Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

04 Mai 2026 à 16:52:55
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä

Auteur Sujet: Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä  (Lu 642 fois)

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
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Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« le: 25 Février 2026 à 14:35:30 »
ÄrchytÄs-Löhm – Homélie sous les Ärbres-Réglisse




   Laissez-moi vous conter ce matin doux-amer de ma vie, dont je ne compris la portée que bien plus tard.
   Il devait être environ six heures... et une aurore bénie.
   Je marchai, humble, coeur léger, sur le chemin des Pierres-Chuchotées qui mène jusqu’au bosquet de Pélöniösh.
   L’air respirait doucement. Chacun des souffles du monde semblait chercher à me saluer.
   Le ciel m’aimait, et je me laissais aimer.
   La terre m’adorait, et je m’abandonnais à sa délicatesse.
   Au fil de mes pas, la paix faisait son nid ici et là.
   Tout me semblait offert, simple, parfaitement à sa place.
   Dans ce velours d’aube, je me laissais flotter - presque avec excès.
   À certains instants, j’avais l’impression que la fusion m’enlaçait, que je pouvais sentir ses bras - ces suspensions du réel où la frontière entre mon corps et l’immensité devenait poreuse, jusqu’à me sentir libellule pleine de couleurs spectaculaires.
   Ivres d’entrain, mes regards se mirent à voleter.
   Au firmament, des oiseaux multicolores traçaient de larges arabesques, laissant derrière eux des filaments d’arc-en-ciel. De part et d’autre du sentier, la lumière prismatique glissait sur les dahlias géants, sur les fleurs au trésor et, dans le lointain, les cimes mauves des jacarandas palpitaient comme des flammes tranquilles.
   Puis, sans aucun signe avant-coureur, quelque chose s’assombrit en moi.
   Une impression étrange me traversa : je… je me sentis soudain… invraisemblable.
   Oui, c’est cela. Invraisemblable - comme si ma propre existence avait glissé d’un souffle hors de son axe.
   Le paysage demeurait paradisiaque, presque archangélique. Et pourtant, une dissonance sourde s’insinua dans mes fibres, lente comme une coulée d’encre dans de l’eau claire. Le monde n’avait pas changé, mais il me paraissait soudain inhabité.    
   Je ne percevais plus du vent que sa course sans but, de l’espace que son impassible outre-mesure. Tout ce qui m’avait semblé vivant quelques instants plus tôt n’était plus qu’un décor - splendide, mais creux, comme si quelqu’un avait retiré le cœur du monde.
   D’où venait cette mélancolie profonde ?
   Cette chape obsédante, tombée sur moi comme le souvenir d’un autre ciel - un ciel que je n’avais jamais vu, mais que mon âme semblait reconnaître.
   Rien, dans l’air limpide, n’appelait un tel tumulte intérieur.
   Rien - et pourtant tout se mit à vaciller.
   Je m’arrêtai, pris d’un vertige sans cause.
   Ma main chercha un appui.
   Je touchai un arbre proche, pour m’ancrer, pour vérifier que quelque chose tenait encore debout dans ce monde trop parfait, trop lisse pour être vrai.
   Et pourtant, l’écorce me parut étrangère, comme si elle hésitait à me reconnaître.
   Une vague de nausée remonta en moi, lente et sûre, comme une houle qui ne cherche plus de rivage.
   Et puis, je la sentis glisser dans mon esprit : cette ombre fine comme un trait d’encre, mais d’une ténacité affamée.
   Elle ne me voulait pas du mal.
   Elle me voulait… ailleurs.
   L’air perdit son ampleur. Mon souffle se contracta.
   Sur Ä‑ÄvÄshÄn‑Ä, le temps ne s’effilochait jamais. Nous vivions si longtemps que l’oubli de nous-mêmes finissait par nous tenir lieu de mémoire.
   Dans ce monde sans fin, les ombres de la vie ne portaient pas de nom.
   Et pourtant, là, dans l’écrin de mon esprit, un écho obscur s’érigea, lourd comme un verdict :
   « Assez. »
   Ce mot - simple, nu, implacable - résonna en moi comme un glas.
   Je sus alors que quelque chose venait de se fissurer.
   Pas en dehors.
   En moi.
   Ici, la seule fin digne, la seule échappée permise, était d’aller voir PerrÄmus Böömerang - le Clown de la GÄlÄxïe du Ä-Ä-Ä - dont le Show trivial et délirant avait déjà fait basculer plus d’un immortel dans une exaltation si vaste qu’elle les avait avalés.
   On disait que son rire n’était pas un son, mais une faille. Une joie si démesurée qu’elle devenait centrifuge, aspirante, capable d’arracher à chacun ce qui le tenait encore au monde.
   Je sentis mon cœur se gripper, d’un battement lourd, trop pâteux. Était-ce cela, avoir une idée noire ? Ce n’était pas un désir de disparaître. C’était l’appel d’un rire trop vaste pour un seul être. Un rire qui, disait-on, pouvait emporter jusqu’à la dernière étincelle de conscience.
   Je restai là à écouter cette ombre - comme on écoute une vérité qu’on ne veut pas encore comprendre. Elle n’était ni violente ni pressante. Juste… possible. Et cette simple possibilité suffisait à troubler ma promesse d’éternité.
   Tout cela avait eu lieu le jour de mes seize ans.
   Heureusement, je n’étais pas seul.
   Parvenu au bosquet de Pélöniösh, où les Ärbres-Réglisse tamisaient le soleil en nappes d’ambre, GÄbrielh ÄrchytÄs posa sa main sur mon épaule.
   Sa voix s’éleva - lente, profonde, polie par les Ères comme une pierre de mémoire :
   - Ne te laisse jamais séduire par PerrÄmus, DrÄgo. Son rire n’est qu’un gouffre déguisé en lumière. On n’y meurt pas : on s’y défait.
   Il marqua une pause, comme pour s’assurer que je l’écoutais vraiment.
   - L’ombre qui t’aguiche n’appelle pas sa farce, mais ta propre clarté.
   Ses paroles glissaient en moi comme une eau ancienne.
   Sa main serra un peu plus mon épaule.
   - N’oublie jamais ceci : sous ses grimaces éclatantes, PerrÄmus est fissuré. Ses blagues tonitruantes ne sont qu’un voile. Il rit pour ne pas entendre sa propre folie.
   Il détourna alors le regard, vers les Ärbres-Réglisse qui frémissaient.
   - Ceux qui s’approchent trop près de lui ne meurent pas… ils se diluent. Ce pitre grotesque n’est qu’un gouffre peint en couleurs vives.
   Il inclina la tête, grave.
   - Ce n’est pas un monstre, non. C’est pire. Son esprit brisé croit offrir la joie alors qu’il ne partage que son vertige. Garde-toi de lui. Garde-toi de son rire. Et surtout, garde-toi toi-même.
   Il inspira profondément, comme pour accorder son souffle au monde, puis reprit :
   - Aucune vie n’est cruelle, DrÄgo. Chacun fait ce qu’il peut avec ses blessures, même quand elles débordent. Derrière chaque écart, il y a une peine qui tremble. Derrière chaque moquerie, il y a quelque chose qui a eu mal.
   - Oui, je sais cela, lui répondis-je dans un filet de voix.
   Il hocha doucement la tête, puis me sourit :
   - Alors, ne te soucie de rien. Accueille tout. Rire et pleurer. Subir et exulter. Fléchir et t’élancer. L’existence n’est pas un chemin, DrÄgo : c’est une danse. Et dans cette danse, nul ne mène.
   Il leva une main, comme pour cueillir un rythme invisible.
   - Laisse-toi prendre par les bras d’ÄlÄnldöh. Ne reste pas en exil au bord du bal. Avance. Agrippe-toi à l’inconnu. Rappelle-toi tes sens phénoménaux, ceux dont tu as oublié la féérie. Tu contemples encore. Tu penses. Tu ressens. Tu humes. Tu goûtes. N’est-ce pas déjà assez prodigieux ?
   Il se tut un instant. Le vent passa entre les Ärbres-Réglisse comme une respiration du monde, et son silence pesa plus que ses mots.
   - Ô DrÄgo cœur-lié… toi dont l’élan ne s’est jamais éteint, tu es jeune et tu le resteras toujours. L’envie de danser veille encore au creux de tes pas. Alors souris, ose et danse - que ton mouvement illumine la grandeur d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä.
   ÄrchytÄs se pencha, cueillit un brin d’herbe, et le tint entre ses doigts comme on tiendrait un fil de destin. Le vent le fit frémir, et il sembla écouter ce tremblement avec une attention sacrée.
   - Regarde. Ce brin n’est pas seulement une herbe. Il est un fragment du Souffle-Äncien. Il naît, il ploie, il disparaît, puis renaît sans mémoire de sa chute. Il ne sait rien, et pourtant il sait tout. Il porte en lui la trace des Ères, la pulsation d’ÄlÄnldöh.
   Il approcha le brin de la lumière, et une lueur verte vint le nimber.
   - Vois comme il se laisse traverser par le monde. Le vent le plie, la pluie le marque, la nuit le recouvre… mais jamais il ne se défait de sa nature. Il demeure humble, et c’est ainsi qu’il survit à ce qui écrase les plus fiers. Il n’a pas de volonté, DrÄgo, et pourtant il accomplit son destin mieux que ceux qui prétendent le choisir.
   Il ferma les yeux un instant, comme pour entendre un murmure que je ne percevais pas.
   - Quand l’ombre te touche, ne la repousse pas. Elle n’est pas ton ennemie. Elle est la main qui te façonne. Laisse-la glisser en toi comme le vent glisse sur ce brin. Car ce qui plie sans rompre devient un passage pour la lumière.
   Il relâcha l’herbe. Elle s’envola, portée par un souffle invisible, comme si le monde lui-même la reprenait.
   - Souviens-toi encore de cela : les êtres les plus fragiles sont souvent les messagers des vérités les plus anciennes.
   Nous restâmes là un moment, silencieux, baignés dans la lumière filtrée.
   Puis ÄrchytÄs sortit de sa besace - ourlée d’or fin - un petit Brömmel-Lune, un fromage pâle veiné de reflets opalins. Nous en rompîmes un morceau chacun. Sa saveur - douce, traversée d’une pointe d’herbes solaires - semblait prolonger les paroles qu’il venait de prononcer.
   Nous nous fîmes l’accolade des Frères-d’Élan : front contre front, souffle mêlé, paumes croisées sur le cœur. Un geste simple qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas dire.
   Puis, nous reprîmes nos chemins respectifs.
   Il devait être environ sept heures et une aurore finie.
   En quittant ÄrchytÄs, je pensais avoir remis un peu d’ordre dans mon chaos intérieur.
   Je n’entendais pas encore le murmure d’un enfant qui allait tout renverser.






Brouillon n° 7 - Confessions d'un poupon hyperbolique




   Et pour tout renverser, cet enfant commença par renverser… la dignité du récit, la gravité universelle et sa compote.
   Et encore, ce n’était que l’échauffement.
   Foin d’espiègleries, laissons-le s’exprimer sans plus attendre :

   
   Je dois vous prévenir avant que vous ne plongiez dans ce qui suit. Ce texte… n’a jamais demandé la permission d’exister. Je l’avais rangé dans la catégorie « brouillons puérils », juste entre « Traité incomplet sur le pouvoir des siestes » et « Dialogue philosophique entre deux bavoirs ».
   Et pourtant, le Brouillon n°7 refuse de mourir. Il gigote. Il réclame. Il postillonne sur les pages voisines, comme s’il voulait y apposer sa signature. Il a même tenté de téter la couverture du manuscrit. J’ai dû lui retirer la reliure de la bouche. Ah, je vous jure, les brouillons n’en font plus qu’à leur tête, de nos jours.
   Moi : Brouillon n°7, cesse immédiatement de tressauter. Tu fais trembler ma prose déjà traumatisée.
   Brouillon N°7 : Grrrskrriiiitch. Je veux une place. Une vraie. Dans le chapitre. Maintenant.
   Moi : Tu n’es qu’un paragraphe avorté, tu n’as aucun droit de… Hé ! Ne touche pas à ma table des matières.
   Brouillon n°7 : Je vais me gêner. Tiens, regarde, je m’y installe. Je m’y étale. Je m’y éternise.
   Moi : Très bien. J’appelle un exorciste littéraire certifié, brandissant un codex des phrases impures, et de l’encre bénite.
   Je ne sais pas comment vous expliquer cela autrement : ce chapitre a la vitalité d’un bébé possédé par un démon de la littérature en roue libre.
   J’ai essayé de le censurer. Il a hurlé. J’ai tenté de le réécrire. Il m’a lancé mon propre stylo à la figure.
   Alors j’ai capitulé. Comme un maréchal congestionné qui a oublié son honneur dans la poche d’un aspirant.
   Je vous le livre tel quel, dans toute sa fougue indomptable, son orgueil dodu, son lyrisme en pyjama de myrmidon d’une ambition déraisonnable.
   Si vous entendez des bruits de hochet pendant la lecture, ne vous inquiétez pas : c’est normal. Si vous percevez une fragrance de brocolis oubliée au bord d’une assiette, c’est normal aussi.
   Et si, à un moment, vous avez l’impression qu’un pitchounet vous fixe avec l’intensité d’un prophète antique…
   …eh bien, c’est que vous êtes prêts.
   Voici donc, contre mon meilleur jugement, le Brouillon n°7 : Confessions d’un Poupon Hyperbolique :
   

    Youpi, youpi, youpi !
   J’ai trois mois, le croirez-vous ?
   J’ai trois mois, mesdames et messieurs, TROIS MOIS, et pourtant je me lance sans complexe dans l’écriture de mes mémoires.
   Mon émotion ? Je suis DrÄgo-dingo-jojo de joie. J’en pleure de folie douce et n’essuie jamais mes larmes - je les laisse couler comme des perles de lait destinées à bénir mon chef-d’œuvre naissant.
   Je vous écris et je n’en reviens toujours pas. Je sautille dans ma prairie telle une puce en transe cosmique. Je n’ai même pas de prairie. Ma prairie, c’est ma table. Je vous ai bien eu, non ? Oh, vous apprendrez vite à me connaître, je suis aussi un peu prestidigitateur de métaphores.
   J’explique :
   J’ai découvert ce truc il y a peu - tracer des signes qui pensent à votre place - et depuis, je ne m’arrête plus. Je mâchouille mes verbes comme d’autres mâchouillent leur caillou totem. Chacune de mes phrases me semble un shot d’adrénaline astrale. Tiens ! Rien que d’écrire celle-ci, j’ai l’impression de flotter dans une aura de gloire lactée.
   Ma pensée est riche et va bien au-delà de ce qu’imagineront les pédiatres qui ne sont pas encore nés - ces pauvres chéris qui, un jour, fronceront leurs sourcils en me voyant résoudre des dilemmes métaphysiques entre deux régurgitations.
   Mes doigts sont à peine préhensibles et pourtant je me sens un pouvoir sans limite. Je tiens mon stylo-plume comme un sceptre miniature, un bâton de commandement royal trempé dans la bave sacrée des tout-petits. Je le serre comme si j’allais annoncer une vérité bouleversante, une prophétie lacto-sismique si puissante qu’elle ferait bafouiller les oracles et tomber les tétines des anges.
   Puis je commence à rédiger. Enfin… au début, disons plutôt que je bavoche sur la page, que je déborde sur les traits, que je troue pas mal de marges. On dirait un ouragan de lait caillé qui aurait décidé de s’exprimer en calligraphie expérimentale. Bref, pour être franc, je gribouille. Mais dans mon esprit – feu d’artifice - c’est un chapitre incandescent, un témoignage brut, une confession qui, j’espère, fera trembler les générations futures.
   FirminÄ, que vous découvrirez bientôt, disait de moi que j’étais encore un nourrisson des mots. Restons encore honnête : je suis plutôt une légende vivante du BA-BE-BI-BO-BU, un inventeur de souvenirs, un poète électrique de la bouffissure, du strass et des paillettes.
   Attendez, ne partez pas. Ben quoi ? Mon festival commence à peine.
   Regardez, je soulève mes bras potelés, je mordille mon capuchon, et je murmure à mon public imaginaire :
         « Bienvenue dans la vie somptueuse et hilarante d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä. »
         Accrochez-vous, cela va décoiffer.
         Promis, juré : un seul cri de mon stylo sera plus chargé de réel que toute cette bimbeloterie sans queue ni tête sortie de mon imagination. Du reste, même pas besoin d’imaginer. Sur Ä-ÄvÄshÄn-Ä, tout a été déjà imaginé, sur-imaginé.
   Je vais tout vous déballer :
   La naissance, l’entrée fracassante de ma « planète méta chochotte » sur la scène du Ä-Ä-Ä.
   Son premier cri, un hurlement digne d’un carnaval électrostatico-métaphysique, qui semblait vouloir dire : mirez comme je suis belle et affable.
Son premier rot, accueilli par une standing ovation de milliards de vanupieds.
Son premier sourire d’autocongratulation, immortalisé par l’EscÄlier qui ne mène nulle part et partout à la fois.
   Ses premiers résidents, ivres de devenir plus parfaits que la perfection – qui se notaient eux-mêmes sur vingt et obtenaient toujours vingt-et-un.
   Moi, un têtard des mots ? Je me sens plutôt comme un très vieux sage coincé dans un corps minuscule, obligé de redécouvrir son monde en version tactile et spumeuse.
   OK, je suis minuscule, mais j’ai sans doute l’ego d’un astre. OK, je suis encore fragile, mais j’ai l’énergie d’un concert d’ÄvÄ SpielmÄcker sous lasers atomiques. OK, je suis un agneau naïf, mais j’ai déjà vécu mille vies. J’écris tout ça. Moi. Et je dois l’avouer, c’est une expérience fascinante. IRRÉSISTIBLE et FASCINANTE.
   Excusez ma frénésie. Je m’emballe. C’est plus fort que moi : dès que je parle d’écriture, je crois être sur scène comme PerrÄmus Böömerang, projecteurs braqués sur mes joues rebondies, public en délire - ou en train de digérer son éternité, difficile à dire.
   Redevenons sérieux une seconde. Je ne voudrais pas m’adresser seulement aux jeunes bipèdes de la Spirale-Sud, encore couverts de duvet quantique, qui liront mes mémoires en douce sous leurs draps photoniques. Ni aux mini-gourous de la Frange-Occulte, qui méditent en flottant à dix centimètres du sol dès qu’on prononce le mot « ontologie ». Je souhaiterais que mon public soit vaste. Très vaste. Intergénérationnel, interdimensionnel, inter-tout.
   Il en faut pour tout le monde : pour les philosophes qui analyseront mes premiers gaz comme des axiomes existentiels, pour les mélomanes qui entendront dans mes pleurs des harmonies insoupçonnées, pour les parents épuisés qui verront en moi un phénomène du sommeil contrarié, pour les bébés eux-mêmes, qui liront ces lignes dans dix mille ans peut-être et diront : « Ah ouais, respect le type, il a osé. »
   Idéalement, j’aimerais que mes mémoires traversent les âges. Qu’on les lise dans les bibliothèques-montgolfières, dans les vaisseaux spatiaux déglingués, dans les jardins mirifiques, dans les chambres virginales des puceaux, sur les plages en feu, et même dans les salles d’attente où le temps s’étire comme un élastique épuisé.
   Je veux être universel. Je veux être intemporel. Je veux être… le bébé qui a parlé à tout le monde.
   Le seul hic que je ne parviens pas encore à débloquer : j’ai des idées, des visions, des illuminations, des révélations à revendre - mais aucune patience. Elles arrivent en rafales – zip, zap, zouf - me giflent la conscience, repartent en laissant derrière elles une odeur de lait chaud et de génie frustré. Mais je n’ai pas le temps de les formuler : mes pensées - quelle tristesse - cavalent plus vite que mes dents ne poussent. Alors je garde tout, je serre tout, je déborde. Et suis forcé de laisser filer des merveilles que je n’aurai même pas le temps de regretter. C’est ça, être un poupon inspiré : tenter de faire tenir l’infini dans un dé à coudre.
   Mais trêve de paillettes et de décibels.
   Ne me croyez pas si neuneu, ni surchauffé. Il y a, derrière ma frénésie, quelque chose de plus vaste qui m’appelle parfois. Quelque chose qui dépasse les stades, les projecteurs, les foules en délire - quelque chose qui ne se contente pas d’applaudir, mais qui écoute. Une présence ancienne, patiente, presque minérale.
   Et soudain, mes phrases cessent de sautiller. Elles se rassemblent, comme si une main invisible les tirait par la nuque. Elles deviennent lourdes, denses, presque trop grandes pour ma petite bouche de trois mois. On dirait que quelqu’un d’autre respire à travers moi — quelqu’un qui connaît des choses que je n’ai pas encore le droit de comprendre.
   Alors je me tais. Je laisse retomber la poussière de lumière.
   Je ferme les yeux, et le monde se resserre autour de moi.
   Dans ce silence, une autre voix se lève. Pas une voix de bébé. Pas une voix humaine. Une voix qui marche lentement, comme un géant dans un couloir de pierre. Une voix qui me traverse, qui me soulève, qui me prête son ombre.
   Et c’est là que je sens que quelque chose bascule. Que je ne suis plus seulement un poupon hyperbolique en grenouillère. Je deviens un passage. Un seuil. Un minuscule funambule entre deux immensités.
   C’est à cet instant précis que ma plume se pose… au rebord de votre âme.
   Mes mots changent de texture.
   Ils s’allongent. Ils s’assombrissent.
   Ils s’ouvrent comme une porte.
   Et derrière cette porte, il y a vous.

« Modifié: Aujourd'hui à 13:06:19 par kokox »

Hors ligne Basic

  • Comète Versifiante
  • Messages: 4 182
Re : DrÄgo, Funambule de la Trame
« Réponse #1 le: 25 Février 2026 à 19:10:30 »
Bonjour

même remarque que sur ton texte long et je m'appuie sur celui ci pour te le dire  : "Tout m’impressionne : la densité d’un silence, la vibration d’une syllabe, la façon dont une phrase peut soudain s’ouvrir comme une porte quantique vers un lieu que je ne connaissais pas encore."

c'est vraiment une ambiance magnifique
(je n'ai trouvé aucune coquille ni faiblesse... ) à mettre tel quel sur un beau papier ou dans un casque audio

B
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

Page perso ( sommaire des textes sur le forum) : https://monde-ecriture.com/forum/index.php?topic=42205.0

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : DrÄgo, Funambule de la Trame
« Réponse #2 le: 25 Février 2026 à 19:40:50 »
Merci bien Basic !

En fait, c'est toujours le même texte que je travaille obstinément, sans relâche, quasi jusqu'à l'écoeurement ! Par exemple, j'ai encore changer pour la septième fois le contenu du prologue. Je bosse sur ce projet ambitieux depuis une dizaine d'années. J'espère bien cette fois-ci le parachever enfin !

Bien à toi !
« Modifié: 16 Mars 2026 à 23:32:32 par kokox »

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : DrÄgo, Funambule de la Trame
« Réponse #3 le: 02 Mars 2026 à 15:02:22 »
Chapitre à venir
« Modifié: 16 Mars 2026 à 14:10:47 par kokox »

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #4 le: 16 Mars 2026 à 14:09:34 »
Remaniement du prologue !

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 912
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #5 le: 12 Avril 2026 à 10:23:07 »

   Bonjour Kokox,

   Après " les confessions du Poupon hyperbolique "  (qui n'a reçu que deux commentaires !!! celui de Choumi et le mien), je découvre ce texte qui lui est égal en puissance et en imagination. Je ne pourrai que répéter ce qu'à écrit Basic... tout ça est un travail superbe et qui mériterait d'être publié.

   Bien à toi

En ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 237
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #6 le: 12 Avril 2026 à 15:31:03 »
Bonjour,

On est submergé par la luxuriance du style et la profondeur des évocations.

C’est un texte  foisonnant d'une dimension philosophique et spirituelle profonde (première partie) et d'une grande force burlesque (seconde partie).

Un indéniable talent !

 
cent fois sur le métier...

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #7 le: 13 Avril 2026 à 12:20:56 »
Merci beaucoup pour ta lecture, HELLIAN  !  :)

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #8 le: 13 Avril 2026 à 12:33:15 »
Fir-MinÄ - Troisième Lettre au Rythme d’Aerolys





   
   FirminÄ,
   
   Comment te portes-tu, là où les courants d’ÄlÄnldöh dessinent d’autres spirales ?
   Du fond du coeur, j’espère le mieux possible, que chaque jour t’apporte au moins une petite chose qui te fait du bien.
   Quant à moi, j’ai des hauts… j’ai des bas.
   Ces derniers temps, les insomnies m’envahissent. Je ne peux plus fermer l’œil sans repenser à notre « somptueuse caverne maudite ».
   Ma chère Belloxïe tente bien d’agir, mais ne peut rien faire pour m’apaiser. Les images me reviennent en boucle. Je revois le sol trembler sous nos pieds, ce grondement terrible qui montait des profondeurs comme si la terre hésitait entre nous soulever ou nous avaler. Et ce moment suffoquant - t’en souviens-tu ? - où nous avons compris que nous n’en sortirions pas tous vivants. Ce qui me hante le plus, ce ne sont pas tant les bruits atroces, ni nos paniques, ni la façon dont tout s’est effondré en un instant.
   Ce sont eux. Seulement eux.
   Leurs visages. Leur humaine solidarité. Leur manière de rester soudés, même quand tout s’écroulait autour de nous. LünÄ, qui avançait toujours la première, même quand son souffle se brisait. Harrün, qui retenait l’air dans sa poitrine pour ne pas ajouter un bruit de plus à ce chaos. Mär-Tess, qui refusait de ralentir malgré les tremblements qu’elle ne parvenait plus à cacher. Sölm, qui a compris avant nous que quelque chose basculait.
   Il y a toujours dans mes pensées un silence recueilli qui suit leurs noms, un silence que je n’arrive pas à combler. Nos chers, nos pauvres, nos délicats amis ! Ils sont tombés avant même que nous ayons le temps de les retenir. Je me sens infiniment responsable de leur triste fin. Si je n’avais pas tracé ce signe absurde, ils seraient encore en vie. J’en suis certain.
   Parfois, FirminÄ, j’ai l’impression que cette caverne nous a laissés sortir… mais qu’une part de nous est restée là-bas avec eux, au fond des crevasses ésotériques d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä. Peut-être avons-nous été punis d’avoir touché de trop près notre Graal. Peut-être que l’écriture ne s’offre qu’à ceux qu’elle marque au fer rouge, comme si chaque mot exigeait un tribut, une peine sincère.
   
   Pendant que ces souvenirs à vif s’imposent, Belloxïe tente encore de les atténuer, mais elle n’y parvient pas. Elle filtre, elle amortit, elle détourne… mais rien n’y fait. Elle me renvoie seulement ce constat froid : « activité émotionnelle excessive », comme si cela pouvait suffire à nommer ce qui déborde en moi.
    Alors quand ta dernière lettre est arrivée, elle m’a touché plus que je ne saurais le dire - comme une bouffée d’air après trop de nuits sans sommeil.
   Je l’ai ouverte avec des mains trop fébriles, je crois, et j’ai senti - oui, senti - une chaleur me traverser, comme si tes mots avaient conservé la trace exacte de ta paume. Je l’ai lue d’un trait, puis relue lentement, puis encore une fois, juste pour entendre ton souffle imaginaire se mêler au mien. Et puis - dois-je te laisser entrevoir cela ? - j’ai même caressé l’encre de tes phrases et j’ai perçu le monde se rassembler autour de ton absence.
   De mon côté, à peine avais-je franchi le seuil de ma demeure que j’ai compris qu’il me fallait un lieu à part. Un espace où mes pensées pourraient se déposer sans se dissoudre dans le grand calme trompeur d’Ä-ÄvÄshÄn-Ä. Alors j’ai vidé une pièce entière. Je l’ai dépouillée de tout ce qui chantait, brillait, pulsait ou prétendait embellir. Plus de tapis, plus de tenture, pas même une sculpture pour troubler l’air. Rien. Juste une table basse, un petit banc, et une odeur de poussière tranquille - cette odeur qui n’appartient qu’aux pièces où nul n’a encore vécu.
   Tu serais fière de moi, FirminÄ : figure-toi que je suis enfin parvenu à fabriquer de l’encre. Une encre très noire, très fluide, pas une décoction de vieille chaussette. Je ne savais pas que j’en étais capable. J’ai broyé des baies de Nöcth-Sève, celles qui tachent les doigts pour trois jours, puis j’ai mélangé leur jus à un peu de poussière de charbon recueillie au pied des anciens fours solaires. J’ai ensuite lié le tout avec une larme de résine d’Ärbres-Réglisse - juste assez pour que l’encre accroche au papier sans le brûler.
   Je t’écris donc depuis cette pièce ascétique, où chaque mot résonne comme s’il avait trop d’espace autour de lui.
   Tu m’avais dit : « Écris, DrÄgo. Même si tu ne sais pas encore pourquoi. » J’ai suivi ton noble conseil : j’écris matin, midi et soir et je me lève encore la nuit pour noircir page sur page - au point que ma lampe commence à me regarder avec un rien de compassion.
   D’ailleurs, il n’y a pas que ma lampe qui m’observe : Belloxïe s’y est mise aussi. Elle ne comprend absolument pas ce que je fais. Cela la stupéfie. J’ignore si son flux est encrassé, mais sa fonction de lecture semble avoir pris congé, sans doute pour aller méditer sur une montagne de données. Bref, chaque fois qu’elle me voit dorénavant tracer des lignes, elle me demande pourquoi je peins en si petit, et pourquoi je peins toujours les mêmes traits. J’ai beau lui répondre que c’est une forme d’art ancienne, très ancienne, presque oubliée, elle reste sceptique. Cela l’intrigue à un point que tu ne peux pas imaginer. La nuit dernière, elle s’est mise à supposer que je cartographiais un territoire minuscule, peut-être un pays pour fourmis. Et ce matin, elle est allée plus loin encore : selon elle, mes « mini-peintures répétitives » pourraient facilement trouver acquéreur au marché des curiosités.
   Pour l’heure, j’esquive comme je peux. Je me contente de lui sourire, comme un gamin piteux pris la main dans le pot de confiture.
   Concernant l’élaboration de ce roman, je tâtonne toujours dans le noir. Chaque début que je trace me semble aussitôt trop lourd, trop sage, trop étroit pour contenir ce que je voudrais dire. Je ne sais toujours pas comment le commencer, ni même sur quel fil tirer pour que mon histoire accepte enfin de se dévoiler. J’ai l’impression de tourner autour d’une porte invisible, de frôler son cadre sans jamais en trouver la poignée.
   J’ai déjà froissé voire déchiré six brouillons. Six. Ils gisent dans un coin de la pièce, chiffonnés comme des oiseaux maladroits qui n’auraient jamais appris à voler. Le premier était trop solennel, le deuxième trop bavard, le troisième trop froid. Le quatrième s’est effondré sous son propre poids, le cinquième s’est pris pour un traité philosophique, et le sixième… le sixième n’était qu’un long soupir rébarbatif.
   Quant au septième, je n’ose même pas t’en parler. Il avait quelque chose d’enfantin, de presque naïf - d’une naïveté mégalomaniaque - comme si j’avais tenté d’écrire avec la main gauche d’un souvenir, une main minuscule, surexcitée, qui s’amusait à renverser la dignité du récit. Je l’ai relu trois fois, incrédule, puis je l’ai plié avec une délicatesse excessive - comme si j’avais peur qu’il se mette à pleurer. Je ne comprends toujours pas ce qui m’a pris de vouloir me faire passer pour un agneau de trois mois. Mais avec un peu de recul, je me demande si mon inconscient n’avait pas besoin de traverser cette phase-là, comme s’il devait régresser un instant pour mieux se délier. Peut-être fallait-il que je retombe à cet âge impossible, à cet état premier, pour que quelque chose - enfin - accepte de naître à travers moi. Comme si le roman, avant de prendre forme, exigeait que je me défasse de tout ce que je croyais savoir, de tout ce que je tenais pour acquis, pour revenir à un point zéro où l’on ne possède encore ni langage, ni posture, ni orgueil. Un point où l’on ne fait que tendre les mains vers ce qui vient. 
   Cependant, toute vanité mise à part, je crois que je progresse de jour en jour. Ou du moins, que je trébuche mieux qu’avant.
   Et puis il y a ce fameux prologue avec ÄrchytÄs, celui où je décris sans pudeur ma mélancolie adolescente. Je ne comprends pas pourquoi il revient sans cesse. J’ignore encore ce qu’il cherche, ni pourquoi il insiste pour apparaître avant même que l’histoire ne commence. Il se tient là, dans un coin de ma pensée, comme une silhouette qui attend qu’on lui adresse enfin la parole. Je ne sais pas s’il est un guide, un avertissement, ou simplement une erreur de mon esprit trop fatigué. Mais il revient. Toujours. Comme si le roman lui appartenait plus qu’à moi.
   Je t’avoue que tout cela me laisse dans un état étrange : un mélange de ferveur et de malaise, d’élan et de vertige. Parfois, j’ai l’impression que ce roman me regarde écrire, qu’il me jauge, qu’il attend que je sois prêt - prêt à quoi, je l’ignore encore, mais lui semble déjà convaincu que je suis en retard.
   Et pourtant, malgré mes hésitations, malgré mes pages froissées, malgré mes nuits blanches et mes introductions avortées… je continue. Je continue parce que tu m’as dit d’écrire. Parce que tes mots ont ouvert quelque chose en moi que je ne parviens plus à refermer. Parce que, d’une manière que je ne comprends pas encore, ce roman semble vouloir naître sous ton regard.
   Et peut-être – peut-être bien - que cette sensation me suffit pour le moment.
   Pour tout t’avouer, chère FirminÄ, ce qui me réjouit le plus en ce moment c’est notre correspondance. Je ne pensais pas que l’écriture pouvait être un pont aussi solide entre deux êtres. Je me régale de t’écrire. J’aime attendre tes lettres. Et j’aime encore plus te lire. Et peut-être qu’au fond, c’est pour cela que j’écris ce roman : pour prolonger cette sensation d’être relié, pour donner une forme à ce qui tremble en moi depuis ce jour sombre que j’ai vécu sous les Ärbres-Réglisse.
   Je ne suis pas encore satisfait, certes. Mais je m’entête. Parce que tu m’as appris que l’écriture n’est pas un don : c’est une persévérance
   Pour conclure, j’aimerais te remercier encore infiniment.
   Lorsque j’ai vu ton oiseau migrateur se poser sur le rebord de ma fenêtre la première fois, je n’en croyais pas mes yeux. Quelle idée de génie tu as eue là… ou de folie, je ne sais pas encore. Il est arrivé comme s’il connaissait déjà l’endroit, comme si ma chambre faisait partie de son itinéraire depuis toujours. Il a frappé la vitre du bout de l’aile, avec l’assurance tranquille d’un messager qui sait qu’il porte quelque chose d’important.
   Je suis resté un long moment à le regarder, incapable de décider si je devais le remercier, le saluer, ou simplement m’excuser de ne pas être prêt. Il m’a observé avec un calme presque cérémoniel, puis il a tendu la patte - oui, tendu - pour que je détache sa petite capsule. J’ai eu l’impression de participer à un rituel ancien, un pacte silencieux entre ton monde et le mien.
   Depuis, il revient régulièrement. Il repart, revient, repart encore, comme s’il suivait une carte invisible que toi seule connais. Je me demande parfois si tu lui as murmuré mon nom, ou si c’est moi qui me suis mis à exister dans sa mémoire d’oiseau.
   Chaque fois que j’entends son froissement d’ailes contre la vitre, quelque chose en moi se redresse. Une attente. Une promesse. Un fil vivant qui traverse l’air et me relie à toi. Je me demande souvent ce qu’il pense de nous. De cette étrange manie que nous avons de lui confier nos mots, nos hésitations, nos élans, nos silences. Peut-être qu’il trouve cela parfaitement absurde. Ou peut-être qu’il comprend mieux que nous ce que signifie porter quelque chose de fragile d’un cœur à un autre.
   Si cela te convient, je me suis permis de le baptiser Aérolys. Le nom s’est posé sur lui comme une caresse, presque tout seul, avec cette douceur discrète qu’ont parfois les choses qui connaissent déjà leur destinée.
   Et lorsque je découvre ton écriture - ou ce qui en tient lieu - je me dis que, malgré la distance, malgré les mondes qui nous séparent, malgré les nuits où je doute de tout… nous avons trouvé un passage.
   Un passage vivant.
   Un passage qui vole.
   Avec toute ma gratitude, et ce mélange d’élan et de vertige que tu m’as appris à apprivoiser.

DrÄgo

   Et la suite est donc : La Marche Blanche
   
« Modifié: Aujourd'hui à 12:40:55 par kokox »

Hors ligne Murex

  • Prophète
  • Messages: 912
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #9 le: Aujourd'hui à 09:32:44 »

Bonjour Kokox,

Sur ma lancée j’ai relu ce texte plus ancien dont le fond me semble excellent et éclaire mieux le sens général de ton projet. Je l’ai trouvé d’un style moins achevé que le dernier (qui a mes yeux est irréprochable), ainsi je me suis permis de te suggérer quelques corrections. Libre à toi, cela va sans dire, d’en tenir ou non compte.

« J’espère » au lieu d’ « epère » une simple étourderie.
« tente bien d’agir sur lui » au lieu de « dessus ».
« d’avoir touché de trop près » au lieu de « trop près »
« j’ai deviné le monde se rassembler autour de ton absence » Me semble à la limite du correct, je dirais plutôt :  « j’ai perçu ( ou ressenti, ou éprouvé) que le monde se rassemblait autour de ton absente. »
« aux pièces où nul n’a encore vécu » au lieu de « qu’aux pièces où rien ne vit encore ».
«  pris la main dans le pot de confiture » au lieu de « pris avec la main… ».
« ni même sur quel fil tirer » au lieu de « par quel fil tirer ».
« sans jamais en trouver la poignée »
« toute vanité mise à part » au lieu de « gardée ».
« c’est une persistance » ? Es-tu sûr du sens, ne veux-tu pas dire plutôt : c’est une persévérance » ?
«  avec l’assurance tranquille » au lieu de « avec cette assurance tranquille ».
«  qu’on parfois les choses qui connaissent déjà leur destinée » au lieu de « qui savent où elles vont » (Ça dit la même chose mais c’est plus élégant !).

Bien à toi

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #10 le: Aujourd'hui à 12:36:42 »
Un immense merci Murex.

J'ai tout corrigé tempo.  :) :) :)

Ravi de te voir aussi perfectionniste que moi. Je n'avais pas encore corrigé ce chapitre. Peut-être n'aurais-je pas vu ces "petits ciselages" qui magnifie la langue.

Si tu en as le temps, je te poste juste derrière le chapitre suivant : Mölh-Grön - Missive au Chant d’Atropos, le chapitre qui te manque pour faire le lien avec "La Marche Blanche". Ainsi, tu auras lu tout le début.

Bien à toi !

PS : Juste une question : comment as-tu pu remonter ce post dans les textes courts ?

Hors ligne kokox

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 499
Re : Les Ä-ExtrÄvÄgÄnts-Ä
« Réponse #11 le: Aujourd'hui à 12:39:20 »
Mölh-Grön – Missive au Chant d’Atropos



    J’ai longtemps cherché par où commencer ce roman inaugural.
   À présent, je le sais.
   Il fallait simplement que je cesse de vouloir écrire quelque chose de grandiose… pour enfin écrire quelque chose de vrai.
   Il fallait surtout que je sache pourquoi et pour qui je l’écrivais.
   C’est en fouillant dans mes brouillons - ces brouillons inavouables - que je suis retombé sur une phrase minuscule, presque timide. Pas une trouvaille, non : juste une intuition précoce. Cette fameuse porte que mon petit diablotin de trois mois avait déjà esquissée.
   Elle m’a rappelé dans quel monde je vivais : un monde qui n’a pas perdu la culture, mais la parole, comme si les mots eux-mêmes, lassés de n’être plus convoqués, s’étaient évaporés dans la douceur anesthésiante du confort. Ici, dans nos cités opulentes, tout scintille, tout s’optimise, tout glisse d’une main à l’autre… mais plus rien ne se lit. Plus rien ne s’écrit. Les phrases se sont tues, les histoires se sont retirées comme une marée qui ne reviendrait plus. C'est ainsi : chaque époque a ses éblouissements… et ses petits toboggans de savon noir.
   Alors j’ai compris que cette petite porte ne pouvait pas s’adresser aux miens. Elle cherchait un souffle plus ancien, un regard encore capable de silence, un cœur qui se souvient de ce que c’est que d’écouter. Un public peut-être chimérique, mais déjà plus proche de moi que les habitants de ma propre planète, trop occupés à briller pour voir la nuit. Un public qui, quelque part dans les ères enfouies, saurait encore accueillir une histoire, la recueillir dans ses paumes comme une flamme fragile, une braise minuscule arrachée à l’oubli.
   J’ai donc rouvert cette porte.
   Et derrière elle… je vous ai imaginé...

   Ô vous des ailleurs et des jadis, vous qui vivez dans ce passé où les mots ne sont pas encore devenus des vestiges, vous que je n’ai jamais rencontrés et qui pourtant m’êtes plus proches que les miens…
   Je vous appelle depuis l’endroit où les mondes se frôlent. Depuis cette porte que j’ai rouverte - celle qu’un nourrisson un peu fou avait dessinée avant moi, comme si mon passé savait déjà que mon futur aurait besoin de vous.
   Pardonnez-moi. Je n’ai que des mots à vous offrir, mais ici, c’est déjà un miracle.
   Ô Lecteurs des horizons que je ne verrai jamais mais dont les spectres me visitent parfois, telles des silhouettes projetées sur la paroi d’une grotte gypseuse…
   Je vous le dis, le temps a passé pour moi. Il a tournoyé, chuté, s’est relevé. Aujourd’hui, je vais mieux. Et je vous invite à ma danse.
   Allons, approchez sans crainte. Écoutez le froissement des pas, la respiration du sol, le souffle vivifiant des racines d’ÄmÄlkÄn. Laissez l’orphéon, les cymbalums, les dulcimers vous enlacer.
   Si ces mots vous atteignent, c’est que la grande Trame - ce réseau d’Ères que certains appellent le Chant d’Atropos - a frémi.
   Elle ne le fait pas souvent, elle a ses caprices.
   Parfois, elle s’ouvre comme une paupière lasse, et laisse filer un zéphyr d’Apéliote, un fragment d’histoire, voire même une larme.
   Elle ne frémit que lorsque quelque chose d’exceptionnel se déplace dans ses profondeurs.
   Ou lorsqu’elle se souvient.
   Les Änciens du Cercle Ä murmuraient que la Trame, héritière de la majesté immobile du minéral, abrite une conscience lente. Parfois, elle s’éveille un instant - un bref songe où elle se sait vivante. Et dans ce lieu fragile entre l’éveil et l’oubli, il lui arrive de laisser échapper une vérité première, arrachée au Néant.
   J’ai appris à reconnaître ces interstices. À m’y glisser comme un voleur de temple. À y déposer mes récits comme on confie une prière à un dieu impotent qui n’écoute plus.
   Je vis dans un monde fastueux, saturé de soies et de brocarts, où la cordialité coule comme un vin aux siècles infusés, où les affinités naissent d’un clin d’oeil. Un monde repu d’histoires douces, d’anecdotes licencieuses, de plaisirs croustillants qui se glissent entre les rires comme des lucioles au crépuscule.
   Et pourtant, je viens d’un temps révolu où les récits s’étiolaient avant même d’avoir trouvé une voix pour les porter. Une époque où les mots trébuchaient dans l’oubli, étouffées par le silence ou la peur, avant d’avoir pu réclamer leur part de jour. Là-bas, la réminiscence des êtres était un sol aride, et chaque vérité devait lutter pour ne pas s’effacer avant d’avoir été dite.
   Les mémoires s’effritent, se désagrègent. Les mondes surgissent, flambent, s’effondrent, et les Parques coupent leurs fils avec une délicatesse terrible. Ils chutent de la démesure à la poussière dans l’éclair d’une vibration qui ne laisse aucune trace.
   Il fallait qu’un témoin surgisse - un être élu ou insensé pour recueillir les bribes avant qu’elles ne se dissolvent. Il fallait quelqu’un pour écouter les voix qui ne savent plus parler, pour rassembler les poussières d’instants. Un guetteur au bord du gouffre. Quelqu’un qui accepte de se pencher au-dessus du vide afin d’y surprendre une étincelle.
   Il fallait un témoin - non pour juger, mais pour dire : cela a existé.
   Alors j’ai fait ce que font les fous, les prophètes, les joueurs qui misent leur âme sur un dernier lancer : j’ai écrit quand même.
   Je vous envoie ce récit comme on envoie un baiser d’Ünivers – fin, dérisoire - mais chargé d’une intention qui défie les distances.
   À vous, voyageurs d’autres sphères. À vous, consciences encore en gestation dans les limbes du futur, je disperse mon récit comme on jette des graines dans un vent sauvage, sans savoir où elles prendront racine. Ce sera peut-être dans votre monde. Peut-être dans un autre. Peut-être dans aucun. Mais si une seule pousse survit, alors mon geste n’aura pas été vain.
   Vous vous demandez sans doute pourquoi traverser les âges, les dimensions, les réalités, pour évoquer une planète dont votre langue n’a jamais porté le nom ?
   Ä-ÄvÄshÄn-Ä.
   Écoutez bien. Rien qu’en le prononçant, quelque chose se déplace. Une espèce de vibrato. Comme si l’air lui-même se souvenait d’un chant racinaire. Les prêtres de l’Ordre des Mille Voix affirmaient que certains noms portent leur propre écho, qu’ils résonnent dans la Trame comme une cloche dans la nuit sidérale et attirent l’attention de ceux qui savent écouter.
   Celui-ci en est un.
   Ä-ÄvÄshÄn-Ä fut un monde magnifique et terrible, lumineux et obscur, un paradoxe en équilibre sur sa propre destinée.
   Un monde qui aurait pu devenir un phare. Qui devint un brasier expirant.
   Un monde qui aurait pu devenir un mythe. Qui devint une cicatrice.
   Un monde qui aurait pu être sauvé. Et qui ne le fut pas.
   Je ne vous promets pas la vérité. La vérité est une bête polymorphe qui se métamorphose selon l’œil qui la contemple. Je vous promets un récit. Le mien. Celui que j’ai pu arracher aux ruines, aux ombres qui hantent encore les couloirs du temps comme des voyageurs perdus.
   Je vous le livre avec un sourire discret - un sourire que mon père disait « digne des dieux qui savent déjà la fin ». Car je sais que certains d’entre vous tenteront de comprendre trop vite. D’autres, trop lentement. Mais quelques-uns, plus rares, entendront ce qui se glisse entre les lignes, dans les interstices et les silences.
   Ceux-là comprendront peut-être pourquoi j’ai osé écrire.
   Je ne cherche pas seulement à raconter. Je cherche à prévenir. Avec élégance, si possible. Avec miséricorde, surtout. Car ce qui est arrivé à Ä-ÄvÄshÄn-Ä n’est pas un accident isolé. C’est un motif. Un cycle. Une ombre qui se répète d’un monde à l’autre, d’un temps à l’autre, comme une vieille chanson que l’Ünivers fredonne sans savoir qu’il la connaît encore.
   Et si vous écoutez attentivement, vous entendrez peut-être que cette chanson commence déjà à se répéter chez vous.
   Ah, j’oubliais, je m’appelle DrÄgo Aëron VÄl-Sélith.
   Mais peu importe, en fait.
   Mon nom n’est qu’un bruit parmi tant d’autres. Un simple hash perdu dans la Trame du Réseau-Mère.
   Ce qui compte, avant tout, c’est l’histoire. Celle qui n’existe pas encore et que je vais tenter d’harmoniser avec vous, grâce à vous. C’est une manière de rapprocher ma solitude à la vôtre, à travers l’Espace-temps, comme le feraient deux particules intriquées refusant la décohérence.
   Dans l’écrit - vous apprendrez bientôt pourquoi - je ne suis encore qu’un enfant, un novice ébloui par ce qui le dépasse. Je trébuche, je tends les mains, je m’émerveille. Tout m’impressionne : la densité d’un silence, la vibration d’une syllabe, la façon dont une phrase peut soudain s’ouvrir comme une porte quantique vers un lieu que je ne connaissais pas encore.
   Je ne maîtrise rien.
   Ou plutôt : je ne maîtrise que l’émerveillement, cette seule compétence que les algorithmes n’ont jamais réussi à m’ôter.
   Vous aurez peut-être compris que je n’écris pas pour faire briller mon âme. Ni pour quêter quelque gloire.
   La gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent et ne peuvent l’embellir.
   Je lui préfère la consécration tactile, immédiate, celle, à fleur de peau, que me procure la sensualité de l’écriture.
   Alors bien souvent je m’assois en position du lotus, dans un lieu neutre, serein, dépouillé de toute fioriture. Je place mon carnet sur ma tablette, j’ouvre mon stylo-plume - cet anachronisme que FirminÄ lança jadis comme un défi au silicium - et j’avance dans un royaume où les mots, tantôt griffons de lumière, tantôt hydres de velours, peuvent à tout instant se dresser en arches de feu. Ils bruissent, s’agrègent, tourbillonnent en essaims lumineux, comme si chaque phrase tentait de recalculer mon imaginaire à sa manière. Et alors je traverse cette immensité tel un funambule égaré sur une corde d’or, entre deux cimes vertigineuses.
   Vous savez à présent pourquoi cet enchantement me suffit amplement.
   Mais pardonnez, je vous prie, la fièvre de ma plume. Sa joie d’écrire - de vous écrire - est si intense qu’elle en perturbe mes flux neuronaux, lesquels se demandent déjà s’ils doivent stabiliser cette émotion ou la laisser se propager en onde constructive.
   Mais par où commencer ?
   Cette question me hante depuis des lunes. J’ai épuisé je ne sais combien de brouillons.
   J’ai tant de choses à vous dire, tant de fragments à rassembler, de silences à déverrouiller. Chacun de mes souvenirs en percute un autre, tout aussi impatient, comme s’il voulait être le premier à renaître.
   Alors peut-être me faut-il commencer par ce qui brûle le plus fort.
   Par l’étincelle qui a tout déclenché.
   Par l’évènement qui, un jour, a fissuré la Trame.


"Et la suite est donc : La Marche Blanche..."
« Modifié: Aujourd'hui à 13:11:26 par kokox »

 


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