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Auteur Sujet: Les Fleurs de Soufre  (Lu 250 fois)

Hors ligne SiriusBL

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Les Fleurs de Soufre
« le: 15 Mars 2026 à 17:12:32 »
Les Fleurs de soufre

18 juin 1857   

On dit souvent que les derniers instants avant la mort sont comme traversés d’un éclair, qui en un temps infiniment court renvoie à une vie infiniment riche. Ce moment de rupture avec le monde inspire autant qu’il effraie, car c’est un éclair, qui éteint toute lumière. Quand je vis cet homme monter à l’échafaud, pas un seul instant je ne le vis hésiter. Sa démarche, son sourire en coin, on aurait dit qu’il allait s’élever, pas retourner à la terre. Comme à la limite entre deux passages, dont il se joue éperdument des conséquences, peut-être convaincu que cet éclair le mènera là où ses pas ne purent le faire. Juste avant de disparaître, il profita de la déliaison de ses mains et jeta un papier à la foule. Il cria cette phrase : - “À celui qui saura lire, la rich—” et sa voix fut coupée.
   Pas un bruit n’accompagna cette exécution, et après quelque temps je vis que personne ne semblait réellement intrigué par ce petit billet, qu’il nous avait spectaculairement légué. Quoique nous fussions une dizaine à rester observer le funeste corps sans vie, je m’emparai le premier, un peu honteux, de ce papier souillé par la terre. Après avoir couru chez moi, je le dépliai, et, je restai décontenancé… Il n’y avait rien dessus. Pas une lettre, pas un chiffre. J’avais d’abord pensé à une farce, la folie d’un mourant qui ne léguait rien d’autre qu’un mystère vide, loin de tout sens. En plus de n’avoir aucun usage, ce papier sentait comme une affreuse exhalaison de soufre et d'œuf pourri. À cet instant, je laissai la fatigue et le souvenir de ce sourire narquois m’emporter pour la nuit.
Au petit matin, la cloche du beffroi sonnait le départ d’une nouvelle journée. Mon logis, de modeste envergure, empestait cette satanée odeur de mort, comme si ce papier contenait l’âme du défunt revenue me hanter. J’ouvris ma seule lucarne et filai vers mon secteur. Ce jour-là, j’étais seul. Ils ordonnèrent que l’on s’enfonce dans le ventre de la carrière. Sans être affecté par l’annonce de mon expédition solitaire, j’avais préparé le paquetage, prêt à user de ma force pour quelques kilos de bauxite. Tout fut plus long, plus dur sans l’aide de l’usuel compagnon avec lequel on balise l’avancée au cœur de ce cauchemar rouge. Je rentrai au crépuscule, muni de mes quelques sous, le sentiment d’une journée accomplie avec dignité.
L’odeur était devenue insoutenable. Je songeai longuement à m’en débarrasser. Un nouvel échec. Quel espoir cet homme avait-il nourri en moi avec ces paroles, cette “richesse”, qui fut son dernier mot sur cette terre ? Un éclair embrasa le ciel, et je dus fermer la lucarne, par peur d’être à mon tour la cible de cette magie des cieux.
Tout d’un coup, l’odeur avait disparu. Ou l’avait-elle vraiment ? En approchant le papier de mes naseaux, je la sentis, légère, presque supportable. Mon esprit prit conscience ce soir-là du véritable indice laissé par cet homme dans ses derniers instants. Cette odeur de soufre, c’est celle qui agresse et aliène les hommes lors de leurs premiers jours à la mine. Comment n’avais-je pas fait le lien le premier soir ? Je crois que c’est l’habitude. En ce sens qu’entre mon logis et la mine, c’est le passage de l’enfer à la terre. L’arrivée de cette odeur sous mon toit m’indiquait qu’il y avait quelque chose à chercher ailleurs. Toutes ces conjectures me parurent ce soir-là comme des résidus d’espoir, celui de quitter un jour la mine et d’arriver à oublier la pestilence de ces lieux maudits.
Le jour qui suivit, je n’avais plus qu’une seule idée en tête. Trouver la mine liée à ce petit billet. Si tant est qu’une telle mine existât, aucun indice ne s’offrait à moi. Le seul homme qui avait pu m’aiguiller était mort depuis des jours déjà. Ce mois de mai fut chaud, clairsemé de rares averses qui rendirent le travail à la mine encore plus pénible, mais ma curiosité me porta à explorer. À chaque répit, j’observai et mémorisai les différents lieux où s'étendait la carrière, jusqu’aux confins du village et de son bois.
Le 29 mai au matin, je m’étais levé une heure avant le début des extractions. Cet effort physique avait été motivé par des on-dits, une rumeur qui semblait enfler parmi les mineurs. Un des porions avait signalé l’interdiction d’accès à une mine, celle située précisément à la limite de notre domaine d’extraction. Emporté par un curieux désir, las de ces semaines infructueuses dans mes tentatives, je pris la direction de ce lieu prohibé. Le soleil se levait à peine ; je me souviens de l’éclat qu’il infligea à ma rétine tandis que je cheminai en silence vers la mine sur toutes les lèvres.
Sur la route, je vis de nombreuses entrées que j’avais déjà explorées auparavant. Un sentiment de lucidité m’assaillit. Pourquoi ce papier me fit-il chercher le péril, à risquer d’être à nouveau désenchanté, face à la vague intuition, le minuscule espoir que cet homme avait lancé en moi ? Désabusé de ces folies, je décidai alors de rentrer. Un nouvel échec. Toutefois, celui-ci eût un goût amer. J’avais refusé ne-serait-ce que de voir. J’étais alors doublement aveugle. Ce jour-là, à la mine, fut plus qu’éprouvant : j’étais vaincu dans le corps et dans l’esprit.
Le lendemain, je me retrouvai à nouveau seul dans le secteur qu’on m’attribua. Par bonheur, le filon que je minai ce jour-là me permit de prendre congé à la fin de l’après-midi. Sur le chemin vers mon logis, j’entendis des voix d’enfants se réverbérer sur la place du village.
Lorsque je pénétrai le cénacle de ces jeunes brailleurs, je vis un homme, sa barbe rasait le sol, d’une blancheur surprenante et pourtant attendue sous un visage si vieux. Il trônait au-dessus des petits lurons joyeux, et semblait conter une histoire : “ ‘Voyez-donc mes enfants, c’qui compte, c’est d’toujours faire confiance à vot’ bonne fée …!” Les enfants riaient beaucoup, mais ses mots m’intriguèrent. Je me demandai quelle ballade pouvait bien mener à une telle conclusion. Alors, je m’assis auprès des marmots, et je laissai la voix du vieil homme m’emporter loin de la mine.
Il nous fit le récit d’un voyage qu’il avait accompli dans son enfance, et nous chantonna un air qui le suivait depuis lors. Cet air, nous dit-il, était celui d’un ange. Il décrivit un chœur de voix, féminines puis masculines, le battement de l’orchestre et les sentiments miraculeux qui l’assaillirent. Les seuls échos que j'eus en tête à cet instant furent les rares souvenirs de mes dimanches à l’église, moi aussi durant mon enfance.
Rentré à ma cabane, j’avais en tête des airs entendus çà et là, et sans m’en rendre compte j’avais commencé à chantonner à mon tour. Quelle contagion la voix de cet homme menait-elle ! Non pas seulement auprès des enfants avais-je pensé. Alors que j’écris maintenant plusieurs semaines après les évènements que je vous conte, ce maudit air m’accompagne toujours ! Peut-être avais-je besoin de vous contaminer à mon tour…
   J’étais tiraillé. Juin était venu, et le travail continuait inlassablement. Une chose avait changé. Chaque descente dans les mines était accompagnée d’un air qui obsédait alors mon esprit depuis des jours. Si agréable fut-il, il renvoyait en moi à des sentiments que j’avais laissés en échec. Des intentions que j’avais refusé de voir. Ma vision était comme bercée par cette musique qui subjuguait en moi toutes les velléités que je rejetais à ma vue.
   Incapable de dormir depuis plusieurs jours maintenant, j’avais décidé de prendre la plume. Nous voici au 18 juin 1857. Que ces mots soient lus ou non, sachez que j’ai fini la préparation de mon sac ! Je n’ai plus peur d'aller là-bas.  J’y vais avec la voix d’un ange à mes côtés !



21 juin 1857 (enfin, je crois..?)

   À deux doigts de lâcher prise. Voilà trois jours, je crois, que je déambule dans cette mine qui efface tous mes repères ! Je vais essayer de remettre de l’ordre dans ce barda. Au petit matin du 18 juin, j’avais scellé mon paquetage, prêt à prendre d’assaut la mine interdite. Je n’avais qu’un sentiment de certitude face à l’idée de rencontrer un nouvel échec, de ne rien trouver là-bas, surtout pas ce fameux trésor obsédant légué par cet homme.
   Mon escapade se fit cette fois sous une aube sombre, dont on aurait presque pu nier la présence de ce soleil éternel. Je n’avais l’impression de contempler que des ombres tout au long du chemin, comme agitées par des mains invisibles. Presque à la lisière du bois, l’accès à cette mine que la rumeur faisait maudite nécessita de gravir une paroi de terre encore fraîche.
   Arrivé devant la gueule du souterrain, mon sentiment était inouï. Jamais je n’avais été aussi décontenancé face à une mine, ce lieu que je côtoyais depuis ce qui me parut alors des siècles. Je crus apercevoir dans l’ouverture béante un escabeau de bois, si usé qu’on croirait qu’il avait été abandonné par les Romains ! D’un coup, je remarquai que mon esprit était parfaitement quiet. Cet air qui parcourait mes pensées avait comme fui devant ce seuil ténébreux. Cette quiétude n’indiquait rien d’avenant, mais je ne fléchis pas.
J’avais comme l’impression que le soleil refusait de se lever, et d’éclairer cette entrée prohibée à la venue de tout visiteur. Saisi par le calme olympien que semblait sanctuariser ce passage, je m’assis. Aucun bruit, aucune voix. Le silence le plus encourageant gagnait mon esprit, et paraissait annoncer une découverte étrange. En effet, comme toutes les autres entrées de souterrains miniers, celle-ci n’aurait dû qu'inspirer en moi le sentiment de l’habitude, de cet effort routinier rendant le labeur supportable. Mais là, j’avais définitivement l’intuition de tout découvrir à nouveau. J’allais y entrer non pas comme un mineur, mais bien comme l’humain, comme l’enfant qui rêvait jadis de voir des fées et de jouer avec les nains. Peut-être était-ce la porte vers l’enfer, ou alors un portail vers les merveilles du monde souterrain...
Alors, je descendis.
                                                                                                               
   





Hors ligne Cendres

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Re : Les Fleurs de Soufre
« Réponse #1 le: 17 Mars 2026 à 10:02:20 »
Merci pour le partage de ton récit. J'ai bien aimé le découvrir.

Tu nous racontes l'histoire d'un homme qui va s'engouffrer dans une mine pour espérer y trouver un fabuleux trésor.

Juste avant de disparaître, il profita de la déliaison de ses mains et jeta un papier à la foule. Il cria cette phrase : - “À celui qui saura lire, la rich—” et sa voix fut coupée.
Tu ne nous informes pas sur la méthode d'exécution, mais il n'arrive pas à finir sa phrase et il est tué net. C'est un peu étrange.
S'il est dans une guillotine, il se met à parler alors qu'il a la tête dedans ? S'il se fait décapiter, il a la tête sur le billot.
S'il est pendu, pareil...


Sinon pour le papier, il sent le soufre, donc il pense à la mine. Je trouve rapide sa conclusion. Je pensais que le billet allait être écrit au jus de citron et que le message allait apparaître comme ça.
Mais peut être que c'est pour nous indiquer qu'en fait il n'y en a pas de trésor. Car hormis ton personnage, tout le monde n'est pas intéressé par ce papier. Peut être que tout le monde sait que ce condamné est un menteur, et que la recherche de trésor du héros le conduit a sa mort ?
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne SiriusBL

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Re : Les Fleurs de Soufre
« Réponse #2 le: 17 Mars 2026 à 20:08:23 »
Bonsoir Cendres,

Merci beaucoup pour votre retour, c'est effectivement bien une petite histoire sur la recherche de quelque chose par un héros lui-même assez énigmatique.

En fait, j'ai volontairement laissé la méthode d'exécution libre à l'imagination du lecteur pour qu'il flotte entre ce mystère du papier et de la voix coupée sur le plan symbolique. Toutefois, j'avais en tête évidemment avec le mot "coupée" de faire plutôt référence à une mort par la guillotine. Mon propos reste cependant elliptique aussi volontairement et n'explicite pas le processus de mouvement entre le moment où ses mains sont déliées, et le moment où il arrive bien allongé sur le billot. Je comprends que cette ellipse puisse créer une petite confusion sur comment est-ce qu'il peut en effet crier dans cette position, mais c'est plutôt à figurer comme un dernier élan à l'image du mythe d'Olivier le Vasseur (dit "La Buse", le pirate qui inspire One Piece), qui au moment de son exécution jette son cryptogramme à la foule avec ces célèbres derniers mots « Mon trésor à qui saura le prendre ! ».
Rien de très réaliste mais c'est lié au caractère hybride un peu fantastique/surréaliste de l'histoire sur une chronologie décalée :)

En espérant que cela vous éclaire, bien à vous,
Sirius

 


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