Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

11 Septembre 2026 à 18:30:23
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le besoin archaïque d'être vu

Auteur Sujet: Le besoin archaïque d'être vu  (Lu 498 fois)

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 197
  • Frappé par le vent
Le besoin archaïque d'être vu
« le: 17 Février 2026 à 12:21:08 »
                                                              Le besoin archaïque d'être vu

Hélas, ce que je dis déclenchera les foudres de celles qui donnent vie et forme à notre espèce. Je grimpe dans la chaire pour lancer ma prédication aux parterres de fidèles dans nos cathédrales. Celles qui donnent vie et forme à notre espèce se comptent sur les doigts de la main, elles vont vite décrocher le hamac de leur sourire entre leurs oreilles que j’empoisonne de mes mortelles paroles. Ecoutez plutôt .

Cinq sièges admirablement alignées reçoivent cinq séants épanouis, la partie supérieure de leur propriétaire est tournée vers un centre d’intérêt dont les étincelles atteignent difficilement le plafond de esprit. Si difficilement que les cinq séants changent de siège. Les voici en quête de remplaçants qui pourraient les accueillir. Une autre rangée tout aussi magnifiquement alignée au cordeau, semble convenir au quintet de séants. Il se pose dessus, il présente l’avantage d’offrir un réceptacle épousant à merveille les formes. Coquilles anthracites plastifiées. Des accotoirs de même texture ouvrent leurs bras aux coudes des cinq  demoiselles charmées. Cet appareillage donne la possibilité de quasiment s’allonger sur les sièges qui en faite ressemblent à de hauts tabourets comme on en rencontre en bordure des comptoirs dans les bistrots ou les cabarets, appellation qui conviendrait mieux à l’endroit où nous sommes. Le quintet enfin trouve sa position privilégiée.

Mais à ma grande stupéfaction, un phénomène des moins visibles et matériels émane des personnes trônant sur les tabourets. Elles font penser d’abord à quelques princesses ancestrales d’une civilisation perdue dont la majesté aurait vaincu l’entassement des siècles. Diadèmes, colliers, bracelets encerclent leur peau brunie de soleils lointains. Des maquillages terreux et colorés ornent leurs paupières, lèvres et joues. A leurs doigts des ongles fuselés et étincelants les prolongent. Ainsi je les vois sur leur tabouret de plastique. Mon intelligence moyenne me dit qu’elles devraient être concernées par le discours qui se déroule sur l’estrade. Les paroles d’un homme au timbre grave et au verbe choisi.

Au bout d’un moment dont la durée témoigne encore de ma capacité relative d’entendement, je comprends enfin que du discours elles s’enfichent comme de leur première string, à supposer qu’elles en aient déjà portée un. Leurs yeux alourdis de fard dédaignent l’estrade d’où fuse la parole d’homme. Ils s’égarent vers la salle. On devine dans leurs prunelles une demande, un appel, un feu minuscule qui luit. Il suffirait qu’un regard dans l’assistance réponde à l’appel et tout serait bouleversé dans la mollesse hiératique des princesses au tabouret.

Je me fonds dans cette assistance grise, noyée de pénombre. Je dis à mes yeux de se taire. Je n’ai aucun mal à en voiler la fascination ou l’emprise car c’est une colère mêlée d’indignation qui les emportent. Je ne trouve aucun mot suffisamment juste  pour expliquer ma révolte. Ce quintet composé de celles qui donnent vie et formes à notre espèce, ne se soucient que de se montrer, s’exhiber, étaler une image harnachée de quincailleries et autres appâts, devant une assistance venue pour boire un discours masculin. L’obscénité de ces princesses coincées dans leur siège est à son comble, assaillant mon esprit comme des rapaces m’arrachant le cœur de la poitrine.

C’est alors qu’une vision me traverse. Je vois des salles d’opéras, des baignoires, avec des spectatrices aux toilettes élégantes, résolument orientées vers un parterre de smokings, de moustaches, de monocles, se rassasiant des gorges pigeonnantes aux rivières de pierres précieuses, tandis que sur la scène le ténor s’époumone à atteindre le contre ut parfait.

Ce n’est pas nouveau la velléité de s’étaler, la monstration de soi, l’envoûtement qui saisit chacune des cellules, toute résistance vaincue d’avance. Je me surprends alors à voir se dresser en moi un édifice de pierre, austère, morne, forteresse invincible qu’on appelle « solitude ». C’est elle que je trouve pour fonder une explication. Dans la plaine déserte, fouettée par les vents, le froid, des petits êtres recroquevillés avancent sans connaître de direction, si ce n’est celle immédiate de lutter contre le vent, le froid, la solitude. Je retrouve mes cinq princesses dépouillées de leurs bijoux, leur parure, squelettiques, leurs mains frêles tentant de dissimuler leur détresse.

J’entends, sur l’estrade, un homme débiter ses mots de feu, gonflés d’espérance, avec ses voiles d’illusion et quelques cailloux de mensonge. Les cinq filles accrochées aux tabourets, leur regard flottant tourné vers l’auditoire immergé de ténèbres, une vague lueur dans les pupilles au bord de l’extinction. Personne n’est à sa place, tout est en trop, car rien ne communique.

Je sors de l’endroit, une enseigne clignote sur le toit, une lettre manquante rend le mot illisible. La pluie tombe, c’est la seule certitude qui me pénètre jusqu’à l’os. La crainte de déplaire à celles qui donnent vie et forme à notre espèce, ne m’étrangle plus.   


« Modifié: 18 Février 2026 à 09:11:42 par LOF »
Lof

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 108
Re : Le besoin archaïque d'être vu
« Réponse #1 le: 18 Février 2026 à 10:09:35 »
Merci pour le partage de ton texte
Au début, je pensais qu'il se passait au 19e , début 20e siècle, mais non, car tu emploies le mot 'string'.
Je pense que les 5 femmes doivent être des prostitués ou des « aguicheuses ».
Ton personnage, un homme, est fort troublé par ses 5 femmes en tout cas.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 197
  • Frappé par le vent
Re : Le besoin archaïque d'être vu
« Réponse #2 le: 20 Février 2026 à 19:15:33 »

 Merci Cendres pour ton commentaire.
 A vrai dire je n'ai jamais considéré ces femmes comme des prostituées.
 Donc c'est ton interprétation. Pourquoi pas...
 Par contre pour moi, le sujet, c'est l'inattention portée à un discours masculin.
 Ces femmes privilégient la vue, plutôt que l'écoute. Ceci est très symptomatique
 de notre époque. Je parle aussi de la solitude et de l'incommunicabilité. Et de la fatuité masculine...   
Lof

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.015 secondes avec 22 requêtes.