Parapluie rouge sur l’eau verdâtre. Mare à canards, elle foisonne de rêves inavoués et d’une enfance désertée. Qu’a-t-il fallu, Marianne, pour que nos deux corps s’abandonnent à tout jamais ? L’ondée du matin est gratifiante, elle me soulage, me protège. Il ne fera pas froid, c’est typiquement une pluie de mars. Le printemps chante ici et là, déjà. Nous l’entendions dans le jardin de grand maman, coincés dans la véranda à faire nos devoirs. Le nez dans le cahier, nos yeux tendaient à se rencontrer. Sans jamais se croiser, nous avons passé notre vie ensemble. Métro bondé, archiviste m’a dit qu’il ne retrouverait pas la photo sépia de mon père en Algérie. Printemps, 1954, ça tire encore. Toujours le printemps, encore l’oiseau qui chante sur le nez du HLM. La voiture toussote, appel au patron, pas de travail. Arrêt de travail. J’ai remonté la pente pour rejoindre les enfants perdus. Je les ai longtemps confondus avec nous. La même silhouette, le même air craintif. On dirait deux biches slalomant les platanes. Il ne pleut plus. Je remonte la rue, je ne connais pas son nom, la Belgique me fait peur. Les maisons sont grises. Une dame coupe les cheveux d’un homme vieux, je les vois par la fenêtre. Le pont rouge me voit passer. Je rentre chez moi. J’embrasse les enfants que je n’ai pas. Je recréé un monde qui n’existe pas. Je regarde la télévision. Sans toi, Marianne.