Voici un conte animalier destiné aux 9-11 ans et à tous ceux qui ont gardé leur âme d'enfant.
Pensez-vous qu'il est adapté à cette tranche d'âge ?
Selon vous, quel est le message de ce conte ?
Tout commentaire est bon à prendre alors n'hésitez pas 
Il était une fois un bateau de pêche qui voguait près des côtes africaines.
Et dans sa cale, une cage.
Et dans la cage, un lionceau.
Couché seul entre ses barreaux trop étroits, il soupirait jour et nuit. Le museau posé sur ses pattes, il rêvait de découvrir ce qu’il y avait dehors.
Son maître, le capitaine du bateau, le caressait doucement et lui donnait à manger mais, au grand désespoir du petit animal, il ne le laissait jamais sortir. Un jour pourtant, il oublia de pousser le verrou qui le maintenait enfermé.
Le jeune fauve hésita un instant. Il faisait si noir dans la cale.
Après avoir pris une grande inspiration, il se faufila lentement dans l’embrasure de la porte. Guidé par la lumière du dehors qui filtrait par les planches, il escalada une à une les hautes marches qui menaient au pont.
La lumière l’obligea à fermer les yeux. Quand il les rouvrit, une large passerelle en bois s’étendait devant lui. Au-dessus de sa tête, le ciel bleu n’avait pas de fin. Pour la première fois, il sentit le vent dans ses poils et le soleil sur sa peau. Immobile, il inspira profondément l’air frais et iodé. Ses pattes le démangeaient et, sans vraiment le décider, il se mit à courir à toute vitesse.
Plus jamais il ne voulait retourner dans la cale. Alors, il fit tout son possible pour se rendre indispensable.
Ses petits crocs et ses griffes tiraient sur les cordes rêches des filets de pêche pleins à craquer. Sa langue effaçait toute trace de saleté sur le plancher et il était toujours le premier à sauter en mer pour ramener un matelot tombé à l’eau.
Travailleur incessant et bienveillant, il gagna rapidement l’amitié de tous les marins. Personne ne pensa à le faire retourner dans l’obscurité de la cale. Mais, les tempêtes en mer peuvent être terribles même pour un lion. Alors, son capitaine lui construisit une maisonnette sur le pont.
Plus le temps passait, plus il devenait un membre à part entière de l’équipage. Mais il grandissait un peu trop vite. Chaque jour, il devenait plus fort et plus imposant.
Malheureusement, il y eut aussi quelques incidents où, sans le faire exprès, Lion griffa l’un de ses amis. Certains marins, qui le connaissaient pourtant depuis toujours, se mirent à le craindre.
Les disputes entre les marins au sujet de Lion devenaient de plus en plus fréquentes. Des matelots évitaient Lion et menaçaient de quitter le bateau si le capitaine ne s’en séparait pas. Ils en avertirent le maître mais, chaque fois qu’ils lui en parlaient, il secouait la tête. Il l’aimait trop.
Le jeune fauve ne comprenait pas ce qui se passait. Il ressentait que quelque chose n’allait pas, que ce n’était plus comme avant, mais il était loin d’imaginer qu’il en était la cause.
Le capitaine, de son côté, était de plus en plus silencieux. Il observait Lion.
Il se rendit compte qu’il ne pouvait plus entrer que la moitié de son corps dans son abri ; que ses foulées étaient si larges qu’il ne pouvait plus courir sur la passerelle ; et que son appétit était devenu si vorace qu’il mangeait chaque jour une plus grande partie de leur pêche.
Un jour, avec beaucoup de tristesse, il dit à Lion :
— Lion, tu es un excellent matelot, mais nous ne pouvons plus te garder. Tu es devenu trop grand pour notre petit bateau de pêche. Demain, nous te déposerons sur le continent, où tu pourras vivre une vraie vie de lion.
Ce soir-là, Lion ne put trouver le sommeil. La tête en dehors de son abri, il regardait les étoiles en réfléchissant aux paroles de son capitaine. Il avait beau retourner ses mots dans tous les sens, il ne comprenait pas ce qu’il avait voulu dire par « vivre sa vie de lion ». Il vivait parfaitement bien sur le pont, et personne d’autre, à part lui, ne s’appelait Lion. De plus, il n’avait aucune envie d’abandonner son navire, son maître et ses amis. Il était impossible qu’il y ait quelque chose de mieux ailleurs.
Un matelot qui avait trop bu chancela et tomba dans la mer agitée. Personne ne le vit à part Lion. Il sauta par-dessus bord. C’était justement un des marins qui s’était plaint de lui au capitaine. Il était lourd et Lion avait beaucoup de mal à nager avec lui sur son dos. Pourtant, il n’abandonna pas. À bout de forces, il parvint à agripper une grosse corde qui pendait dans l’eau et à y grimper. Le bruit avait alerté l’équipage, qui vint les aider à se hisser sur le plancher.
Quand Lion, trempé jusqu’aux os, vit le capitaine, il put lire facilement la fierté qui brillait dans ses yeux. Mais il y avait autre chose. Autre chose qu’il ne pouvait pas identifier.
Le marin que Lion avait sauvé le caressa longuement pour le remercier, comme il le faisait quand il était petit. Et pas un seul membre de l’équipage n’oublia de le féliciter. Certains avec un large sourire aux lèvres, d’autres en gardant leurs distances.
Malgré tout, le capitaine ne changea pas la décision qu’il avait prise.
Le lendemain, quand il le déposa sur la plage, l'animal se mit à tanguer. C'était la première fois que Lion posait les pattes sur la terre ferme.
À bord de ce qui avait été jusqu’alors son chez-lui, les autres matelots et son maître lui faisaient signe et lui souhaitaient le meilleur, de loin. De plus en plus loin, jusqu’à ce que l’horizon les avale.
De l’eau salée coula sur le museau du jeune fauve. Un moment, il resta là à pleurer en regardant l’océan dans l’espoir qu’ils changent d’avis et reviennent le chercher. Épuisé, il s’endormit.
La faim finit par le tenailler. Il observa avec attention une colonie de phoques bien gras, mais il n’avait jamais chassé et ne savait pas comment faire. Alors, il décida d’aller pêcher. Rapidement, il plongea dans les vagues et attrapa cinq gros poissons, qu’il dévora d’un coup.
Après avoir bien mangé, il se sentit plus fort et quitta la plage.
Au-delà des dunes s’étendaient, à perte de vue, des prairies où broutaient tranquillement des animaux qu’il n’avait encore jamais vus. Certains avaient des taches et un cou immensément long ; d’autres semblaient ne pas avoir de pelage, mais seulement une peau grise et quelque chose de dur et de pointu entre les yeux ; d’autres encore étaient immenses, avec un nez aussi long et épais qu’une grosse corde de marin.
Ces animaux avaient l’air heureux. Leurs petits gambadaient partout. Alors, quelque chose commença à lui chatouiller les jambes et, sans même le décider, il se mit à courir comme il n’avait jamais couru auparavant. La crinière sous le vent, il sautait par-dessus les rivières et les rochers, et les animaux s’écartaient sur son passage.
Le même sentiment lumineux qui était né en lui quand il avait exploré l’extérieur refit surface. Mais, cette fois-ci, bien plus fort. Plus jamais il ne voulait être cantonné sur un pont. Il voulait passer le reste de sa vie à découvrir cette terre qui paraissait aussi infinie que le ciel lui-même.
Un matin, alors qu’il longeait la rivière, il découvrit la créature la plus belle qu’il n’avait jamais vue.
Un pelage couleur de la savane, des yeux dorés et des formes musclées. Lion, malgré sa timidité, ne put s’empêcher de s’en approcher discrètement. Dès qu’il fit quelques pas dans sa direction, l’animal huma l’air et courut vers lui.
— Comment t’appelles-tu ? lui demanda la créature, en le regardant de ses yeux perçants.
— Je suis Lion, enchanté, répondit-il poliment.
La créature se mit à rire si fort qu’elle se roula dans les herbes.
— Lion, c’est ce que tu es, ce n’est pas un nom !
Lion ne savait pas quoi répondre et avait l’air visiblement surpris.
— Moi aussi, je suis un lion. Ou plutôt une lionne. Mais j’ai aussi un nom. Je m’appelle Gamma. Et toi, tu es un lion, mais quel est ton nom ?
Lion se gratta la tête. On ne l’avait jamais appelé autrement que Lion. Il regarda tout autour de lui et dit :
— Toi, tu as toujours vécu ici, n’est-ce pas ? Moi, j’ai grandi sur un bateau. Je crois que tu peux m’appeler Lion des mers, sauf si tu trouves un nom plus joli.
Gamma lui sourit et hocha la tête.
— Veux-tu que nous chassions ensemble ? Ça fait plusieurs jours que je n’ai pas mangé. Essayons d’attraper cette autruche là-bas !
Lion des mers hocha la tête, mais, comme il était bruyant et maladroit, il la fit fuir. Gamma montra les crocs et fit voler la poussière sous ses pattes.
Lion des mers baissa la tête en silence.
— Tu vas y arriver si tu essaies encore, dit-elle en posant une patte sur lui.
Un phacochère énorme déboula de derrière les fourrés. L’apprenti chasseur se jeta à ses trousses, suivi de près par la lionne. Il essaya de mettre en pratique tout ce qu’il venait d’apprendre. Mais quand il parvint à l’attraper entre ses pattes de devant, il entendit Gamma chuter lourdement. La proie profita de sa seconde d’inattention pour faire volte-face et lui donner un puissant coup de tête. Lion des mers en fut tout étourdi. Il lâcha prise et leur dîner disparut dans la brousse. Gamma, qui s’était relevée, boitait légèrement.
Lion des mers rugit et déchiqueta les hautes herbes autour de lui.
— Tu as bien progressé, lui dit Gamma haletante.
Elle était à bout de souffle et de la bave coulait légèrement de sa gueule. Lion des mers remarqua qu’on voyait ses côtes saillantes.
Il aurait voulu lui donner à manger. Mais comment ?
Il marqua une pause et ses yeux s’écarquillèrent.
— Viens avec moi à la rivière, dit-il en l’invitant à monter sur son dos.
— Non ! Je ne veux pas boire ni jouer dans l’eau ! Je veux manger !
— Justement, alors grimpe, dit-il en souriant.
Gamma le regarda en plissant les sourcils, mais elle s’exécuta.
Une fois arrivés, il s’immobilisa au centre de l’eau, là où le courant était le plus fort. Il se concentra, puis, après une attente très longue pour Gamma, il lui lança un premier poisson, puis un deuxième, puis un troisième.
Gamma n’osait pas les manger. Elle ne savait pas quel goût ils avaient.
— Mange ! s’exclama Lion des mers. Tu verras, c’est bon et ça te redonnera des forces.
Gamma goûta le premier du bout des crocs, puis dévora goulûment le deuxième et le troisième. Lion des mers continua à pêcher jusqu’à ce qu’elle soit rassasiée.
— J’ai tellement mangé que je ne sais plus bouger. Mon clan est loin d’ici, est-ce que tu accepterais que je reste avec toi le temps que je me repose un peu et que ma patte guérisse ?
Lion des mers hocha la tête et pour une raison qu’il ne comprenait pas encore, il se sentit fou de joie. Il l’emmena sur un rocher plat qui leur donnait une vue dégagée sur toute la savane. Là, ils parlèrent de chasses dans le désert et de pêche en haute mer. Gamma regardait Lion des mers comme personne ne l’avait jamais regardé. Il se sentait bien avec elle. Quand le soleil rouge descendit dans la savane, la lionne s’allongea entre les larges pattes de Lion des mers. Ce soir-là, le jeune fauve s’endormit avec des papillons plein la tête.
Au fils du temps, la jeune lionne lui dévoila tous les secrets de la savane et de ses habitants. Lui, il lui raconta sa vie de matelot en compagnie de ses amis humains. Lion des mers prenait bien soin d’elle et, même après que sa patte fut guérie, elle resta à ses côtés.
Ils passaient leurs journées à se balader, à rire et à pêcher ensemble. Petit à petit, ils tombèrent amoureux. La savane était devenue belle et mystérieuse maintenant qu’il la voyait avec ses yeux à elle. Lui, grâce à elle, apprenait à se connaître lui-même et il comprit que ce qui le rendait le plus heureux, c’était de la rendre heureuse.
Ils parlaient de voyage et d’avenir quand la belle lionne lui expliqua qu’ils allaient bientôt avoir des petits lionceaux. Il crut que son cœur, déjà trop rempli, allait sortir de sa poitrine. Il se roula dans les herbes et rugit aux quatre vents.
— Il faut que je rentre au clan pour le raconter à ma mère, lui dit Gamma.
Lion des mers acquiesça en silence, ses pattes tremblaient un peu. Lui qui pensait être le seul de son espèce, il y a peu, allait maintenant rencontrer toute une troupe de ses semblables. Il se demandait s’ils allaient l’accepter, lui qui était si différent.
Quand ils arrivèrent au clan, le crépuscule teintait déjà toute la brousse de couleurs chaudes. Les mâles en voyant que Gamma revenait avec un inconnu se postèrent entre eux et les femelles et leurs petits. Ils étaient tous maigres et affaiblis par une faim prolongée.
Le chef de la troupe, Oméga, s’avança vers Gamma. Sa crinière abondante était plus foncée que celle des autres fauves.
— Où étais-tu passée ? Tu n’as pas le droit de quitter le clan !
Oméga fit un pas pour la mordre. Mais Lion des mers lui barra le passage et rugit avec une puissance qui l’étonna lui-même.
Le mâle dominant hésita un moment à se jeter sur lui. Mais Lion des mers était grand et son pelage luisait de santé ; il se contenta de grogner et de montrer ses crocs acérés.
— C’est un allié, il peut nous aider à trouver à manger ! Expliqua Gamma.
Delta, la lionne la plus âgée et la mère de Gamma, s’assit sur ses pattes arrière et tendit l’oreille.
— Comment ? Il n’y a presque plus de gibier par ici. Serait-il meilleur chasseur que nous ? ricana Oméga.
— Pas du tout. C’est le pire chasseur que je connaisse. Mais il sait pêcher et il pourrait nous fournir du poisson pour nous nourrir.
En entendant qu’il ne savait pas chasser, le mâle eut un sourire satisfait.
— Du poisson ! s’exclama-t-il. Même en pêchant tous les poissons du fleuve, ce ne serait pas assez pour nous nourrir tous !
La mère de Gamma se leva et dit d’une voix forte :
— Allons-y tout de même, les petits meurent de faim !
D’un commun accord, toutes les lionnes et leurs petits se mirent en marche. La sagesse de la vieille lionne était connue de tous. C’était elle la vraie meneuse. Même les lions furent obligés de les suivre de mauvaise grâce.
En cours de route, la meneuse lécha sa fille et la sentit. Gamma n’eut même pas à lui dire qu’elle était enceinte : elle le savait déjà.
Avec Lion des mers, elles prirent la tête de la troupe. Par moments, le mâle le plus jeune et quelques lionnes et lionceaux venaient lui poser des questions et il y répondait avec plaisir.
Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent enfin sur les rives du fleuve, mais les lions voient très bien la nuit.
Lion des mers mit ses pattes dans l’eau et puis, immobile observa chaque mouvement dans le courant tumultueux.
De longues minutes s’écoulèrent, durant lesquelles Oméga et ses acolytes se moquèrent de Lion des mers :
— Alors, c’est ça ta solution ? Nous faire déplacer pour te regarder fixer l’eau ? Nous avons perdu notre temps et notre énergie en te suivant. Rentrons au camp !
Lion des mers ne releva même pas la tête.
Les mâles se remirent en marche, suivis de quelques femelles et de leurs petits. Mais Gamma, sa mère et ses petits, ainsi que le plus jeune des mâles, attendirent encore un peu.
Soudain, Lion des mers s’agita et un gros poisson atterrit dans l’herbe.
Les cris de joie de ceux qui étaient restés auprès de lui firent revenir tous les autres.
Patiemment, pendant toute la nuit, Lion des mers pêcha pour tout le clan. Même les mâles affamés finirent par manger à contrecœur.
Pourtant, malgré tous ses efforts, les estomacs n’étaient pas assez remplis. Oméga avait raison : tous les poissons du fleuve ne suffiraient pas à les nourrir. Il leur fallait des proies plus grosses.
Un premier rayon de soleil perça l’obscurité de la nuit et Oméga vit au loin un petit troupeau de gazelles. Chaque année, la chaleur plus intense les rendait moins nombreuses.
— Tout ceci n’était qu’un apéritif. Aujourd’hui, les vrais lions vont vous apporter de quoi vous nourrir.
Tandis que les lions de la savane se mettaient en embuscade autour du troupeau, Lion des mers, épuisé, se coucha dans les herbes. Gamma s’allongea à côté de lui. Son corps chaud et moelleux lui fit oublier un instant la troupe et ses mâles. Il s’endormit en pensant à ses bébés à naître si proches de lui.
Réveillé par un lionceau téméraire qui lui mordillait l’oreille, il observa les lionnes et leurs petits à travers ses paupières mi-closes. Les mères léchaient tendrement le corps squelettique de leurs petits. Leurs poils étaient ternes et leurs queues étaient basses.
Sa gorge se noua et de l’eau tenta de remonter jusqu’à ses paupières. Mais comment nourrir tant de ventres ?
Son visage se figea et ses yeux s’écarquillèrent. Mais au lieu de dire quoi que ce soit. Il reposa son museau entre ses pattes d’un air abattu. Gamma dormait paisiblement, elle avait l’air parfaitement bien. N’était-ce pas le plus important ?
Lion des mers secouait la tête comme perdu dans ses pensées.
Gamma qui sentit son agitation, ouvrit un oeil et lui demanda :
— Que se passe-t-il ?
Lion des mers pinça ses babines.
— J’ai une idée pour nourrir la troupe mais, j’ai peur que tu te fatigues et que ce ne soit pas bon pour nos bébés.
Gamma ouvrit de grands yeux.
— Mais c’est formidable ! N’hésite pas une seule seconde. Nous sommes plus forts que tu ne crois.
Elle lui donna un coup de patte pour le pousser à se lever.
Il hésita un instant puis avalant sa salive, il déclara de sa voix grave :
— Je connais un endroit où les proies sont abondantes et faciles à attraper. Suivez-moi, et vous mangerez tous à votre faim. Je vous le promets !
Les lionnes baissaient la tête mais, du coin de l’œil, elles notaient les poils luisants de Gamma, ses yeux brillants de fierté et la graisse qui recouvrait maintenant ses os.
La mère de Gamma, la véritable meneuse, releva le museau et se plaça derrière Lion des mers. Un frisson parcourut la troupe. Les lionnes avaient l’habitude de toujours faire ce qu’elle disait. Lentement, une autre mère se releva et prit place à ses côtés, suivie bientôt par toutes les autres et leurs petits.
Ils s’étaient déjà mis en route quand Oméga et ses acolytes revinrent à toute vitesse de leur chasse. Dans sa gueule, une petite gazelle rachitique et sans doute malade, mais c’était de la viande. Tous les fauves en salivaient d’avance. Oméga lâcha sa prise, mais la laissa à ses pieds pour que personne ne puisse y goûter.
— Ne partez pas avec ce fou. Les belles promesses qu’il vous a faites ne sont que du vent.
Lion des mers expliqua en le regardant droit dans les yeux :
— Près de la mer, j’ai vu une colonie d’animaux énormes et gras. Le trajet est long, mais nous longerons la rivière pour avoir toujours de quoi manger. Allons-y tous ensemble.
Les genoux d’Oméga flanchèrent.
— N’y allez pas ! La mer n’est pas un endroit pour un lion. Votre place est ici, dans la savane.
De nouveau, l’idée de se battre avec Lion des mers lui passa par l’esprit. Mais il avait dépensé toute son énergie à attraper cette gazelle.
Oméga jeta la proie au milieu des lionnes.
— Si vous le suivez, vous n’aurez pas un seul morceau de viande. Et vous serez à jamais bannies du clan !
Oméga se mit à rugir et à montrer les crocs. Le regard des lionnes passait de la gazelle à Lion des mers.
La vieille lionne prit la parole :
— Si nous restons ici, nous mourrons tous de faim. Vous le savez bien. Pensez à vos petits !
Le temps sembla s’arrêter un instant. Des murmures s’élevèrent dans la troupe.
N’y tenant plus, les babines pleines de bave, une jeune lionne se jeta sur la carcasse. Elle avait fait son choix.
La moitié des femelles dévora la viande. Les autres s’agglutinèrent derrière leur nouveau protecteur, les yeux rivés sur la terre ocre de la savane.
La meneuse, la tête haute, dit à ces dernières :
— En avant, mes sœurs, mes filles et mes amies.
Le poids des cœurs rendait leurs pas lents et leurs gueules silencieuses, mais elles avancèrent sans se retourner.
Gamma qui avait appris à pêcher et Lion des mers nourrissaient la troupe. Juste assez pour pouvoir continuer à marcher, pas assez pour être rassasiés.
— Est-ce encore loin? demandait chaque jour la meneuse. Les petits se fatiguent beaucoup trop, ils mourront si nous n’arrivons pas rapidement.
— Non plus très loin, dès que nous verrons les dunes, nous serons sauvés. Répondait inlassablement Lion des mers. Et il transportait à tour de rôle les lionceaux sur son dos.
Il aurait préféré porter Gamma mais celle-ci refusait toujours. Pourtant, la jeune lionne avait chaque jour plus de mal à avancer et Lion des mers avait la boule au ventre : si la colonie n’était plus sur la plage, comment allaient-ils survivre ?
Un matin, à la lueur de l’aube, il devina comme des montagnes orangées au loin. Les dunes. Il aurait voulu dire quelque chose à Gamma, mais il avait la gorge si nouée qu’aucun son n’en sortit. Ses pattes le chatouillaient. N’y tenant plus, il se mit à courir à toute vitesse touchant à peine le sol.
Ses pattes s’enfoncèrent dans le sable, ce qui ralentit à peine sa course. Il galopa sans s’arrêter jusqu’au sommet de la dernière dune qui lui barrait la vue de l’océan. Un spectacle magnifique s’offrit à lui : une mer d’huile à perte de vue et, sur la plage, des milliers de phoques à fourrure.
De nouveau, Lion des mers sentit de l’eau salée s’écouler sur son museau, mais elle n’avait plus la même saveur.
Quand Gamma le rejoignit enfin, il paraissait si heureux que même son ombre semblait rayonner ! Les yeux brillant de joie et de fierté elle déclara :
— Je crois qu’il est temps pour toi de changer de nom. À partir d’aujourd’hui, tu seras Alpha.
Les lionnes chassèrent et pour la première fois de sa vie, Alpha mangea de la viande. Elle avait un goût puissant de fer et d’iode. C’était étrange pour lui comme pour le reste de la troupe, mais pour d’autres raisons. Pourtant, plus il en mangeait, plus il lui semblait que c’était délicieux, le parfait équilibre entre gibier et poisson.
Peu à peu, ils devinrent tous des lions des mers imposants et au poil luisant. Quand le plus jeune des mâles et quelques femelles squelettiques les rejoignirent, les exilés chassèrent pour eux et pansèrent leurs plaies. Il y avait bien assez de nourriture pour tous.
Sur la plage, la vie prit un court étonnamment tranquille pour ces prédateurs. Les menaces qui pesaient autrefois sur eux n’étaient plus que des souvenirs. Gamma donna naissance à quatre splendides lionceaux sur le sable monotone, sans épines ni ronces.
Parfois, Alpha rêve encore de courir sans préoccupations au-dessus des rivières et des rochers de la savane. Mais, il renonce toujours à abandonner son clan, même quelques heures.
Si vous avez un jour la chance de voguer sur les eaux chaudes d’Afrique, vous verrez peut-être le clan d’Alpha courir sur les plages de Namibie. Vous reconnaîtrez sans difficultés cette troupe : un énorme mâle veille sur elle, campé au sommet des dunes, les yeux rivés sur l’océan.