nous vient de nos pères !
Être noble, dit-on, c’est commander aux autres…
Mais c’est surtout, mon Dieu, commander à son cœur.
On nous donne un blason, une épée, de l’ardeur,
Mais on pille notre âme en nous privant d’aimer
Celle qu’on a élue et qui vous a charmé,
Pour la seule raison qu’elle n’est pas bien née.
Faute de particule, elle est donc condamnée !
Laïlie ! Je voulais tant devenir ton amant,
Ton nom seul dans ma bouche est comme un doux serment.
Je t’avais dit : « Amour, tu franchiras mon seuil »,
Et voici que ce soir je t’apporte le deuil.
Que verrai-je en tes yeux à la quête des miens
Quand, te disant « je t’aime ? », je briserai le lien ?
Mon père dit : « L’honneur vit et l’amour n’est que songe »,
Mais que vaut un honneur bâti sur un mensonge ?
Car mentir à son cœur n’est-ce pas chose affreuse ?
Ô funeste grandeur des maisons orgueilleuses !
Serais-je misérable pour être chevalier ?
(temps)
Et si je rompais tout pour ce nœud délier ?
Si d’un seul coup d’épée j’abolissais ma vie,
La gloire des aïeux s’en trouverait servie !
Si je jetais mon nom, mon destin délétère,
Au chien de la fortune et au vent de la terre.
(temps)
Non…
Non, Raoul ! Reprends-toi, n’oublie pas qui tu es !
Un serment proféré ne saurait rester muet.
Un chevalier ne fuit. Sa parole est sacrée
et pour lui la douleur une offrande diaprée.
La promesse donnée sera donc honorée :
Il me faut faire du mal à ma belle adorée.
Puisse Dieu pardonner la douleur que je sème,
Car je vais aujourd’hui briser le cœur que j’aime.
(temps)
Allons…
Il faut aller vers elle et lui porter la nuit.
On dit qu’après cela, la guerre est un appui.
Guillaume réunit ses barons et leurs hommes,
Et l’Angleterre nous attend au-delà de la Somme.
Sans doute ce combat sera-t-il plus clément
Que ce jour qui s’achève aussi cruellement.
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Scène 4
— Au bord de la rivière

LAÏLIE et son amie AGNÈS
Le soir tombe. Une rivière coule doucement. On entend parfois les oiseaux du soir.
Laïlie arrive, fatiguée. Elle porte la petite besace des messagers des Frères de la Charité.
Son amie Agnès est assise près de l’eau.
AGNÈS – Te voilà enfin, Laïlie ! Ce n’est pas trop tôt.
Par Notre-Dame, je te guette depuis une heure. Tu sembles bien lasse. Tu as encore couru toute la journée ?
LAÏLIE – Je n’ai pas arrêté. Tout le village ne cause que de morts.
Je vais de porte en porte comme un mauvais présage.
Quand on me voit arriver, les mères pâlissent, les hommes tremblent et les enfants se cachent.
AGNÈS – Ce métier finira par te briser le cœur.
LAÏLIE – S’il te plaît, parlons d’autre chose. Ce soir je veux oublier la mort.
Elle regarde la rivière.
Regarde comme l’eau semble douce. Tout est calme ce soir. On dirait que le monde refuse de mourir, que Dieu suspend le temps, la nuit. On dirait que la terre elle-même veut se reposer.
AGNÈS – Tu es bien romantique, dis donc. Y aurait-il quelque chose qui te caresse le cœur, à moins que ce ne soit quelqu’un ?
LAÏLIE – Agnès, tu te moques !
AGNÈS – Tu sais bien que je n’oserais pas, mais mon petit doigt m’a dit qu’un certain chevalier…
LAÏLIE – Tu vois, tu te moques. Je ne t’aime plus. Elle fait semblant de bouder.
AGNÈS – Je ne me moque point. Mais tout le monde sait que le chevalier Raoul ne regarde que toi.
LAÏLIE – Il ne fait pas que me regarder.
AGNÈS – T’aurait-il déjà conté fleurette ?
LAÏLIE – C’est mon secret.
AGNÈS – Je suis ton amie, oui ou non ?
LAÏLIE – Quand il me parle… j’oublie tout.
La maladie, les cercueils, les pleurs des familles.
Je me dis que ma vie ne sera peut-être pas
Toujours faite d’ombres et de deuil.
AGNÈS – Tu songes donc vraiment à l’épouser ?
LAÏLIE – souriante et rêveuse S’il le voulait… je crois bien que…
AGNÈS – Un chevalier ! Quand même !
LAÏLIE – Je vais te dire un secret.
AGNÈS – Oiiiiiiiiiiiii !
LAÏLIE – C’est lui qui a prononcé le mot.
AGNÈS – Le mot ! Quel mot ?
LAÏLIE – Cette fois, c’est sûr, tu te moques ! Tu te rends compte ?
Être l’épouse d’un chevalier… partager sa route, ses batailles, ses victoires… et peut-être un jour porter son enfant.
AGNÈS – Ou une petite fille.
LAÏLIE – Qui monterait à cheval comme son père.
AGNÈS – Les petites filles aussi montent à cheval. Tu rêves grand, Laïlie !
LAÏLIE – Pourquoi les rêves seraient-ils réservés aux nobles ?
Nous avons un cœur et une âme, nous aussi.
AGNÈS – Alors c’est vrai, il t’aime !
LAÏLIE – Oui. Il me l’a juré près de cette rivière même.
AGNÈS – Alors chante-le ! Chante comme tu faisais autrefois, quand nous gardions les oies dans les prés de dame Isabelle…
Laïlie prend un petit luth posé près de la berge, ou un musicien peut l’accompagner.
Chanson de Laïlie (pastourelle)
Le long de ma douce rivière
Au beau chevalier j’ai su plaire.
Pour lui mon cœur s’est enflammé,
Qu’il est doux, qu’il est bon d’aimer !
Beau chevalier et tendre amant,
Garde mon cœur fidèlement.
J’entends son pas, j’entends sa voix,
Et je frémis quand je le vois.
Il est vaillant, mon amoureux.
Il est sans peur et courageux.
Beau chevalier et tendre amant,
Garde mon cœur fidèlement.
Quand il me prend la main, je tremble,
C’est tellement beau d’être ensemble,
Et je voudrais être avec lui
Du clair matin jusqu’à la nuit.
Beau chevalier et tendre amant,
Garde mon cœur fidèlement.
Le vent murmure à la rivière
Parfois de sinistres prières ;
Que Dieu protège notre amour
Des ombres qui couvrent le jour.
Beau chevalier et tendre amant,
Garde mon cœur fidèlement.
AGNÈS – Tu vois… même la rivière s’est tue.
LAÏLIE – C’est parce qu’elle connaît tous mes secrets et je lui ai demandé de ne pas les révéler. Un peu inquiète, comme un pressentiment.
Au loin, un cheval approche. On entend les sabots.
AGNÈS – Écoute… un cheval ! Quelqu’un vient.
LAÏLIE – heureuse Non, un chevalier !
AGNÈS – Je me sauve, j’ai affaire.
LAÏLIE – Non, s’il te plaît, reste. Tu seras mon chaperon.
________________________________________
Scène 5
––
RAOUL – Béni soit le Seigneur d’avoir sur mon chemin mis de si jolies fleurs !
AGNÈS – à part Comme il est galant !
LAÏLIE – Monseigneur, vous raillez. Nous ne sommes que deux vilaines, deux humbles villageoises.
RAOUL – Mais les fleurs des champs ne sont-elles pas souvent les plus belles ?
AGNÈS – Monseigneur, la rivière vous doit grande courtoisie, puisqu’elle attire si noble visite.
RAOUL – Et moi je lui dois plus encore, car c’est ici que j’ai trouvé mon bien le plus précieux.
Il regarde Laïlie.
LAÏLIE – un peu troublée Vous parlez en énigmes, Monseigneur.
RAOUL – Il se peut, mais il n’est parfois d’autre façon de s’exprimer quand le cœur voudrait dire ce que l’esprit lui conteste.
AGNÈS – Il me semble pourtant, Monseigneur,
Que les chevaliers ont mission de parler clair.
RAOUL – Vous parlez d’or, damoiselle, la clarté, voilà qui me fait cruellement défaut aujourd’hui.
Silence et soupir de Raoul.
LAÏLIE – Vous me semblez triste, Monseigneur.
RAOUL – Triste ?… Le mot est faible. Disons plutôt… accablé !
AGNÈS – Mon Dieu, vous me faites peur. Voilà un mot bien sombre pour un si beau soir.
RAOUL – Il est des soirs plus cruels que les batailles.
Il se tourne vers Laïlie.
Laïlie… notre rencontre ce soir n’est pas le fruit du hasard. Je suis venu… pour vous dire…
LAÏLIE – Que je suis chère à votre cœur…
AGNÈS – Monseigneur, si ma présence vous importune,
Je puis me retirer.
LAÏLIE – Non, Agnès, reste. Il ne serait pas séant que je demeure seule.
RAOUL – Restez, damoiselle. Votre présence m’aidera peut-être à trouver du courage. Il respire profondément. Laïlie…
Je dois vous dire une chose que jamais je n’aurais cru pouvoir dire.
LAÏLIE – inquiète Ce n’est donc point que vous m’aimez, car cela, vous avez su me le dire.
RAOUL – Ne soyez donc pas cruelle.
LAÏLIE – Moi, cruelle ?
RAOUL – Je me parle à moi-même. Mon père…
Mon père m’ordonne… me commande… il est dans une grande confusion
LAÏLIE – Quoi qu’ordonne votre père, il vous faut obéir.
RAOUL – … de renoncer à vous !
Silence.
LAÏLIE – Pardon, qu’avez-vous dit ?
RAOUL – Mon père me commande de renoncer à vous !
LAÏLIE – Renoncer ? Renoncer à notre amour !
RAOUL – À notre amour, jamais ! Mais avouez, douce Laïlie, telle est sa volonté. Il dit que notre union serait une offense à mon nom, une tache sur l’honneur de notre maison.
LAÏLIE – très pâle. Elle vacille et semble sur le point de s’évanouir.
AGNÈS – Mon Dieu, elle défaille !
LAÏLIE – se reprenant Ainsi donc… les serments que vous m’avez faits… n’étaient que du vent ?
RAOUL – Non, jamais ! Au grand jamais !
Mais… je suis fils avant que d’être amant…
LAÏLIE – Alors, je n’ai plus que le silence.
Elle détourne la tête.
AGNÈS – Monseigneur… permettez qu’une simple fille vous dise…
RAOUL – Parlez !
AGNÈS – Les grands seigneurs parlent beaucoup d’honneur.
Les pauvres gens, eux, parlent d’amour. Mais je n’ai jamais vu l’amour faire honte à quiconque.
Raoul reste silencieux.
LAÏLIE – Vous avez parlé, Monseigneur. Il me faut prendre congé… Elle lutte pour ne pas pleurer.
RAOUL – Laïlie…
Il la regarde, bouleversé.
Non… non, par Dieu ! Je ne peux pas ! J’ai brisé, fracassé le cœur que j’aime.
Obéir comme un enfant,
Et trahir comme un lâche ?
Est-ce donc ça, être chevalier ?
Il fait quelques pas.
Mon père dit que l’honneur vaut plus que tout… Mais quel honneur y a-t-il à trahir son amour ?
Il revient vers elle.
Laïlie, pardon… mille pardons !
Je suis venu pour rompre… et je repars pour combattre.
Je ne renoncerai pas à vous. Je ne renoncerai pas à notre amour.
LAÏLIE – Raoul… est-ce vrai ?
RAOUL – Je vous en fais serment. Que mon père me maudisse s’il le faut, que ma maison me ferme ses portes ! Je vous ai promis mon nom et je vous le donnerai.
AGNÈS – Voilà un langage digne d’un chevalier.
RAOUL – Peut-être devrai-je partir bientôt pour la guerre.
Le duc Guillaume rassemble ses hommes. Mais avant de suivre son étendard, je parlerai à mon père. Et quoi qu’il advienne… si Dieu me prête vie, je reviendrai vers vous.
Il prend la main de Laïlie.
Il salue Agnès.
RAOUL – Damoiselle…

 
Scène 6
Le baron, le prieur
Dans la grande salle du château d’Harcourt
LE BARON – Mon père, qu’il me soit permis de vous faire part de ma reconnaissance. La messe que vous venez de célébrer en la chapelle du château a vivifié mon âme.
LE PRIEUR – Que le Seigneur Jésus-Christ nous garde tous de la tourmente et de la pitié de nous-mêmes. Par les temps qui courent, nous avons grand besoin de sa protection.
LE BARON – Et moi, mon père, de vos précieux conseils. Vous savez que je vous tiens en grande amitié.
LE PRIEUR – Et moi de même, Monseigneur. Notre prieuré ne saurait assez vous rendre grâce de votre générosité. Vous me semblez soucieux, mon fils ; voulez-vous que je vous reçoive en confession ?
LE BARON – Non, mon père, ce n’est point du pardon de Dieu dont j’ai besoin, mais de votre avis.
LE PRIEUR – Faut-il donc que votre souci soit bien grand, Monseigneur, pour préférer mon pauvre commerce à celui du Ciel ? Je vous écoute.
LE BARON – Il s’agit de mon fils.
LE PRIEUR – Le chevalier Raoul ! Je ne connais guère dans tout le duché garçon plus pieux, plus loyal, ni plus dévoué à sa maison.
LE BARON – Eh bien justement, jusqu’alors, je n’ai eu qu’à me louer de sa piété et de son obéissance. Mais voici que, ces derniers temps, il s’est entiché d’une gourde andine, d’une fille de rien, dont il voulait faire son épouse légitime.
LE PRIEUR – Mon Dieu !
LE BARON – Alors, bien sûr, nous avons eu un colloque, au cours duquel il m’a promis de renoncer. Mais je connais mon fils ; il a le cœur fragile.
LE PRIEUR – D’évidence, le chevalier Raoul n’est plus un jouvenceau, ni même un damoiseau, mais un homme plein de vaillance et de vigueur. Ne m’a-t-on pas dit qu’il allait partir avec le duc Guillaume sur la terre des Angles pour y guerroyer ?
LE BARON – Cela est vrai.
LE PRIEUR – Il est donc à cet âge où le sang bouillonne, où le regard s’enflamme vite, et où l’âme, faute d’être bien conduite, se jette à l’aventure comme cheval sans bride. Ce n’est point là péché singulier, Monseigneur ; c’est nature d’homme.
LE BARON – Vous parlez sagement, mon père. Mais comment raffermir ce cœur ? Comment détourner mon fils de ces passions indignes, qui le tirent hors de son rang et menacent l’honneur de sa maison ?
LE PRIEUR – Il est un remède fort ancien, Monseigneur, et que l’Église elle-même bénit quand les familles y trouvent accord : il faut marier le chevalier.
LE BARON – Le marier ?
LE PRIEUR – Oui, Monseigneur. Donner au tumulte de son âge une forme légitime ; faire passer l’ardeur de l’errance au devoir ; attacher son cœur, non plus à quelque fantaisie de rivière ou de sous-bois, mais à une alliance digne de son nom, utile à sa terre, honorable devant Dieu.
LE BARON – J’y ai songé parfois… sans encore discerner quelle maison pourrait répondre à la nôtre.
LE PRIEUR – Il se trouve, par une grâce singulière de la Providence, qu’à peu de lieues d’Harcourt demeure le comte Roger. Vous savez quelle estime j’ai pour lui ; et comme je suis aussi son abbé, il m’est donné d’approcher sa maison avec quelque autorité de paix.
LE BARON – Je connais le comte Roger. Sa lignée est ancienne et bien assise. Mais a-t-il fille à marier ?
LE PRIEUR – Il en a une, Monseigneur, ou plutôt l’une de ses filles est en âge d’être donnée. Noble, bien née, instruite des devoirs de son rang, et, dit-on, de visage agréable sans être vaine de sa beauté. Une alliance avec cette maison conviendrait fort bien à la vôtre.
LE BARON – Voilà qui serait, en effet, d’une grande justesse.
LE PRIEUR – Et plus encore : une telle promesse, présentée sans rudesse, pourrait détourner le chevalier Raoul de ses égarements présents. Les jeunes cœurs se déprennent parfois d’un songe lorsqu’on leur montre un destin.
LE BARON – Ah ! mon père, puisse Dieu vous entendre ! Car mon plus vif désir n’est point de briser mon fils, mais de le sauver de lui-même.
LE PRIEUR – Il ne faut ni trop contraindre, ni trop céder. La bride casse si on la tire outre mesure ; elle tombe si on la lâche. Il faut conduire ce jeune homme comme on mène un destrier fier : d’une main ferme, mais sans colère.
LE BARON – Vous me rendez courage et soulagez mon esprit. J’ose croire qu’avant peu cette folie sera définitivement éteinte, et que Raoul rentrera dans le droit chemin.


Scène 7
Le baron, le prieur et Raoul
On entend la voix de Raoul. Manifestement, il n’est pas dans son état normal. Pour se donner du courage, il a consommé de l’alcool. Aussi son langage et son équilibre sont approximatifs.
RAOUL (pas encore présent sur scène) – Mon père, mon père ! Il me faut vous parler.
LE BARON – Mais c’est la voix de mon fils. Je le croyais à la chasse. Ne m’avait-il pas dit qu’il irait aux vêpres plutôt qu’à matines ?
LE PRIEUR – Manifestement, il est revenu.
LE BARON – Ne trouvez-vous pas sa voix quelque peu singulière ?
RAOUL (entrant sur scène d’une démarche hésitante) – Mon père, j’ai des choses à vous dire. Ah, vous n’êtes pas seuls… (il salue l’ecclésiastique, d’une salutation quelque peu caricaturale, une sorte de révérence maladroite) Compère de bénitier, bien le bonjour.
LE PRIEUR – Dieu vous garde, messire.
LE BARON – Mon fils, je te saurais gré de veiller à ton langage ! Te voici donc. La Providence fait bien les choses. Nous parlions de toi, justement.
RAOUL – Holà, de moi ! Suis-je donc un sujet d’importance pour que l’Église parle de moi ?
LE PRIEUR – Mais tout ce qui concerne un chevalier de votre rang est d’importance, messire.
LE BARON – Nous parlions de ton mariage.
RAOUL – Holà, comme vous le dites si bien, mon père, la Providence fait bien les choses, c’est justement de mon mariage dont je venais vous parler.
LE BARON – Voilà qui est plaisant. Ainsi que je le disais à messire le Prieur…
RAOUL (le coupant) – Ah ! si l’Église s’occupe de mon bonheur …




LE PRIEUR – L’Église s’occupe surtout du salut de votre âme, messire.
RAOUL – Holà, elle en a grand besoin, mon âme. Car elle brûle en enfer.
LE BARON – Mon fils, mais surveille donc ton langage.
RAOUL – Pardonnez-moi, mon père. C’est probablement un peu le vin qui parle par ma bouche… mais c’est mon cœur qui tient ma langue.
LE BARON – Je vois surtout que le vin t’a donné une audace soudaine.
RAOUL – C’est plutôt qu’il m’a donné le courage de dire ce qu’il me faut vous dire. (Un temps. Il se redresse et se campe bien en face de son père.) Mon père, je vous le dis bien en face : je n’épouserai pas d’autre femme que Laïlie !
LE BARON – Que dis-tu ?
RAOUL – J’épouserai la femme que j’aime et c’est Laïlie. Je n’en épouserai pas d’autre !
LE BARON – Et pourquoi donc ?
RAOUL – Parce que je lui ai donné mon cœur.
(Silence.)
LE BARON – À cette fille ! Cette fille de rien, cette messagère des Frères de la Charité ?
RAOUL – C’est surtout la messagère de mon cœur.
LE BARON – Tu perds la raison.
RAOUL – Non, mon père, je l’ai retrouvée.
LE BARON – Songe à ton nom, Raoul !
RAOUL – C’est surtout à ma parole que je songe.
LE BARON – Ta parole ? Laquelle ? Ne m’as-tu pas promis…
RAOUL (le coupant) – C’est d’abord à elle que j’ai promis.
LE BARON – Un serment de jouvenceau fait à une vilaine, une ribaude !
RAOUL – Mon père, si je ne vous devais respect… si vous n’étiez mon père et si je n’étais pas chevalier…
LE BARON – Mais tu es chevalier et un chevalier n’épouse pas une roturière !
RAOUL – Un chevalier tient sa parole.
(Le baron se lève brusquement.)
LE BARON – Il suffit. C’est assez !
LE PRIEUR – Messires, messires… je vous en prie ! La colère est mauvaise conseillère. (Au baron.) Monseigneur, acceptez de m’entendre !
LE BARON – (se calmant) Parlez, mon père.
LE PRIEUR – Il se trouve que je connais cette damoiselle.
RAOUL – Vous la connaissez ? !
LE PRIEUR – Oui, c’est moi-même qui l’ai recommandée aux frères de charité. Les sœurs bénédictines l’ont élevée. Elle a reçu d’elles une éducation pieuse et digne.
LE BARON – Elle n’en demeure pas moins roturière.
LE PRIEUR – Peut-être pas autant que vous le croyez.
(Silence.)
LE BARON – Que voulez-vous dire ?
LE PRIEUR – Ce que je vais vous révéler est un secret que j’ai longtemps gardé, un secret des plus absolus. Mais il est des circonstances où les secrets eux-mêmes doivent céder pour que la paix de Dieu entre un père et son fils ne soit pas altérée. Laïlie n’est point une enfant trouvée. Elle est née d’un sang qui n’est pas indigne du vôtre.
RAOUL – Comment cela ?
LE BARON – Expliquez-vous, mon père.
LE PRIEUR – C’est la fille naturelle d’Odon de Bayeux !
(Stupeur.)
RAOUL – Mais, c’est un évêque, l’évêque de Bayeux ?
LE BARON – Le demi-frère du duc Guillaume !
LE PRIEUR – Lui-même. Les gens d’Église ont parfois de ces faiblesses qui contribuent à leur grandeur. Ainsi vous comprendrez que les circonstances de la naissance de cet enfant ont imposé le silence. Les bénédictines ont accueilli le bébé comme une orpheline et l’ont élevée dans la discrétion.
RAOUL – Holà, Laïlie… fille d’Odon ?
LE BARON – Mon fils, si tu pouvais nous dispenser de tes « holà » ! Voilà qui change bien des choses.
LE PRIEUR – Mais attention, l’enfant elle-même ignore ses origines. Vous voyez, messire, que cette union ne serait pas aussi indigne que vous le craigniez.
LE BARON – En effet… (Il regarde Raoul.) Et toi, savais-tu cela ?
RAOUL – Assurément non, mon père. Je l’aimais sans savoir.
LE PRIEUR – N’est-ce pas la meilleure preuve de la sincérité de son cœur ?
(Long silence.)
LE BARON – Eh bien… si ce que vous dites est vrai, mon père…
LE PRIEUR – Mettriez-vous ma parole en doute, messire ? Nous avons au prieuré, cachés comme il convient, les documents qui en attestent.
LE BARON – Les voies du Seigneur sont vraiment impénétrables. N’y aurait-il donc pas dans cette union l’accomplissement d’un geste divin ? Je ne saurais m’opposer à la volonté de Dieu.
RAOUL – Mon père !
LE BARON – Amène-moi cette jeune fille. Je veux la voir.


Scène 8
Le Baron – Raoul – Laïlie – Agnès – le Valet
LE VALET – Damoiselles, je vous prie de prendre siège. Monseigneur le baron Anquetil et son fils Raoul sont encore à la chapelle où ils achèvent leur dévotion. Ils ne vont point tarder.
(Il se retire.)
AGNÈS – Mon Dieu, j’ai peur.
LAÏLIE – Et moi donc !
AGNÈS – Toi, tu as quelque raison d’être là… mais pas moi. Je ne suis jamais entrée dans un château.
LAÏLIE – Moi non plus. Et rencontrer le baron d’Harcourt… je crois que je vais défaillir.
AGNÈS – Allons, courage. Tu n’as rien fait de mal. Regarde comme cette salle est grande ! On dirait une église.
LAÏLIE – Oui… et nous sommes là comme deux pauvres pécheresses qui attendent leur jugement.
AGNÈS – Chut ! On vient.
(Entrent le baron et Raoul.)
RAOUL – Laïlie… mon père, j’ai le plaisir de vous présenter Laïlie.
LAÏLIE (s’inclinant profondément) – Monseigneur…
LE BARON – Relevez-vous, damoiselle. (Il l’observe un instant.) Ainsi donc… vous êtes Laïlie.
LAÏLIE – Oui, Monseigneur.
LE BARON – Il semble, Laïlie, que vous occupiez beaucoup l’esprit de mon fils.
AGNÈS (à part) – Et aussi son cœur…
RAOUL – Mon père…
LE BARON – Laisse-moi parler, Raoul.
(À Laïlie.) On m’a dit que vous serviez les Frères de la Charité. C’est une sainte mais terrible mission.
LAÏLIE – Oui, Monseigneur. Je porte aux familles les nouvelles que nul ne souhaite entendre.
LE BARON – Rude office pour une jeune fille.
LAÏLIE – Quelqu’un doit le faire, Monseigneur.
LE BARON – Ce sont les sœurs bénédictines qui vous ont élevée ?
LAÏLIE – Elles m’ont appris à prier… et à lire un peu.
LE BARON – Hum… (Il la regarde avec attention.) Vous n’avez point l’air d’une intrigante.
AGNÈS – Oh ça non, Monseigneur !
LAÏLIE – Agnès !
LE BARON (souriant légèrement) – Et vous, vous êtes ?
AGNÈS – Agnès… son amie… et aujourd’hui son chaperon.
LE BARON – Voilà qui est bien.
(Il se tourne vers Raoul.) Mon fils, tu ne m’avais pas dit qu’elle avait les yeux si francs.
RAOUL – Ne vous avais-je pas dit qu’elle était digne de vous plaire ?
(Le baron réfléchit un instant.)
LE BARON – Les voies du Seigneur sont décidément parfois bien étranges. Je croyais devoir défendre l’honneur de ma maison… et voici que peut-être c’est Lui qui l’honore.
(À Laïlie.) Damoiselle, si mon fils vous aime comme il le prétend… et si vous l’aimez pareillement…
LAÏLIE – Monseigneur… je l’aime autant que l’on puisse aimer.
AGNÈS – Ah ça, je peux dire…
(Raoul lui prend doucement la main.)
LE BARON – Alors je ne saurais être celui qui s’opposera à votre bonheur. Vos fiançailles seront célébrées officiellement le vingt-quatre juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste.
RAOUL – Mon père !
LAÏLIE – Monseigneur… vous me comblez.
AGNÈS – Que Dieu vous bénisse, Monseigneur ! (Elle fond en larmes.)
LE BARON – Allons, ne pleurez pas déjà. Il y aura assez de larmes le jour où mon fils partira à la guerre.
(Il pose la main sur l’épaule de Raoul.) Pour l’heure, réjouissons-nous.
(Il sort.)




cent fois sur le métier...

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  • Grand Encrier Cosmique
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Re : L'eau et le feu
« Réponse #2 le: 21 Mars 2026 à 20:11:46 »
ACTE III

scène 1 1

Jehan, son père et sa mère
Dans l’atelier Grandgousier. Jehan est assis sur un cercueil, prostré.
LE PÈRE – Jehan, diantre, ça fait une heure que tu es prostré, assis là, marteau en main, sur le cercueil du père Hamel. Je te rappelle que c’est lui le mort, pas toi.
JEHAN – J’aimerais autant être à sa place.
LE PÈRE – Balivernes et coquecigrues ! Que me contes-tu là ?
JEHAN – N’as-tu pas entendu les cloches ?
LE PÈRE – Bien sûr que je les ai entendues.
JEHAN – Et tu sais ce que signifie ce tintamarre ?
LE PÈRE – Ce n’est pas la première fois qu’on entend les cloches, que je sache, surtout en ce moment.
JEHAN – Oui, d’habitude, c’est le glas. Là, c’était la volée, pas le glas.
LE PÈRE – Pour une fois ! Il y avait si longtemps que l’on n’avait entendu les cloches sonner la liesse.
JEHAN – Non, ces cloches sonnaient pour moi comme le glas.
LE PÈRE – Allons donc, mais pourquoi ?
JEHAN – Mon père, tu le sais ! Ne fais pas semblant d’ignorer mon destin.
LE PÈRE – Mais je ne fais semblant de rien. La vie continue, c’est tout.
JEHAN – Pas pour moi ! Les fiançailles de Laïlie avec le chevalier d’Harcourt ! Tu te rends compte ? Je n’ai plus qu’à mourir.
LE PÈRE – Ah, ça ne va pas recommencer ! Si j’avais dû mourir à chaque fois qu’une fille m’a quitté, l’atelier serait rempli de cercueils. (Il appelle.) Gillette ! Gillette !
GILLETTE (hors scène) – Oui ! Qu’est-ce qu’il y a ?
LE PÈRE – Il y a que notre fils veut mourir.
GILLETTE (elle entre sur scène) – Encore ! Mais pourquoi ?
LE PÈRE – C’est les cloches !
GILLETTE – Les cloches ! Comment ça, les cloches ? On les entend tout le temps. S’il fallait mourir à chaque fois que l’on entend les cloches.
LE PÈRE – Les cloches des fiançailles.
GILLETTE – Eh bien ça nous change du glas, non ?
JEHAN – Pour moi, c’est pareil.
LE PÈRE – C’est les fiançailles de Laïlie ! Avec le chevalier !
GILLETTE – Les fiançailles de Laïlie ! Avec le chevalier ?
Mais je croyais… (à Jehan) tu n’as donc point rendu visite au baron d’Harcourt !
JEHAN – Bien sûr que si !
GILLETTE – Et ?
LE PÈRE – Et voilà, les cloches.
JEHAN – Il m’avait promis qu’il s’opposerait à cette union.
GILLETTE – Qu’est-ce que ça signifie ? Ce n’est pas Dieu possible. Qui vous dit que ce sont les fiançailles de Laïlie ? Le baron d’Harcourt n’est point homme à dire blanc et à faire noir.
JEHAN – Mais je le tiens d’Agnès, sa meilleure amie. Il n’y a aucun doute.
LE PÈRE – C’est à n’y rien comprendre. À croire que Laïlie est une sorcière. Il ne faut pas oublier qu’elle a commerce avec les morts.
JEHAN – Mon père, tu t’égares. Je ne peux pas croire ça.
GILLETTE – Elle t’a bien ensorcelé, toi.
JEHAN – Ne dis pas ça !… C’est moi ! C’est moi qui l’aime. Rien d’autre.
LE PÈRE – « C’est moi qui l’aime » ! Aimer, ce n’est pas ça qui remplit l’atelier. En tout cas, pendant que tu pleurniches, elle va se pavaner dans un château.
JEHAN – Tais-toi ! (il crie) Mais tais-toi !
LE PÈRE – Ah ! Le voilà qui se réveille.
GILLETTE – Ton père a raison, Jehan. Ce n’est pas en te lamentant que tu vas la faire revenir.
JEHAN – Mais elle ne reviendra jamais. Que veux-tu que je fasse ? Que j’aille au château et que je leur demande d’annuler tout…
LE PÈRE – Ça m’étonnerait que ça marche.
Il faut être malin.
(Silence.)
JEHAN – C’est-à-dire ?
LE PÈRE – Le chevalier va partir.
JEHAN – Partir ?
LE PÈRE – Bien sûr. Tout le monde le sait. Le duc Guillaume rassemble ses hommes. Ils vont passer la mer pour aller se battre en Angleterre.
GILLETTE – Et un homme qui part à la guerre, ça laisse bien des choses derrière lui…
JEHAN – Et alors ?
LE PÈRE – Alors… une fille seule, sans son fiancé…
ça devient fragile.
JEHAN – Je ne comprends pas.
LE PÈRE – Allons, tu comprends très bien.
(Il s’approche de lui.)
Quelqu’un pourrait dire… que cette fille n’est pas aussi sage qu’on le croit. Quelqu’un qui pourrait être… toi, par exemple.
JEHAN – Non.
GILLETTE – Si.
JEHAN – Non, je ne ferai pas ça !
LE PÈRE – Et pourquoi pas ?
JEHAN – Parce que ce serait un mensonge, et un mensonge, c’est un péché.
LE PÈRE – Un péché ? Que recherches-tu ? Que désires-tu de toutes tes forces ? Ce qui serait péché, ce serait d’abandonner, de rester sans rien faire comme tu le fais, écrasé par ce que tu appelles ton destin. Voilà, c’est ça un péché.
GILLETTE – Les gens croient ce qu’on leur dit, Jehan.
Surtout quand ça les arrange.
JEHAN – Je ne veux pas salir son nom…
LE PÈRE – Son nom ? Et le nôtre, tu y penses ? (Il frappe du pied.) Un chevalier te la prend sous le nez, et toi tu devrais dire merci, faites donc, beau chevalier !
JEHAN – Elle ne m’appartient pas…
LE PÈRE – Ah ! Belle parole ! Alors, tu t’avoues déjà vaincu. Bravo !
(Silence lourd.)
GILLETTE – Écoute-moi, mon fils. (Plus douce.)
Tu ne lui ferais pas de mal ; au contraire, tu la sauverais.
JEHAN – Je la sauverais ?
GILLETTE – Mais bien sûr. Une orpheline et un chevalier, quel mariage veux-tu que cela fasse ? Elle ne sera jamais dans son monde. Alors qu’avec toi… ce serait pour son bien.
JEHAN – Mais elle va me haïr.
LE PÈRE – Elle finira par t’aimer.
(Il s’approche encore.)
Tu diras simplement qu’elle s’est donnée à toi. C’est d’ailleurs ce que pense déjà la plupart des gens.
(Silence.)
JEHAN – Tais-toi…
LE PÈRE – Et tout le monde te croira. Ce ne sera pas péché, personne ne t’en voudra.
GILLETTE – Une fille qui manque à sa promesse…
LE PÈRE – Le chevalier n’en voudra plus. Et cette fois, le baron la rejettera.
GILLETTE – Alors elle reviendra.
(Silence.)
JEHAN – Vous êtes des monstres…
LE PÈRE – Non, on veut t’aider. Tu es notre fils et tu es malheureux. C’est le monde qui est monstrueux.
(Il prend une bouteille.)
Tiens, bois un coup ! Ça aide à voir clair.
JEHAN – Je ne veux pas…
LE PÈRE – Mais bois !
(Jehan hésite… puis boit.)
GILLETTE – Voilà… c’est bien.
LE PÈRE – Alors ?
(Long silence.)
JEHAN – Si… si je dis cela… tout sera perdu pour elle.
LE PÈRE – Non. Tout sera perdu pour lui.
JEHAN – Et… elle reviendra ?
GILLETTE – Bien sûr.
LE PÈRE – Pour son plus grand bien.
(Silence. Jehan regarde le cercueil sous lui.)
JEHAN – Alors… je dirai ce qu’il faut dire.
GILLETTE – Mon fils…
LE PÈRE – C’est bien.
(Jehan boit encore.)
JEHAN – … Laïlie… Laïlie… pardon.
(Noir.)




Scène 2


le baron le Bailly
Sur la place publique. Le Bailly marche comme allant à ses affaires. Il est interpellé par le baron, lequel n’est pas encore sur scène.
LE BARON (hors scène) – Messire Bailly… messire !
(Le Bailly s’arrête et se retourne.)
LE BAILLY – Monseigneur !
LE BARON – Messire Bailly, pardonnez-moi de vous héler ainsi.
LE BAILLY – C’est toujours un honneur et un plaisir de partager votre conversation, mais en cette heure matinale, je me rends en cour de justice où l’on m’attend. Ne pouvons-nous remettre cet entretien ?
LE BARON – Messire, je suis moi-même appelé chez l’un de mes fermiers pour y régler quelque affaire ; je m’engage à ne point vous retenir longtemps. J’ai un souci de la plus haute importance dont il me faut vous parler d’urgence.
LE BAILLY – Eh bien, les parties attendront. Les soucis de monsieur le baron d’Harcourt ne sont-ils pas prioritaires ?
LE BARON – Je vous sais gré de votre courtoisie, messire Bailly.
LE BAILLY – Mais avant d’évoquer votre sujet, dites-moi si vous avez reçu quelque message de votre fils, le chevalier Raoul ?
LE BARON – Non point, mais je suis sûr qu’il nous reviendra glorieux de la terre des Angles. C’est précisément de lui dont il me faut vous entretenir, plus exactement de la jeune fille qu’il s’est promis d’épouser.
LE BAILLY – J’ai ouï dire que des fiançailles avaient été célébrées avant son départ avec une jeune orpheline. C’est là chose peu courante pour un chevalier de son rang. La nouvelle fait écho dans tout le duché.
LE BARON – Je me serais volontiers dressé contre le souhait de mon fils si je n’avais discerné dans ce projet d’union la volonté de Dieu.
LE BAILLY – La volonté de Dieu ! L’union d’un homme et d’une femme n’est-elle pas toujours l’accomplissement de la volonté divine ? Mais il faut admettre qu’élever une orpheline sans lignage au rang de votre maison ne peut que susciter l’étonnement.
LE BARON – Nous avons nos raisons que je ne puis vous livrer.
LE BAILLY – Je ne vous en fais pas demande, Monseigneur. Et si vous en veniez aux faits ?
LE BARON – N’est-ce point téméraire d’échanger en ce lieu ?
LE BAILLY – L’heure n’est point propice au passage. Nous pouvons causer sans crainte.
LE BARON – Soit. (Il hésite un instant.) Messire Bailly, il m’est revenu un bruit fâcheux… un bruit que je n’ose à peine répéter.
LE BAILLY – Les bruits, Monseigneur, sont monnaie courante et courent en tous sens comme des enfants mal élevés. Encore faut-il savoir lesquels méritent d’être entendus.
LE BARON – Celui-ci se fait, ma foi, par trop entendre. Il touche à l’honneur de ma maison. (Silence.) Il se dit… mon Dieu ! il se dit que la jeune Laïlie… celle que mon fils a promis d’épouser… et qui s’est solennellement engagée envers lui… se serait donnée à un autre.
LE BAILLY (se redressant légèrement) – Voilà qui est grave.
LE BARON – Plus que grave. Si cette faute est avérée, mon fils est déshonoré. Je veux savoir et, s’il le faut, je veux justice.
LE BAILLY – La justice, Monseigneur, ne se rend point sur de simples paroles. Il faut plainte et il faut preuves.
LE BAILLY – Une jeune fille sans lignage… élevée par charité… introduite dans une maison telle que la vôtre… ne fallait-il point s’attendre à ce que certains y voient matière à soupçon ? Et pire encore, ne pouvait-on craindre qu’elle-même délaisse sa vertu ?
LE BARON – La rumeur court dans la ville. Elle galope même. N’est-ce pas une preuve ?
LE BAILLY – La rumeur n’est rien.
LE BARON – Mais elle devient tout lorsqu’elle frappe une maison comme la nôtre.
LE BAILLY – Monseigneur, me permettriez-vous de vous parler sans détour ?
LE BARON – J’allais vous en prier, messire Bailly.
LE BAILLY – Cette union… n’est guère du goût de tous.
LE BARON – Croyez-vous que je l’ignore ?
LE BARON – Messire Bailly, croyez-vous en cette rumeur ?
LE BAILLY – Je crois surtout que le peuple croit volontiers au pire. Et que, dans ces affaires, l’honneur d’une femme est chose fragile.
LE BARON – Que dit la loi ?
LE BAILLY – La loi dit qu’en fiançailles, la parole donnée engage l’âme et que celle qui y manque doit répondre de son acte.
LE BARON – Alors… il faut instruire.
LE BAILLY – Il nous faut informer, entendre la jeune fille.
LE BARON – Si les faits sont avérés… les fiançailles seront rompues. Et mon fils sera lavé de tout soupçon.
LE BAILLY – Ainsi que votre maison.
LE BARON – Faites ce qui doit être fait. Je veux que la vérité soit dite.
LE BAILLY – Elle le sera. Et si cette fille est coupable… elle sera jugée.

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Scène 3

Le sergent, le bailli, le prieur, Laïlie, la lavandière

la scène se déroule sur la place publique il s’agit de la même place qui a vu l’entretien entre ACTE III
LE SERGENT – Oyez, oyez, braves gens de Brionne et d’alentour. En ce jour de grâce du vingt et unième jour de juin, en l’an de Notre Seigneur mil soixante-six, soyez témoins du procès tenu devant Dieu et devant les hommes, d’Aïlie, orpheline et sans époux, appelée à répondre d’un grave manquement à la promesse d’alliance qu’elle forma, voilà deux années, devant Dieu et devant témoins, envers l’estimable et pieux chevalier Raoul d’Harcourt, parti chevaucher et guerroyer aux côtés de notre seigneur et duc Guillaume de Normandie, de l’autre côté de la mer, sur la terre des Angles.
LE BAILLI – Garde, faites entrer l’accusée.
(Entre, encadrée de deux hommes en armes, une jeune femme en robe de bure, tête nue, les cheveux longs.)
LE BAILLI – Tu es bien Laïlie, orpheline et sans époux ?
LAÏLIE – Oui.
LE BAILLI – Réponds comme il sied : « Oui Monseigneur le Bailli » ! Tu es bien Aïlie ?
LAÏLIE – Oui, Monseigneur le Bailli.
LE BAILLI – Est-il vrai que tu t’es engagée devant Dieu, le jour de la saint Jean-Baptiste, le 24 juin de l’an de grâce 1064, à te donner corps et âme au chevalier Raoul d’Harcourt et à porter sa descendance ?
LAÏLIE – Cela est vrai et je m’y engagerais tout autant s’il me le redemandait.
LE BAILLI – Sais-tu pourquoi tu as été mandée devant cette cour ?
LAÏLIE – Pour répondre d’une faute que je n’ai point commise.
LE BAILLI – Cela, ce sera à nous — ou à Dieu — d’en décider. Sergent, prononce la clameur.
LE SERGENT – Qu’il soit su de tous, présents et à venir, que Laïlie, fille sans père, sans mère et sans maison pour la défendre, promise par alliance au noble chevalier Raoul d’Harcourt, aujourd’hui absent pour le service des armes et de Dieu, est appelée devant la cour pour répondre d’un grave manquement.
Car il est dit — et cela se dit depuis des semaines — non point en un lieu clos, mais sur les chemins, aux fontaines, au lavoir, aux seuils des maisons, que ladite Laïlie a oublié le serment qu’elle avait juré, méprisé l’anneau reçu, et livré sa chair à un autre homme tandis que son promis risquait sa vie au-delà des mers.
Il est dit qu’on l’a vue sortir de nuit, qu’elle s’est tenue en des lieux où une femme promise n’a point à se rendre. Et si nul ici ne prétend avoir vu l’acte lui-même — car le péché se cache — la rumeur, elle, est constante, persistante et lourde.
En rompant la promesse jurée, Laïlie n’a pas seulement offensé son promis, elle a troublé l’ordre de la communauté et souillé l’alliance que Dieu avait scellée. Aussi est-elle sommée de répondre devant cette cour : a-t-elle forniqué, oui ou non ? A-t-elle trahi la promesse faite, oui ou non ?
Et puisque les hommes ne peuvent sonder le secret des corps ni des cœurs, si elle nie, qu’elle se soumette à l’épreuve par laquelle Dieu juge lorsque le doute envahit l’esprit de l’homme. Telle est l’accusation portée devant la cour de Brionne.
LAÏLIE – Mensonge ! Tout ceci n’est que mensonge destiné à ruiner mon honneur et ma réputation.
LE BAILLI – Femme, tais-toi et n’ajoute pas le scandale au parjure. Il y a des témoins.
LAÏLIE – Ce sont de faux témoins car il ne peut y avoir témoins de ce qui n’a pas eu lieu. Ma vertu comme mon corps sont demeurés intègres.
LE BAILLI – Sergent, faites venir le témoin.
LE SERGENT – Le témoin, Monseigneur, le témoin, c’est une femme, une lavandière…
LE BAILLI – Fragilitas sexus ! Frère Prieur, acceptons-nous ce témoignage ? Que dit le droit en la matière ?
LE PRIEUR – Certes, le témoignage du sexe faible vaut la moitié de celui d’un homme, sauf…
LE BAILLI – Sauf quoi, Frère Prieur ?
LE PRIEUR – Sauf dans les affaires de femmes, notamment celles touchant à leur virginité.
LE BAILLI – Voilà qui tombe à point nommé. Nous allons donc l’entendre.
 le baron et le bailli
 LA LAVANDIÈRE – (Manifestement vulgaire. Elle parle fort, sans gêne. Au sergent qui la tire par le bras.) Touche-moi pas, toi ! Bas les pattes !
LE BAILLI – Qui es-tu et que fais-tu dans la vie ?
LA LAVANDIÈRE – Je m’appelle Margoton Laproprette et je suis lavandière, Monseigneur.
LE BAILLI – Il paraît que tu aurais entendu des choses…
LA LAVANDIÈRE – Ah ça, pour sûr, j’en ai entendu, des choses. Même que vous ne me croiriez pas.
LE BAILLI – Mais on ne demande qu’à te croire. Qu’est-ce que tu as entendu qui pourrait nous intéresser ?
LA LAVANDIÈRE – Moi, j’suis pas venue ici pour mentir, hein. Je lave au lavoir de la Risle en amont du petit pont parce qu’après, c’est là que se déversent les cabinets et les seaux d’aisance.
Et tous les trucs, si vous voyez ce que je veux dire… alors vous comprenez pour le linge… ça ne le fait pas trop.
LE BAILLI – (énervé) Nous voyons, nous voyons… mais toi, qu’est-ce que tu as vu ?
LA LAVANDIÈRE – J’ai pas d’instruction mais j’ai des oreilles, et elles traînent là où les grands mots ne vont jamais. J’lave à la rivière, moi, et la rivière, elle entend tout. Les hommes parlent parce qu’ils croient qu’l’eau emporte les paroles. Mais non, les paroles, elles restent dans le linge.
C’était l’autre soir, au tombant du jour. Y avait le Grandgousier, vous savez bien, celui qui traîne toujours ses bottes trop près des jupes. Il avait bu, comme souvent, et quand il boit, sa langue devient plus longue que son honneur. Il riait, il se vantait, il racontait qu’y en avait une qui faisait la sainte en plein jour et la douce en cachette.
Il a dit son nom. Il a dit : « Laïlie. » Il a dit qu’elle était pas faite en bois, qu’elle avait le sang chaud… Il a dit qu’un serment, ça brûle moins fort quand personne ne regarde. Et puis après, les autres ont ri. Ils ont ri comme on rit quand on pense que c’est vrai. Voilà ce que j’sais. Moi, j’lave le linge sale des autres, mais c’est pas moi qui le salis.
LE BAILLI – Margoton Laproprette, la cour te remercie de cette contribution décisive à la manifestation de la vérité.
(Se tournant vers Laïlie)
Te faudra-t-il encore contester l’évidence, pauvre pécheresse ? Ne crois-tu pas qu’il serait préférable au salut de ton âme de reconnaître ta faute et de solliciter le pardon du Tout-Puissant ? Il y a plus de grandeur dans la reconnaissance du péché que dans la vertu usurpée.
LAÏLIE – Je ne crains pas de le proclamer devant Dieu, haut et fort : je suis innocente et si usurpation il y a, ce sont mes accusateurs qui s’en rendent coupables.
LE BAILLI – Silence. La parole est au Frère Prieur qui va nous livrer le message de la très Sainte Église. Frère Prieur, la cour vous écoute.
(Le Prieur s’avance lentement. Il joint les mains. Sa voix est calme, posée, sans colère.)
LE PRIEUR – Monseigneur le Bailli, et vous, noble assemblée, la parole que j’apporte n’est ni celle de l’accusation, ni celle de la défense, mais celle de l’Église qui veille à ce que le nom de Dieu ne soit pas invoqué à la légère. Dois-je vous rappeler que la rumeur n’est pas la vérité ?
Il a été rapporté ici des paroles proférées dans l’ivresse et la vantardise. Or ne sait-on point que la langue, cet organe merveilleux donné par Dieu, peut être pervertie par le démon ? L’Église enseigne que la langue de l’homme est l’outil du mensonge autant que celui de la vérité. Quel crédit accorder à la rumeur, ce serpent qui rampe dans nos cerveaux et nos cœurs pour aller mordre et ronger nos âmes ?
« Nous avons entendu dire », « on raconte que »… Mais nul ici n’a dit : « j’ai vu, de mes yeux vu le péché ». La jeune femme que voici est orpheline. Elle n’a ni père pour répondre pour elle, ni maison pour couvrir son honneur. Son seul rempart est sa parole, et sa seule richesse sa réputation.
Lorsque le doute plane comme l’oiseau de proie dans l’esprit des juges, il revient à Dieu de distinguer de son doigt divin le vrai du faux. Voilà pourquoi je suggère de laisser au Tout-Puissant le soin de porter la lumière sur ce mystère que la faiblesse de notre esprit ne parvient pas à dissiper. Seule l’ordalie du feu saura réduire cette brume qui encombre nos esprits.
Je propose donc de soumettre la damoiselle Aïlie à l’ordalie du feu, à moins qu’elle ne préfère celle de l’eau qui n’est pas moins efficace lorsqu’il s’agit de faire jaillir la vérité du magma enchevêtré des réalités humaines.
LE BAILLI – (à Laïlie)
Tu as entendu la parole de l’Église, notre sainte et vénérée mère. Du feu ou de l’eau, il t’appartient de nous dire où va ta préférence.
LAÏLIE – Je ne suis guère instruite des choses de la loi. Je ne suis qu’une orpheline et n’ai point reçu d’enseignement de notre sainte et vénérée mère l’Église. Je ne saurais donc choisir entre l’un et l’autre des plats qu’on me propose. Mais je tiens tout comme vous à ce que ma vérité soit dite et revendiquée. S’il existe un moyen de la convoquer, alors je m’y prêterai de bonne grâce.
LE BAILLI – On voit bien, malheureuse, que tu ignores le mécanisme de l’ordalie.
LAÏLIE – On m’a dit qu’il s’agissait d’un chemin tracé par Dieu pour accéder à la vérité. Je suis prête à l’emprunter.
LE BAILLI – Sais-tu qu’il s’agit d’un chemin de douleur ?
LAÏLIE – Comment Dieu pourrait-il m’imposer un chemin de douleur pour révéler au monde une vérité qui n’est autre que la sienne ?
LE BAILLI – Ce n’est pas Dieu qui t’inflige la douleur, mais le démon. Dieu n’est que bonté et c’est par sa grâce que tu seras innocentée si tel doit être son dessein.
LAÏLIE – Comment se peut-il ?
LE BAILLI – C’est très simple : durant les trois jours à venir, tu prieras et jeûneras pour préparer ton âme au jugement de Dieu. À l’échéance, ainsi purifiée, tu reviendras en ce lieu. Le sergent ici présent mettra au feu l’épée que voici et la fera rougir. Il t’appartiendra alors de la saisir à mains nues et de la porter sans la lâcher sur une distance de dix pas.
LAÏLIE – Mais je vais me brûler atrocement !
LE BAILLI – Bien sûr, c’est le but !
LAÏLIE – Pourquoi ? C’est folie !
LE BAILLI – Dans trois jours, nous examinerons tes mains et si les brûlures ne sont pas infectées, c’est que tu auras été protégée par Dieu. Cela signera ton innocence. Le Seigneur tout-puissant place sous sa protection les purs et les innocents.
LAÏLIE – Et l’ordalie par l’eau ?
LE SERGENT – C’est ma préférée.
LE BAILLI – Alors explique-lui.
LE SERGENT – On te lie les bras et les jambes comme on ferait d’un fagot et, plouf, on te jette dans la rivière, au plus profond.
LAÏLIE – Mais je vais y être engloutie…
LE BAILLI – Pas forcément. Il en est que l’eau refuse, et ce sont les coupables !
LAÏLIE – Comment pourrais-je être coupable si l’eau ne veut pas de moi et si je suis sauvée ?
LE BAILLI – Le Frère Prieur va t’éclairer.
LE PRIEUR – L’eau n’est-elle pas l’élément sacré par lequel la grâce de Dieu t’a sauvée des ténèbres infernales ? Tout orpheline que tu es, tu es fille de Dieu par le baptême, et c’est l’eau que tu as reçue qui a fait de toi un être nouveau, une enfant de Dieu. Aussi, si l’eau ne t’accepte pas en son sein, si elle te rejette, c’est que Dieu lui-même te rejette.
LAÏLIE – Dois-je comprendre que si je ne sombre pas dans les profondeurs de la rivière et si je flotte à sa surface, je suis condamnée ?
LE PRIEUR – Exactement. Condamnée et damnée, oui.
LAÏLIE – C’est atroce. Et si je sombre, je suis sauvée, mais je meurs…
LE BAILLI – Non point, car le sergent ici présent ira te quérir avant que la mort ne te saisisse. Et s’il n’y parvenait pas, c’est que Dieu l’aura voulu ainsi et qu’en tout état de cause, ton âme sera sauvée. N’est-ce pas là l’essentiel ?
LAÏLIE – Si, si, bien sûr…
LE BAILLI – Alors, maintenant que te voici instruite, que choisis-tu : l’eau ou le feu ? Sais-tu que c’est un privilège que t’accorde notre justice ? Choisir l’ordalie par le canal de laquelle se manifestera le jugement de Dieu est un effet singulier de la coutume de Brionne. C’est parce que tu as été promise à un chevalier que ce choix t’est accordé.
LAÏLIE – (s’avançant d’un pas)
Seigneurs,
Père,
et vous tous qui m’accusez,
Je mesure l’honneur qui m’est ainsi consenti de pouvoir choisir l’épreuve qui risque de me conduire à ma fin, mais je supplie Dieu et votre justice de m’écouter une dernière fois avant de m’exposer aux brûlures du feu ou aux abysses de la rivière.
J’ai entendu les paroles qui ont été dites sur mon nom. Elles m’ont frappée comme un vent mauvais, car elles ne reposent ni sur un fait, ni sur un aveu, mais sur des souffles et des regards jaloux. Je nie ce dont on m’accuse. Je le nie devant vous et je le nie devant Dieu. Je n’ai point forniqué. Je n’ai point trahi l’alliance reçue. Je n’ai point livré ma chair à un homme, quel qu’il soit, ni de jour ni de nuit, ni en secret ni en silence.
Ce que l’on appelle ici rumeur n’est qu’une parole sans visage, qui passe de bouche en bouche et grandit à mesure qu’elle s’éloigne de la vérité. Je revendique ce que je suis : je suis vierge, comme je l’étais lorsque l’anneau m’a été donné. Je suis pieuse, comme les religieuses auxquelles j’ai été confiée m’ont appris à l’être depuis l’enfance. Je prie, je jeûne, et je n’ai jamais pris la nuit pour complice.
Mon cœur n’a qu’un nom, et il n’en a jamais aimé d’autre. Celui à qui j’ai été promise est parti servir Dieu par les armes et pendant son absence je n’ai servi que son souvenir. Je m’étonne, seigneurs, qu’on donne corps à des paroles sans preuve et qu’on fasse d’une jeune fille le réceptacle de toutes les imaginations des hommes. Je ne demande ni faveur ni pitié, mais que la vérité soit regardée en face. Et si mes paroles ne suffisent pas, alors que Dieu entende mon serment, car Lui sait et ne me trahira point.
LE PRIEUR – Ce sont là paroles de femme. Sans doute, la rumeur n’est-elle point une accusatrice fiable, mais elle a suffisamment de pertinence pour instiller le doute et, dans nos villages, il n’est honneur ni réputation qui ne s’en trouve altérée. L’ordalie viendra laver cette salissure.
LE BAILLI – Si réellement tu es innocente des perversions dont on t’accuse, l’épreuve que tu vas affronter scellera plus fort ton union avec le chevalier d’Harcourt. Au cas contraire, nous l’aurons préservé, lui, sa maison et sa descendance de l’opprobre auxquelles ne saurait être exposé un homme de son rang. Pour la dernière fois, dis-nous ton choix : l’eau ou le feu ?
LAÏLIE – Vous me demandez de choisir entre la mort… ou la mort. Quoi qu’il en soit, cela ne vaut-il pas mieux que le déshonneur ? Je choisis… l’ordalie de l’eau.
LE SERGENT – Excellent choix !
LE BAILLI – Le sergent fera donc son office.

Scène 2


JEHAN – ( seul Sur la place publique, seul.)
Mon Dieu, qu’ai-je fait ? Qu’ai-je fait, Mon Dieu !
Je voulais seulement l’aimer un petit peu,
À défaut d’être aimé tout simplement l’aimer.
Mon Dieu, qu’ai-je fait ? Je n’ai fait que semer
La honte et déshonneur. Je t’aimais tant, Laïlie
Et je suis devenu celui qui t’a salie.
Comme un pauvre qui veut ce qu’il ne peut atteindre
Comme l’enfant voulant ce qu’il lui faudrait craindre,
Je l’ai désirée fort, jamais ne l’ai touchée,
Je voulais lui parler non pas l’effaroucher.
Quand elle disait non, je ne voulais l’entendre
Et à gagner son cœur, n’ai cessé de prétendre.
Quand elle disait non, je ne voulais la croire.
C’est ainsi que mon âme est devenue très noire.
Mais pourquoi notre cœur devient-il aussi laid,
Quand il n’est pas choisi ou lorsque l’on déplaît ?
N’y a-t-il que l’amour qui puisse rendre beau,
Qui rende l’âme pure et satine la peau ?
Elle aimait un autre homme et moi j’étais jaloux.
La haine au fond de moi s’est plantée comme un clou,
Comme le clou du cercueil où pourrit mon amour.
Elle me disait non et moi je restais sourd.
Je ne lui ai rien pris, ni baisers ni caresses,
Ni même dérobé de ses gestes qui laissent
La fugace impression d’avoir été heureux.
N’étant pas chevalier, je ne suis valeureux
Par lance ni épée. Je ne suis qu’un vilain,
Un modeste artisan mais honnête et malin,
Capable de donner du bonheur à sa femme ;
Et pourtant j’ai commis péché que le ciel blâme.
J’ai nourri le serpent de l’odieuse rumeur,
Des pires infamies me faisant le semeur
En vomissant l’horreur sur sa pure innocence,
En l’accusant de faits que punit la décence.
Oh ma douce Laïlie, mon aube, ma beauté,
Les jambes et les bras ils vont te ligoter,
Puis ils vont te jeter en ta douce rivière
Où le courant gémit tes chansons de naguère
Et l’eau va t’engloutir, toi qui n’as pas failli.
Que cesse le remords dont je suis assailli.
Je ne peux pas laisser commettre l’injustice,
Laisser grandir ce mal que chaque jour je tisse.
Qu’importe que mon père à l’enfer me condamne.
Je ne puis supporter cette douleur insane.
Je vais tout révéler et demander pitié
Pour des foudres d’en haut, ne pas être châtié.
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Scène 4


Laïlie, le sergent, un garde, le bailli, le prieur, Jehan

(Au bord de la rivière. Laïlie est liée poignets et chevilles par le sergent.)
LE BAILLI – Voici venu le jour de la vérité.
LE PRIEUR – Mon enfant, le moment est venu de faire confiance à Dieu qui, lui seul, connaît cette vérité.
LAÏLIE – Moi aussi, je la connais et peut-être quelqu’un d’autre que Dieu encore…
LE BAILLI – Mes braves, faites votre travail.
LE PRIEUR – Un instant ! (Il fait le signe de croix sur elle.)
(Le sergent et le garde prennent Laïlie et s’approchent de la rivière.)
JEHAN – Laissez-moi passer ! J’ai des choses à dire ! Des choses importantes ! Laissez-moi parler !
LE BAILLI – Quel est cet homme ? Vilain, qui te permet de troubler ainsi l’œuvre de justice ?
JEHAN – Je suis Jehan Grandgousier, fils de Thomas Grandgousier, charpentier de mon état et grand buveur devant l’Éternel. Que Dieu ait pitié de moi car j’ai péché… Par la Passion du Christ, j’ai des choses à dire et à confesser, des choses qui brûlent plus fort que le feu.
LE BAILLI – Parle.
JEHAN – Je suis celui par qui le scandale est arrivé, celui par qui la langue s’est faite serpent.
Je suis venu demander pardon et supplier qu’on m’arrache à l’enfer.
LE PRIEUR – Et pourquoi irais-tu en enfer ?
JEHAN – Parce que j’ai menti. Parce que j’ai sali une innocente,
Parce que j’ai fait passer la vantardise avant la vérité
Et l’envie avant la crainte de Dieu.
Que Dieu ait pitié de moi.
(Il désigne Laïlie.)
C’est moi qui ai nourri la rumeur.
Moi qui ai parlé au lavoir.
Moi qui ai laissé croire…
Moi qui ai dit ce qui n’était pas.
Je n’ai jamais touché cette fille. Jamais.
Je l’ai désirée, oui. Je l’ai convoitée. Je lui ai parlé.
Elle m’a repoussé et quand j’ai su qu’elle était promise à un chevalier,
Qu’elle s’élevait là où moi je restais, alors mon cœur s’est fendu.
J’ai voulu la salir pour qu’elle tombe. J’ai voulu qu’on ne la regarde plus
Comme on regarde une femme pure, mais comme on regarde une fautive.
Je n’ai rien fait de son corps. Mais j’ai violé son nom.
(Il sanglote.)
Depuis, je ne dors plus. Je vois l’enfer chaque nuit.
Je ne veux pas comparaître devant Dieu
Avec ce mensonge encore sur l’âme.
Je demande justice sur moi.
LE PRIEUR – Voilà une confession qui n’a pas été arrachée par la douleur du corps, mais par la crainte de Dieu. Et la crainte de Dieu est le pilier de la sagesse.
LE BAILLI – Tu avoues donc avoir menti devant les hommes et troublé l’ordre de la communauté ?
JEHAN – Oui, Monseigneur, et je suis prêt à porter la peine que vous jugerez juste.
LE BAILLI – (regardant Laïlie)
La rumeur est levée, mais le scandale, lui, demeure. Laïlie, orpheline et promise, la cour reconnaît que tu n’as point fauté de chair. Tu es relevée de l’ordalie. Mais qu’il soit su de tous que la justice des hommes ne rend jamais intact ce que la rumeur a souillé. Tu es innocente devant Dieu, mais marquée aux yeux des hommes.
LE PRIEUR – Que cette femme soit placée sous la protection de l’Église jusqu’au retour de son promis.
LE BAILLI – Quant à toi, Jehan Grandgousier, tu feras pénitence publique…
(peine conservée intégralement)
JEHAN – (s’agenouillant) Damoiselle Laïlie, je te supplie de m’accorder ton pardon…
LAÏLIE – Jehan,
tu demandes mon pardon comme tu demanderais l’aumône…
Mais ce que tu m’as dérobé, tu ne peux me le rendre…
Tu as souillé ma réputation et, si la justice m’est aujourd’hui rendue, dans la mémoire des hommes restera la fumée de tes mensonges… Peut-être viendra le pardon… si Dieu m’en donne la force.Jehan,
tu demandes mon pardon comme tu demanderais l’aumône à la sortie de la messe. Mais ce que tu m’as dérobé, tu ne peux me le rendre par un agenouillement et une supplication.
Tu as souillé ma réputation et si la justice m’est aujourd’hui rendue, dans la mémoire des hommes restera la fumée de tes mensonges. La femme que je suis ne sera jamais totalement débarrassé des salissures que tu as répondues. Les blessures à l’honneur sont parfois plus profondes que les blessures à la chair et seul le temps permet la cicatrice. Alors avec elle, peut-être viendra le pardon… si Dieu m’en donne la force car, si j’en crois ce qui m’a été enseigné en ce jour, c’est à Dieu que revient le dernier mot .

________________________________________
FIN
« Modifié: 28 Mars 2026 à 20:29:44 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

Hors ligne XB2000

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    • Texte mi-long » Bestia ex machina : La Bête de l'évènement
Re : L'eau et le feu
« Réponse #3 le: 28 Mars 2026 à 18:56:35 »
Bonjour Hellian, j'ai apprécié cette version étoffé et j'ai trouvé le chevalier touchant.

Dans la dernière phrase il manque le "Peut" de "Peut-être".

Hors ligne HELLIAN

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  • Messages: 1 236
Re : L'eau et le feu
« Réponse #4 le: 28 Mars 2026 à 20:15:38 »
XB2000,

Je tiens tout d'abord à saluer ton courage d'avoir lu l'entièreté de cette pièce. Je te confierai que je voyais passer les jours avec la sensation qu'elle ne serait pas lue. Et bien, je me trompais ! Soit donc chaleureusement remercié pour ton aimable commentaire. Il est vrai que c'est un peu un morceau de bravoure. Il faut donc être brave pour s'y aventurer…

J'aurais souhaité apporter un peu de relief aux actes deux et trois, comme je l'ai fait pour le premier en mettant en gras le nom des personnages et en italique les didascalies, mais, je dois dire que j'ai laissé tomber après avoir passé 1h30 sur la première partie…
« Modifié: 28 Mars 2026 à 20:39:13 par HELLIAN »
cent fois sur le métier...

 


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