Nous avions débarrassé la maison après sa mort. Le mot « débarrassé » m’embarrasse. Je ne l’ai jamais prononcé, quand ma sœur, elle, l’employait à cor et à cri. Son compagnon de l’époque me toisait du regard, un peu comme s’il me méprenait d’être attaché à cette partie de l’enfance qui me glissait définitivement entre les doigts. Je les touchais littéralement ces joujoux anciens, ces cordelettes éreintées par les vas-et-viens de nos bousculades dans la chambre à jouer. Sur les marches de la porte d’entrée, j’étais le seul à pleurer. Où étaient passés tous ces gens du barbecue, du repas d’entre-deux vacances ; où avaient filé les belles-soeurs, les beaux-frères, les bambins d’hier qui ont vingt ans aujourd’hui ? Ce beau monde s’en est allé dans la danse. Il a pris la tangente de la vie, dit-on. Moi j’entends le vide d’un quartier en deuil. En vérité, personne ne sait qu’elle est morte. Qui pourrait bien s’en soucier ? Peut-être l’épicer se fera la remarque à la fermeture, peut-être se dira-t-il que sa cliente du samedi n’est pas venue prendre son kilo de tomates et sa boîte de Ricola au citron gingembre. Que reste-t-il de tous ces cris d’enfants ? Ils se sont évanouis quand maman est morte, elle les a pris dans son tombeau, en expirant une dernière fois. Je suis seul face au monde désormais. Personne ne se souciera vraiment de moi, personne ne me posera des questions intrusives sur ma vie conjugale, sur ma façon prochaine de concevoir un enfant, sur le dernier compliment que j’ai reçu… Plus personne ne toquera à la porte de mon intimité.