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16 Septembre 2026 à 00:53:16
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Auteur Sujet: PROLOGUE Le Truc sous le Truc  (Lu 593 fois)

Hors ligne gaetan

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PROLOGUE Le Truc sous le Truc
« le: 15 Février 2026 à 14:35:02 »
Sujet : [Thriller Psychologique / Néon-Noir] — PROLOGUE

Bonjour à tous,

Je vous soumets aujourd'hui le prologue de mon projet de roman.

Le récit est porté par Dante, un narrateur à la lucidité glaciale et au nihilisme radical. On se situe dans une esthétique "Néon-Noir", à la croisée des chemins entre le mépris social d’un American Psycho, la révolte viscérale d'un Fight Club et la froideur narrative de moi même.

Le Pitch : Une fratrie inséparable, un massacre millimétré dans une station-service et une vision du monde presque onirique, où l’humanité n’est plus qu’une "glue" poisseuse orchestrée par un système déviant.

Ce que je recherche comme retours :

L'immersion : Le ton de Dante (arrogance, mépris) vous accroche-t-il ou crée-t-il une distance trop grande ?

Le rythme : L’agressivité et la brutalité du départ servent-elles l'intrigue ou sont-elles trop frontales ?

L'ambiance : Le contraste visuel (l’Audi, le feu, la nuit, les pixels) est-il assez immersif pour vous ?

Merci d'avance pour vos lectures et vos critiques, qu'elles soient acerbes ou constructives. Je suis prêt à tout entendre.


PROLOGUE : Le truc sous le truc
Le monde extérieur n’était plus qu’une abstraction, une traînée de lumière cinétique se mourant avec une lenteur de fin du monde contre le vitrage blindé de l’Audi. À l’intérieur, l’air avait la consistance d’un secret trop longtemps gardé, un gaz lourd qui semblait peser sur nos poumons. Il stagnait, saturé de nicotine froide, de vapeurs d’Absolut qui piquaient la gorge et de cette odeur de cuir neuf — un parfum industriel, stérile, qui, par une étrange alchimie moléculaire, finissait par évoquer la chair froide d’une morgue high-tech. La lumière du tableau de bord diffusait un bleu chirurgical, une lueur de néon d’hôpital qui découpait nos silhouettes en facettes anguleuses, nous transformant en statues de basalte. Nous n'étions plus des hommes, mais des spectres en costume trois-pièces, des artefacts de luxe égarés sur une autoroute qui ne menait nulle part, ou peut-être précisément là où nous devions être : au cœur du néant, là où la ligne d'horizon finit par s'effacer.
Nous sommes nés dans la même déchirure, issus d'un même ventre dont le souvenir n'est plus qu'une cicatrice silencieuse sous nos chemises en coton. Nous sommes cette trinité déviante, un organisme à trois têtes dont les synapses communiquent sans l’entremise des mots, par de simples micro-variations de pression dans l’air. Entre Liam, Jessi et moi, il n’y a pas de distance, seulement une résonance. Une onde de choc partagée. La voiture dévorait la ligne blanche avec une faim de métronome, un broyage mécanique de l'espace-temps qui nous maintenait dans une bulle d'irréalité absolue. C’était notre sanctuaire, notre cellule de décompression lancée à 140 km/h, où le temps s’était coagulé comme un sang trop vieux, refusant de s'écouler selon les lois des mortels qui dormaient, misérables, derrière les fenêtres des banlieues mornes que nous traversions comme une balle de gros calibre.
Liam tenait le volant avec une autorité presque érotique, une fusion entre l'homme et la machine. Sa main gauche, légère, dictait la trajectoire avec une précision d'horloger suisse, tandis que la droite reposait sur le goulot de la bouteille de vodka comme sur un sceptre de verre antique. Son sourire ne le quittait jamais ; c’était le rictus d’un propriétaire contemplant un domaine en ruine depuis le cockpit d’un avion de chasse, un mélange de mépris souverain et d'ennui abyssal. Liam ne parlait pas. Il n’en avait pas besoin. Ses yeux, d'une fixité de prédateur nocturne, perçaient l'obscurité pour y déceler les failles de la structure, ces endroits précis où la réalité s’effiloche, où le décor de carton-pâte de la civilisation laisse entrevoir l'envers du décor : le vide, le noir, le vrai.
À ses côtés, Jessi. Notre sœur. Notre miroir inversé. Elle ne buvait pas, elle communiait avec le poison. Elle sirotait sa flasque d’argent comme un millésime d’apocalypse, le dos parfaitement droit, les vertèbres alignées comme une rangée de perles de nacre sous la soie de son chemisier. Elle ne regardait pas la route. Elle scrutait les vibrations de l’air, les micro-variations du vide. Le vent sifflait contre une vitre mal fermée, un filet d’air glacé qui tentait de s'immiscer pour nous ramener à la réalité, mais ce n'était qu'une interférence lointaine dans notre silence de cathédrale. Jessi était notre sonar, notre radar à détresse. C’est elle qui, la première, avait mis un nom sur ce mal qui poissait le monde, cette substance invisible qui empêchait les âmes de respirer. Elle l'appelait la glue.
Depuis la banquette arrière, je nous observais à travers le prisme déformant du rétroviseur. Je savourais notre dérive avec la distance d'un critique d'art devant une toile lacérée de Fontana. Nous étions magnifiques dans notre abjection, propres jusque dans la souillure, vêtus d'une élégance qui servait d'armure contre la laideur du monde. Je tournai la tête vers la vitre. Dehors, les boîtes à chaussures de la classe moyenne défilaient en rangs serrés, tristes phalanges de béton sous la lune. Des jardins de deux mètres carrés où l'herbe poussait par obligation bureaucratique, des vies rangées dans des boîtes de conserve connectées au Wi-Fi, où chaque battement de cœur était monitoré par une montre intelligente. Derrière chaque rideau beige, on devinait le ronronnement des algorithmes, ces chats lobotomisés qui dictaient leurs rêves en ultra-haute définition, leur vendant un bonheur en kit facile à monter.
— Regarde-les, Liam, murmurai-je, ma voix se mêlant à la fumée bleue de ma cigarette qui s'enroulait comme un serpent autour de l'appui-tête. Tous ces gamins qui dorment là-dedans, bercés par le mythe d'une sécurité contractuelle. Ils dorment dans des lits payés à trente-six mois, protégés par des serrures qui ne résisteraient pas à une pensée un peu trop violente, à un désir un peu trop sombre.
Je lâchai une épaisse bouffée de fumée qui s'écrasa contre le verre froid, créant un brouillard grisâtre, une frontière physique entre leur monde d'illusions et le nôtre, celui de la lucidité.
— Ils ne sentent pas l'odeur du plastique brûlé qui remplace leur âme. Ils pensent que l'assurance-vie est un rempart contre le vide, que leur fonds de pension les sauvera de l'oubli.
Jessi laissa échapper un rire sec, une quinte de toux qui finit en un filet de fumée bleutée s'échappant de ses narines fines.
— La sécurité ? C’est une pilule pour les ânes, Dante. On leur injecte de la normalité en perfusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour masquer l'odeur de leur propre liquéfaction. Des moutons sous Xanax qui flottent dans un bonheur chimique. Ils sont tellement shootés à l'optimisme de façade qu'ils remercieraient presque le boucher pour la propreté de la lame, pourvu qu'elle soit désinfectée et conforme aux normes européennes.
Elle me tendit la flasque sans se retourner, un mouvement fluide, presque machinal. Le liquide brûla ma gorge, une chaleur artificielle qui décapa mes doutes et raviva l'incendie intérieur qui me rongeait depuis l'enfance. Liam jeta un regard au miroir, son sourire élastique dévoilant des dents trop blanches, trop parfaites, comme les touches d'un piano qui n'aurait jamais joué que des requiems pour une époque agonisante.
— Vous êtes fatigants, murmura-t-il, sa voix basse comme un ronronnement de moteur parfaitement réglé. La révolte de banquette arrière, c'est pour les étudiants en sociologie qui ont encore l'espoir de changer la couleur des rideaux du bordel. Le système ne nous baise pas, il nous digère. C'est plus lent, plus intime. C'est une étreinte qui finit en absorption. Ces gens ne souffrent pas, ils attendent juste qu'on leur dise quelle couleur de capsule à café choisir pour leur prochaine dose de néant. L'esclavage est infiniment plus doux quand on a la fibre optique et un abonnement à la vanité.
L’Audi s'immobilisa dans un sifflement de freins qui résonna comme un cri dans la nuit désertique. Nous étions devant les néons blafards d'une station-service perdue entre deux zones industrielles, une île de lumière stérile au milieu d'un océan de bitume et de carcasses d'usines dont les toits de tôle rouillée semblaient supplier le ciel de les achever. Liam coupa le moteur.
Le silence qui suivit fut plus violent que le cri du moteur. C’était un silence de chambre sourde, celui qui précède les tempêtes de sang, celui qui nous rappelait, par une sorte de réflexe pavlovien, le placard. Notre berceau. Ce réduit de deux mètres carrés où l'on nous enfermait jadis, où l'air manquait, où le noir n'était pas une absence de lumière, mais une présence physique, une bête qui nous léchait le visage.
— Regarde cette lumière, murmura Jessi, ses yeux dilatés fixant l'entrée de la boutique. C’est la même qu’à l’époque. Cette lumière crue, sans âme, qui ne laisse aucune ombre pour se cacher. Elle te déshabille jusqu'à l'os.
Un flash nous traversa tous les trois. Une odeur de désinfectant bon marché, le bruit métallique d'une clé tournant dans une serrure — un son qui nous faisait systématiquement contracter les sphincters —, le froid d'un carrelage poisseux contre des genoux d'enfants qui ne comprenaient pas encore que la douleur était la seule monnaie d'échange de ce monde. On ne disait rien, mais nos pouls s'alignèrent, battant à l'unisson sous nos poignets.
— Quel monde de merde, souffla Liam en brisant la transe. — Dirigé par de gros tas de merde, répliquai-je en ouvrant la portière.
Liam fixa l'entrée de la boutique. À travers la vitrine immense, le caissier n'était qu'une silhouette voûtée, une ombre écrasée par des tubes fluorescents qui grésillaient avec une régularité de torture, projetant des éclats de lumière sale sur les rangées de barres chocolatées et de bidons d'huile. C’était un éclairage qui ne révélait rien, mais qui décapait tout : les couleurs, les reliefs, l’humanité.
— Regarde-le, Dante. Ce n'est pas un homme. C’est un assemblage de fluides en attente de fuite. La glue, tu la vois ? Elle coule de son badge, elle poisse les touches de son clavier. C'est ce liquide visqueux, incolore, qui empêche les révolutions et lubrifie les compromis. C’est le lubrifiant de leur monde, ce qui permet aux rouages de grincer sans jamais casser tout à fait.
Je poussai la portière, galvanisé par cette vision. Le vent de la nuit s'engouffra dans l'habitacle, chargé d'une odeur de gasoil, de pneus brûlés et de pluie acide — un cocktail qui me parut soudain d'une fraîcheur exquise après l'air confiné et luxueux de l'Audi. Nous sortîmes de la voiture avec une synchronisation millimétrée, trois ombres élégantes, trois taches d'encre de Chine se propageant sur le bitume gris comme une infection sur une plaie ouverte.
À quelques mètres de là, sous le halo blafard d'un lampadaire qui agonisait dans un bourdonnement électrique insupportable, se tenait la meute. Ils étaient cinq. Des survivants du samedi soir, l'alcool triste et les vêtements froissés par une défaite qu’ils n’osaient s’avouer. Ils puaient la bière tiède, le tabac froid et le désespoir pavillonnaire, cette odeur caractéristique de friture et de détergent bon marché qui colle aux peaux qui ne voient jamais la lumière du jour, seulement celle des écrans. Ils étaient le décor immuable de cette zone industrielle, les figurants d'un film dont le script avait été égaré depuis longtemps et dont ils n'étaient que les spectres errants.
On s’arrêta.
Le silence s'installa, épais comme de la suie, une membrane invisible que seul le bruit de nos respirations synchronisées parvenait à percer. Ils nous détestaient de chaque pore de leur peau. Ils détestaient nos costumes à quatre chiffres dont la laine de vigogne ne connaissait pas le pli du genou, ils détestaient la ligne prédatrice et insolente de l’Audi qui semblait les toiser, ils détestaient la façon dont Jessi tenait sa cigarette — une extension de ses doigts, un instrument de mépris qu’elle brandissait comme un scalpel prêt à inciser le vide.
Liam ne baissait pas les yeux. Il les disséquait un par un, avec la patience d'un légiste. C’était une curiosité presque scientifique, l’entomologiste observant des blattes se dévorer mutuellement dans un bocal de verre sale avant de décider laquelle écraser en premier.
— Ils veulent nous toucher, chuchota Jessi, sa voix n'étant qu'un souffle glacé à mon oreille qui fit se dresser les poils de ma nuque. Ils veulent salir le cuir. Ils s'imaginent que leur haine est une monnaie d'échange, qu'elle leur donne un droit de regard, un droit de cité sur notre existence. Ils pensent que leur souffrance les rend réels.
L'un d'eux, un grand sec à la mâchoire saillante et à la cicatrice mal refermée sur l'arcade — un souvenir probable d'une bagarre pour une place de parking ou une insulte imaginaire — fit un pas en avant. Il ne dit rien. Sa mâchoire tremblait d’une rage impuissante, une vibration organique qui semblait faire écho au grésillement des néons au-dessus de nous. C’était la guerre des regards, un affrontement de classes millénaire où la hiérarchie venait de basculer en un instant. Ils avaient le nombre, la force brute de la meute, mais nous avions l'arrogance glacée du prédateur qui sait que le bétail n'a pas de griffes, seulement des sabots pour piétiner sa propre boue.
On les contourna avec une lenteur calculée, un ballet de mépris qui frisait l'insulte pure. Je sentis l'odeur de leur tabac de roulée, une effluve âcre et terreuse qui tentait d'imprégner ma veste. Je me retins de ricaner. Les portes automatiques s'ouvrirent dans un schlack pneumatique qui sonna comme un couperet de guillotine.
L'intérieur du 24/24 était une agression sensorielle, un cauchemar de plastique et de lumière crue. L’air y était sec, recyclé jusqu'à l'asphyxie, chargé de l’odeur de sucre raffiné, de conserves industrielles et de ce parfum de vanille synthétique utilisé pour masquer la misère du lieu. Et derrière sa caisse, le gardien du temple de la consommation nocturne. Un homme-badge au regard éteint, les épaules voûtées sous le poids d'une existence passée à scanner des codes-barres. Le genre de type qui tire une jouissance mesquine de son petit pouvoir, celui de valider des tickets de loterie et de vérifier avec une lenteur sadique les dates de péremption sur des sandwichs triangle dont le pain a la couleur du carton.
Liam marcha droit vers le fond, là où les bouteilles premium étaient enfermées derrière des vitrines verrouillées, comme s'il s'agissait de diamants de sang ou de reliques sacrées. Il désigna une vodka de luxe, une bouteille dont le verre givré semblait contenir toute la pureté et la cruauté du Grand Nord.
— Celle-là, dit Liam, sa voix résonnant dans le magasin vide comme un coup de feu.
Le caissier s'approcha avec une lenteur de somnambule, ses clés cliquetant contre sa cuisse avec un bruit de ferraille rouillée.
— C'est cher, lâcha-t-il sans un bonjour, sa voix pleine du fiel de ceux qui détestent leur vie mais adorent l'ordre établi qui les maintient en laisse.
Il nous scruta avec une méfiance mêlée d'envie. Il vit nos mines de déterrés, nos yeux vitreux de noctambules qui ne dorment jamais, mais il vit aussi l'éclat de ma montre et les bagues de Jessi qui valaient probablement dix ans de son salaire. Il hésitait entre le mépris de classe et la servilité innée du larbin de base. Une hésitation délicieuse à observer, un petit théâtre de la bassesse humaine.
On revint à la caisse. Liam posa la bouteille sur le tapis roulant avec une délicatesse qui tenait de l'outrage, comme s'il déposait un nouveau-né sur un autel sacrificiel.
— Soixante-huit euros, dit le caissier, ses doigts boudinés tapotant nerveusement sur son comptoir.
Liam sortit une liasse de son veston avec une décontractation insolente, en extraisit un billet de cent euros — lisse, craquant, presque tranchant comme une lame de rasoir. Il le fit glisser sur le comptoir, le laissant tournoyer un instant.
— Garde la monnaie, mon grand, murmura Liam, sa voix vibrant d’une ironie feutrée qui semblait glacer le sang du type. Prends-toi un peu de dignité avec, si ça se vend encore dans tes rayons. Ou au moins de la glue pour recoudre ton visage. On voit tes coutures d'ici, mon pote. La glue verte déborde de tes yeux. Fais gaffe à ne pas glisser dedans quand tu rentreras chez toi retrouver ta femme en plastique et ton crédit sur vingt ans qui te sert de laisse.
Le type se figea, le billet de cent euros entre les doigts comme s'il s'agissait d'un morceau de charbon ardent. L'insulte était trop précise, trop chirurgicale pour son intellect embrumé par des années de télévision poubelle. Pour lui, nous étions des fous dangereux ; pour nous, il était déjà mort, une simple erreur de syntaxe dans le grand livre de l'univers.
On sortit. Les portes se refermèrent derrière nous, étouffant le cri strident d'un présentoir à magazines qui s'était renversé. La meute était toujours là, agglutinée sous le lampadaire mourant, leurs silhouettes allongées sur le bitume comme des cadavres de géants. L’un d’eux se détacha du groupe, un homme à la peau couleur de cendre, une barbe comme de la laine d'acier rouillée qui semblait lui manger le visage. Il se planta devant Jessi, exhalant un mélange d'urine séchée, de tabac de mauvaise qualité et de désespoir pur.
— Eh, la miss... t’aurais pas une petite pièce ? On est en galère... on veut juste se finir la nuit...
Jessi s’arrêta net. Elle était une statue de glace, une déesse d'ivoire face à une flaque de boue. Elle le toisa avec ce regard qui semble effacer l'existence même de l'objet qu'il contemple, un vide souverain. Je m’avançai lentement, posant une main gantée de cuir sur son épaule. Le geste était protecteur, presque tendre, ce qui rendait la scène encore plus obscène pour ces spectateurs de l'ombre qui nous entouraient.
— De l’argent ? demandai-je d’une voix onctueuse, presque professorale, savourant chaque syllabe. Mais mon cher ami, ce serait un investissement à perte, une hérésie économique. On ne restaure pas une ruine qui a déjà renoncé à ses fondations, qui a accepté la moisissure comme décoration. Regardez-vous : vous n'êtes plus qu'une erreur dans le décor urbain. Si je vous donne dix balles, vous allez juste payer un sursis à votre foie, prolonger de quelques heures une agonie qui ne demande qu'à s'achever. C'est de l'acharnement thérapeutique, vous ne trouvez pas ? C'est cruel.
Le type cligna des yeux, son cerveau en mode erreur système, incapable de traiter une telle dose de mépris raffiné. Ses complices se décollèrent lentement du mur, un grondement sourd, animal, montant au fond de leur gorge. L'instinct de meute, enfin. Le seul truc qui leur restait d'humain.
— Tu te fous de nous, le taré ? cracha le grand sec, faisant un pas menaçant, les poings serrés, les veines du cou gonflées comme des cordages.
— Absolument pas, rétorquai-je, le ton presque peiné. Je vous propose une sortie de secours, une porte de sortie décente. Avec cinquante balles, vous vous offrez assez de solvant pour éteindre le moteur définitivement, pour arrêter les frais. On appelle ça de la philanthropie radicale. C’est ça, ou attendre que l'alcool de mauvaise qualité finisse de boucher vos dernières artères. Allez, dégagez l'horizon, vous gâchez la perspective et l'air devient irrespirable.
On fit demi-tour vers l'Audi. Pas de précipitation. Pas de peur. Juste la certitude absolue de notre invulnérabilité, de notre supériorité biologique et mentale. Leurs regards nous brûlaient les omoplates, une haine impuissante qui nous chatouillait comme une caresse perverse. Nous montâmes à bord. L'Audi referma ses mâchoires d'acier sur nous dans un bruit de coffre-fort. Le monde extérieur redevint un film muet, une pantomime grotesque dont on avait coupé le son pour ne plus entendre les cris.
Liam ne démarra pas tout de suite. Il laissa le moteur en suspens, un serpent au repos, vibrant imperceptiblement sous nos pieds. Je tendis la main vers l'avant.
— Liam. La bouteille.
Je pris une gorgée monumentale, laissant le liquide me brûler la bouche, la gorge, les entrailles. Une brûlure limpide, un carburant de mépris pur qui descendit jusqu'à mon âme.
— Doucement, Dante, lança Liam avec un petit rire sec qui ressemblait à un craquement d'os. On a encore quelques cercles de l'enfer à traverser avant l'aube, et je n'ai pas envie de te ramasser à la petite cuillère.
Il pressa une touche sur la console centrale. Les premières notes de Goodbye Horses s’élevèrent, la voix de Q Lazzarus planant au-dessus du cuir comme une incantation chamanique, une nappe de synthétiseurs qui semblait vouloir nous emmener loin de ce parking sordide.
Soudain, un bruit. Un choc sourd, humide. Une glaire épaisse s'écrasa contre la vitre conducteur, s’étalant en une méduse jaunâtre et visqueuse. Le type à la cicatrice était là, le visage déformé par une rage désespérée, ses yeux injectés de sang fixant Liam à travers le verre teinté, ses mains frappant violemment contre la vitre.
Liam ne sursauta pas. Il ne cligna même pas des yeux. Il resta immobile, de profil et d'une sérénité effrayante.
— Oh, charmant, soupira Jessi d'un ton ennuyé, comme si elle commentait une tache de café sur son sac. Il essaie de communiquer. Il pense avoir une voix. Il pense avoir une existence qui pèse sur la nôtre.
Liam pressa le bouton de la vitre électrique. Le crissement feutré du verre qui descendait était le seul avertissement sonore, un son de guillotine bien huilée. Le type resta figé une seconde, surpris par cette ouverture soudaine, par l'odeur de luxe, de vodka et de parfum hors de prix qui s'échappait de l'habitacle comme une vapeur toxique. Il ouvrit la bouche pour hurler une insulte, une dernière revendication de son humanité.
Le geste de Liam fut une épure, un mouvement dépourvu de haine, dicté par une simple nécessité esthétique, une correction du décor. En un éclair, une lame effilée, sortie d'on ne sait où — une extension naturelle de sa volonté —, vint se loger dans le visage du cracheur. Un bruit sourd de fruit mûr qui se déchire, le métal disparaissant dans la chair avec une facilité déconcertante, comme si le corps de cet homme n'était déjà plus qu'une outre de sang prête à crever.
Liam retira le couteau avec une tranquillité de boucher professionnel. Le type s’effondra sur le bitume, les mains pressées sur son visage qui s'ouvrait en deux, tandis qu’un hurlement inhumain déchira enfin le silence du parking, un son aigu qui sembla faire vibrer les vitres de la station.
— Oups, murmura Liam en essuyant la lame avec une minutie maniaque sur le rebord du cuir, sans même le regarder. Je crois que j'ai redessiné son sourire. C’est beaucoup plus symétrique comme ça, n'est-ce pas ? Une véritable amélioration architecturale.
Jessi laissa échapper un soupir de pure satisfaction, un petit gémissement de plaisir qui me fit frissonner. Elle observait le sang qui giclait en saccades sous les néons. À cause de la lumière blafarde et de la composition chimique de son sang corrompu par la mauvaise bière, il ne semblait pas rouge. Il semblait d'un vert très sombre, presque noir, une huile rance. La glue. Enfin libérée de son enveloppe de chair médiocre, elle se répandait sur le bitume comme une marée noire.
Goodbye Horses entamait son refrain, une élévation synthétique par l'horreur. À l'extérieur, le groupe explosa littéralement. Ce n'était plus une meute d'hommes, c'était une réaction chimique violente, une ébullition de haine primaire, désordonnée. Ils se ruèrent vers la voiture, leurs visages déformés par la lumière stroboscopique des néons défaillants qui semblaient vouloir s'éteindre sous le poids de la scène. Je sentis l'adrénaline battre contre mes tempes comme un tambour de guerre, un rythme sauvage synchronisé avec la basse lourde de la musique.
— On ne va pas les laisser finir la nuit sur une note aussi tragique, dis-je avec un rire qui me brûla les poumons, une sensation d'euphorie glacée m'envahissant.
Je poussai ma portière d'un coup sec. Le vent froid me gifla le visage, mais je ne ressentais que la chaleur de l'acier contre ma paume droite. Le Tomahawk était là, glissé entre le siège et la console, un objet magnifique, lourd, équilibré, un prolongement naturel de mon bras, de mon histoire, de ce placard où le noir nous avait appris que seule la force brute possède une grammaire que tout le monde comprend. Je sortis de l'Audi comme on sort d'un rêve éveillé, avec une légèreté de somnambule, mes pieds touchant à peine le bitume huileux.
L'un d'eux, le plus proche, un gamin aux yeux hagards, s'élança vers moi avec une bouteille cassée à la main. Son mouvement était lent, brouillon, pathétique d'imprécision. La hache fendit l'air dans un sifflement de soie déchirée. Le tranchant d'acier carbone s'encastra en plein thorax avec un bruit sec de bois vert qu'on fend, traversant le sternum comme s'il était fait de papier mâché. Le type fut stoppé net dans son élan, son regard s'éteignant à mesure que la réalité de sa propre fin s'imprimait dans ses pupilles dilatées. Il s'écroula comme un sac de linge sale, ses jambes se dérobant sous lui.
— Un point pour le style ! m’exclamai-je, la voix portée par une ivresse que l'alcool n'aurait jamais pu m'offrir.
Jessi sortit à son tour, ajustant sa veste de créateur avec une élégance impériale, comme si elle s'apprêtait à entrer dans un bal. Elle tenait son scalpel entre le pouce et l'index, comme une plume d'écrivain prête à écrire la suite de l'histoire sur leur peau flasque. Elle ne souriait pas. Elle était le visage de la justice divine, une justice froide et sans pardon dans un monde qui avait assassiné Dieu depuis longtemps pour le remplacer par des centres commerciaux. Elle avançait avec grâce, ses talons claquant sur le goudron, ignorant les hurlements de celui qui se vidait de son sang au sol. Pour elle, ils n'étaient déjà plus humains ; ils étaient des obstacles organiques, des excroissances de glue qu'il fallait élaguer pour retrouver la pureté du vide.
Le grand sec qui m'avait défié tenta un crochet du droit désordonné. Sa lenteur était une insulte personnelle à l'art du combat. J'évitai le coup d'un simple pivot du bassin, sentant le souffle de son poing passer à quelques millimètres de ma joue. Je lui saisis le poignet avec une force que je ne me connaissais pas, sentant ses os fragiles, presque poreux, sous sa peau moite. D'un coup sec de la tête du Tomahawk, je lui brisai le radius. Le craquement fut net, musical, un son de branche morte qui se casse sous le pied, amplifié par l'acoustique parfaite de ce parking désert qui devenait notre scène privée, notre théâtre de la cruauté.
— Tu entends ça, Jessi ? C'est le son d'une vie qui change de trajectoire ! C'est la mélodie du réel !
Elle ne répondit pas. Elle était déjà sur le troisième, celui qui tentait de ramper vers la boutique en pleurant. Elle le rattrapa en trois foulées de prédatrice, légère comme une plume. Elle ne frappait pas pour tuer, pas encore. Elle cherchait les tendons, les points de jonction où la glue était la plus épaisse, là où la douleur est la plus pure. Elle sectionna avec une précision chirurgicale, un mouvement de poignet rapide. Le type s'écroula, les jarrets coupés, poussant un cri étranglé qui s'étouffa dans le goudron froid.
Liam sortit enfin de la voiture, fermant la portière avec une douceur infinie. Il resta debout, adossé à la carrosserie, la musique s'échappant de l'habitacle comme une nappe de brume synthétique qui enveloppait la scène. Il nous regardait faire avec une indulgence presque paternelle, une cigarette au coin des lèvres. Il l'alluma avec son briquet en or massif, la flamme dansant un instant dans ses yeux de verre, reflétant l'incendie qui couvait en nous.
— Finissez-en, mes enfants, murmura-t-il, sa voix dominant à peine le refrain lancinant de Q Lazzarus. L'odeur de leur peur commence à devenir rance, elle masque le parfum de la voiture. C’est vulgaire. La vulgarité est le seul péché que je ne pardonne pas.
Je terminai le travail sur le grand sec d'un mouvement circulaire. Un coup de lame dans la carotide, propre, définitif, une signature. Le sang s'échappa en jets saccadés, dessinant des calligraphies sombres, presque noires sous l'éclat des néons défaillants. Je me redressai, essoufflé, le visage moucheté de gouttelettes chaudes qui commençaient déjà à refroidir sous la bise nocturne. Je me sentais vivant, d'une vitalité terrifiante. Pour la première fois depuis que nous avions quitté la ville, la réalité semblait avoir une consistance, une texture que je pouvais enfin saisir.
On remonta dans l'Audi, nos mouvements ralentis par la satisfaction. Jessi essuya son scalpel sur un mouchoir en soie blanche qu'elle abandonna avec dédain sur le parking, telle une fleur de deuil jetée sur une tombe anonyme. Liam enclencha la première. Les pneus crissèrent sur le bitume ensanglanté, laissant des traces de gomme et de vie derrière nous alors que nous reprenions la route, vers l'obscurité qui nous appelait. Le silence revint dans l'habitacle, mais il était désormais saturé de notre accomplissement, une atmosphère lourde et satisfaite.
— Vous savez, dis-je en regardant mes mains qui ne tremblaient plus, ils pensent tous que le mal est une maladie, une anomalie. Une infection qu'on peut soigner avec des lois, des prières, des antidépresseurs ou des thérapies de groupe.
Liam jeta un regard dans le rétroviseur, ses traits se figeant à nouveau dans ce masque de marbre impénétrable, magnifique et terrible à la fois.
— Le mal n'est pas une maladie, Dante. C'est le système d'exploitation par défaut de cette planète. Nous sommes juste les seuls à ne pas avoir fait la mise à jour vers l'hypocrisie sociale. Nous sommes restés fidèles à la version d'origine.
Je me tournai vers la vitre arrière, regardant la station-service s'éloigner. Elle n'était plus qu'un point lumineux dans la nuit, une balise stérile s'effaçant dans le lointain. À l'intérieur, le caissier devait être encore figé derrière son comptoir, attendant que son monde reprenne un sens qui n'existait plus. Il allait appeler la police. Ils allaient prendre des notes, utiliser des mots comme "barbarie gratuite", "folie meurtrière", "psychopathie". Ils allaient essayer de quantifier l'horreur avec leurs petits outils de fonctionnaires.
Ils ne comprendront jamais que c'était un acte de charité, une ponction nécessaire.
On ne va pas se mentir. Vous qui lisez ces lignes, confortablement installés derrière votre roman, dans la tiédeur de votre salon ou le confort anesthésiant de votre trajet matinal, vous nous jugez déjà. Les mots défilent dans votre tête, rassurants comme des étiquettes sur des bocaux de cornichons : Monstres. Psychopathes. Déchets. Vous vous accrochez à votre morale comme à une bouée de sauvetage dans un océan de merde, persuadés que votre vertu, votre petite obéissance aux règles, vous protège du vide.
Vous vous inventez un ordre, une justice, un sens. Un Dieu avec une balance qui vous attendrait patiemment au bout du couloir pour peser vos petites complaisances de bureau, vos larmes devant les infos et vos dons à des associations humanitaires — ces maigres pourboires versés à votre conscience pour masquer votre lâcheté quotidienne.
Mensonges. Tout cela n'est qu'un décor de théâtre qui prend l'eau, une illusion collective pour ne pas devenir fou.
Moi, je sens l’odeur. La charogne sous le vernis des ongles. La glue verte qui suinte des institutions, des mariages de convenance, des sourires forcés de vos collègues de travail. C'est le truc sous le truc. La vérité qui poisse, celle qui s'infiltre partout : dans votre café équitable du matin, dans vos rêves de promotion, jusque dans la bouche de vos enfants quand ils vous demandent une preuve d'amour que vous n'avez pas en stock.
Je suis le seul qui ne se bouche pas le nez. Je ne suis pas votre sauveur, je n'ai aucune intention de vous aider. Je suis le silence qui suit le cri de votre conscience quand vous réalisez, dans un éclair de lucidité, que tout ce que vous possédez ne vous sauvera pas de la vacuité. Je suis le croque-mitaine que vous avez peur de voir quand vous éteignez la lumière et que vous vous retrouvez, enfin, seul avec vos échecs et votre finitude.
Le monde nous a rejetés avant même que nous sachions marcher, alors nous avons décidé de le disséquer pour voir ce qu'il a réellement dans le ventre, pour voir si son cœur bat encore ou s'il n'est rempli que de cette glue verdâtre.
Il est une plaie ouverte qui ne demande qu’à s’infecter, un organisme mourant qui s'accroche à la vie par pur réflexe. Et nous ? Nous sommes le fer. Celui qui cure l'abcès avec précision, sans anesthésie, pour que votre petit univers de papier glacé ne s'effondre pas tout de suite sous le poids de sa propre pourriture. On ne détruit pas le monde. On lui retire simplement son masque, on lui offre la vérité qu'il mérite.
Liam appuya sur l'accélérateur, le moteur rugissant comme une bête sauvage libérée de sa cage. L'Audi s'élança vers l'aube, une flèche d'argent dans un monde de cendres. Le voyage ne fait que commencer. Les cercles de l'enfer sont nombreux, profonds, et nous avons bien l'intention de tous les visiter, un par un, jusqu'au dernier.
Et croyez-moi, vous n'allez pas aimer ce qu'il y a dessous. Mais vous allez regarder. Vous ne pourrez pas détourner les yeux. Jusqu'au bout. Parce qu'au fond de vous, vous avez soif de cette vérité brutale que vous n'osez pas admettre devant votre propre miroir le matin.

« Modifié: 15 Février 2026 à 17:40:07 par gaetan »

Hors ligne Robert-Henri D

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Re : PROLOGUE Le Truc sous le Truc
« Réponse #1 le: 16 Février 2026 à 14:37:12 »
Bonjour gaetant,

Oups, ainsi placé dans la section textes courts ce "Truc" risque de paraître interminable !
PLUMA IN ASCESI ATTOLLITUR, UBI SCRIPTURA SINE ANIMA CONTRAHITUR.

La plume en ascèse s’élève là où l’absence d’âme rétrécit l’écriture.

Hors ligne florence_yvonne

  • Calliopéen
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Re : PROLOGUE Le Truc sous le Truc
« Réponse #2 le: 16 Février 2026 à 16:47:11 »
Surtout, s'il ne s'agit que du prologue.
« Être libre, ce n'est pas pouvoir faire ce que l'on veut, mais c'est vouloir ce que l'on peut. »
Jean-Paul Sartre

 


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