Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

30 Juin 2026 à 00:43:01
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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La relique

Auteur Sujet: La relique  (Lu 961 fois)

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
La relique
« le: 21 Octobre 2025 à 06:46:50 »
Cher ami,

Je vous remercie pour votre dernière lettre, qui m’a cependant un peu chagriné. Mais je vous accorde qu’à nos âges, nous versons davantage dans les inventaires nécrologiques que dans les carnets roses. C’est ainsi.

Vous devez être surpris de recevoir ce courrier aussi rapidement. Il se trouve qu’une histoire bien étrange m’est revenue en mémoire la nuit dernière, avec une surprenante netteté, et qu’il me faut absolument vous la raconter, avant qu’elle ne s’évapore à nouveau (et cette fois probablement pour toujours).

C’était il y a bien longtemps, nous ne nous connaissions pas encore vous et moi. J’avais alors la quarantaine dynamique et mon travail universitaire m’envoyait parcourir l’Europe, à la rencontre de chercheurs, d’inventeurs et d’artistes (dont vous fûtes quelques années plus tard, cher ami). Je ne me souviens ni précisément de l’année, ni du lieu, ni des noms des protagonistes ; je vous prierai d’excuser ma mémoire vacillante...

La scène se passa dans un manoir cossu, probablement dans une campagne au Sud de Londres. J’avais pris le thé avec trois personnes de bonne société, d’un âge assez proche du nôtre à ce jour. Le propriétaire des lieux était un inventeur que j’étais venu consulter, et qui m’avait pris en sympathie. Il avait une élégance très britannique, un peu raide, presque aristocratique. On percevait, dans ses rares paroles mûrement choisies et son regard pénétrant, une personnalité brillante. Il était accompagné d’un homme dont je revois la petite taille, les lunettes rondes et les cheveux blancs un peu en bataille. Il était à peine plus bavard que notre hôte. Les deux hommes partageaient, probablement depuis des lustres, une même passion pour les sciences, l’Histoire, et leurs mystères. La troisième personne était une Lady, richement habillée, gantée et chapeautée, mais sans être ostentatoire pour autant. Elle était bavarde, et compensait notre peu de conversation (vous connaissez ma discrétion…) avec multitudes d’avis sur tout.
Je me souviens donc qu’après que nous eussions  pris le thé, notre hôte nous guida jusqu'à une pièce vide, si ce n’était les murs couverts de vieux livres. Une bibliothèque sans fauteuil, ni table ; pas un meuble pour consulter confortablement un des ouvrages. Une grande fenêtre laissait passer la lumière d’un soleil orangé et voilé de fin de journée automnale (que Turner, notre regretté ami commun, aurait apprécié peindre). Notre hôte s'agenouilla alors sur le parquet de chêne sombre et patiné par le temps. Il sortit un petit couteau pliable de la poche de son veston, glissa la lame entre deux lattes de plancher et fit levier.
“Avez-vous perdu quelque chose, cher ami ?” lança la Lady avec une pointe de moquerie dans la voix.
L’acolyte rejoignit le maître des lieux aussi promptement que le lui permettaient ses articulations grippées, et tous deux, s’affairant en silence, retirèrent quatre lattes du plancher, sous des commentaires de plus en plus piquants de la grande dame.
“Regardez moi ces deux vieillards sur leurs vieux genoux ! Que cherchez-vous donc dans ce plancher ? Des biscuits pour le thé ?...”
De mon côté, j’observais cette curieuse scène sans piper mot.
Soudain, l’homme aux lunettes rondes se figea en découvrant ce qui se trouvait caché sous les lattes. Après quatre longues secondes de sidération, il leva les yeux vers son ami et demanda : “Est-ce bien ce à quoi je pense ?...”. L’autre acquiesça gravement.
“Grand dieu…”

“Qu’avez-vous donc trouvé ? Les joyaux de la couronne ?” s’esclaffa la noble dame, après un gloussement.
Indifférents, les deux hommes se penchèrent dans le trou du plancher et en extrayairent un objet de forme indéfinie dans un vieux sac de jute, sur lequel une inscription en hébreu était encore lisible, malgré l’usure, et la luminosité qui baissait inexorablement dans la pièce.
“Pour le Roi des Rois…” traduisit lentement l’homme aux lunettes, recueillant du regard l’approbation de son ami.

“Si c’est là votre cachette pour dissimuler vos navets, n’ayez crainte : je garderai pour moi ce secret”
Les hommes échangèrent un bref regard qui m’en dit long sur leur exaspération contenue, puis dénouèrent religieusement les liens fermant le sac, et en sortirent (je crains que vous ne me preniez pour un fou)… un jambon… Oui, mon cher, un jambon, sur son os!
Ce qui provoqua une escalade bien désagréable dans le niveau de sarcasmes, l’élégante Lady semblant perdre peu à peu de sa contenance.

Nouvel échange de regard, puis l’homme à lunettes expliqua posément, à mon adresse, les yeux et la voix brillants d’excitation dans le dernier rai de lumière pourpre : “À la naissance du Christ, il y eût un quatrième roi mage, venant d’un occident lointain, avec pour offrande un jambon. Ce cadeau fut immédiatement considéré par certains comme inapproprié, inconvenant, voire blasphématoire. C’est en 325, au concile de Nicée, qu’il fut décidé d’effacer intégralement ce pan de l’Histoire (comme nombre d’autres précieuses informations historiques). Seul un écrit, traversant secrètement les siècles au sein d’une congrégation byzantine d’historiens, permit d’en garder une trace authentique. J’ai pu voir le parchemin de mes propres yeux, juste avant qu’il soit détruit, ainsi que ses détenteurs, dans un incendie criminel, certainement commandité par Rome”.

À peine cette explication formulée, notre hôte me demanda d’aller chercher dans son entrepôt “le montage 6A3”. Très intrigué par cette étrange histoire, je les laissai tous trois et, suivant les instructions, me rendis à l’entrepôt, plongé dans une pénombre que je combattais, David contre Goliath, avec une triste lanterne aux vitres ternies. Se trouvaient rangées, sur des étagères, des centaines de machines incompréhensibles, faites de cuves et tubes de cuivre, d’ampoules de verre, de structures en bois, en bronze ou en laiton, de soufflets en cuir…
À l’emplacement 6A3 (allée 6, colonne A, troisième étagère, voyez comme certains détails sont encore si nets) se trouvait une plaque avec des supports, des brides, des vis à molette, des niveaux à bulle et une grande lame droite guidée dans une glissière. Je déposai l’objet sur un chariot et rejoignis au plus vite la bibliothèque, dans laquelle le silence s'était installé (la curiosité ayant probablement fini par tarir la source de sarcasmes).
Je disposai l’équipement sur le sol. Les deux hommes fixèrent le jambon sur les supports, firent des réglages qui semblèrent aussi minutieux qu’interminables. Quelques railleries peu convaincante fusèrent de temps à autre, dans l’indifférence générale.

Puis notre hôte me regarda droit dans les yeux : “vous avez plus de force que nous, mon jeune ami. C’est vous qui avez l’honneur de trancher “.
Je m’exécutai du mieux que je pouvais… je m’attendais à devoir forcer la lame dans un jambon aussi dur qu’antique. Une poussée ferme et constante suffit à faire glisser le fil aiguisé dans la chair sèche, séparant une tranche d’un quart de pouce d’épaisseur. Les deux hommes s’en emparèrent avec émotion.
“La première tranche… “
“Celle qui était destinée au fils de Dieu…”
“...”

“Non mais regardez les, à caresser leur tranche de jambon !”
La Lady tentait de relancer ses moqueries, mais le ton n’y était plus. Elle était résolument intriguée, déstabilisée.
Le propriétaire des lieux déclara gravement :
“C’est l’artefact le plus précieux du Monde Chrétien. Mais nul n’en est digne, l’Histoire a fait son choix, et nous devons l’assumer. Il faut faire disparaître la Sainte Tranche. Il faut la brûler…”
Alors que l’homme à lunettes acquiesçait tristement, la Lady, dont la voix montait dans les aigus, s’exclama :
“Vous êtes fous! C'est un objet d’une rareté et d’une valeur immense!...
- ... inestimable, oui…
-  vous ne pouvez pas la détruire ! Je veux en faire l’acquisition ! Je vous l’achète cent mille livres !”
Notre hôte n’avait pas même levé un œil vers la Lady (que j’approuvais intérieurement pour la première fois depuis notre arrivée dans la bibliothèque). Il l’ignora résolument, s’adressant à moi : “voulez-vous bien nous aider à faire un feu derrière le manoir?”
- Cinq cent mille ! Je vous en offre cinq cent mille !
Haussement d’épaules, silence, échange de regards.
- Un million !
L’homme se tourna vers la femme, qui vacillait visiblement au bord du précipice de la panique :
- Je vous répète que cette relique doit être détruite, je ne peux pas vous la vendre, à aucun prix
- Mais enfin… (elle devint implorante, ses mots devenaient fragiles, les sanglots n’étaient plus très loin, le souffle se faisait court, la tension était à son comble, l’atmosphère m’était, à moi-même, devenue irrespirable) soyez raisonnable… je ne peux pas vous laisser la détruire… maintenant que vous me l’avez montrée, je ne pourrai plus vivre sans avoir pu la sauver… je vous en conjure… je vous l’achète cinq millions de livres… soyez raisonn…
- Hé bien soit! , coupa-t-il sèchement comme un coup de tonnerre, mais il y a des conditions que je vous demande de respecter, sur votre honneur et de celui de feu votre mari : elle devra rester au secret total, ne jamais être présentée, mentionnée. Elle ne pourra pas être cédée, et ne figurera pas sur vos inventaires de biens.
La Lady, soulagée, retrouvant son souffle, la voix perdant ses accents aigus, soupira: “Merci… je vous envoie mon secrétaire dès ce soir pour procéder au règlement et vous remettre l’attestation de mon engagement“
Les deux hommes échangèrent un dernier regard, qu’il me fut impossible d’interpréter.

Voilà, mon cher ami, tout ce que ma mémoire m'a restitué de cette étrange histoire. Vous me connaissez mieux que quiconque et je sais que vous ne douterez pas de mon honnêteté, peut-être de ma santé mentale. J'attends avec impatience vos commentaires avisés.





Hors ligne Delnatja

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 448
  • Ailleurs et au-delà
Re : La relique
« Réponse #1 le: 21 Octobre 2025 à 09:29:49 »
Bonjour Fred Pollux, merci pour ce texte.
Je me suis laissé emporter par le récit fort bien mené.
Citer
mais sans être ostentatoire pour autant
Je pense que ce n'est pas utile de le mentionner, car j'ai tiqué à la lecture. Je pense que cela casse le rythme du récit.
Je suis restée sur ma faim, concernant l'achat de cette tranche par la dame. J'ai ma petite idée sur la question, mais j'aimerais quand même avoir le fin mot de l'histoire.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Re : La relique
« Réponse #2 le: 21 Octobre 2025 à 11:18:14 »
Quelle savoureuse idée que cette tranche de jambon sacré !

L'atmosphère aussi bien que les personnages non dénués de truculence et le ton épistolaire qui permet un second degré, donnent à ce récit une particulière finesse et un humour anglais d'excellente facture.
 
Si je ne craignais un jeu de mots scabreux, je dirais que je me suis régalé.
cent fois sur le métier...

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 376
Re : La relique
« Réponse #3 le: 21 Octobre 2025 à 12:10:25 »
Hello Fred
Les « cher ami » l’imparfait du subjonctif, l’écriture soignée, le cérémonial du thé, tout cela est bien agréable à la lecture.
Et puis l’intrigue … bien intrigante … perso et contrairement à Delnatja, je n’ai pas d’idées, donc à l’occasion, éclaires nos lanternes !
Comme au-dessus, je me suis régalé.
A+
Mic

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : La relique
« Réponse #4 le: 21 Octobre 2025 à 12:58:26 »
Merci pour le partage de ton texte Polux.

C'est assez original et je me suis laissé emporté par ton récit.

Bien que n'étant pas experte, tu as fait une petite erreur, mais c'est peut-être volontaire dans ton récit.
Nouvel échange de regard, puis l’homme à lunettes expliqua posément, à mon adresse, les yeux et la voix brillants d’excitation dans le dernier rai de lumière pourpre : “À la naissance du Christ, il y eût un quatrième roi mage, venant d’un occident lointain, avec pour offrande un jambon. Ce cadeau fut immédiatement considéré par certains comme inapproprié, inconvenant, voire blasphématoire. C’est en 325, au concile de Nicée, qu’il fut décidé d’effacer intégralement ce pan de l’Histoire (comme nombre d’autres précieuses informations historiques). Seul un écrit, traversant secrètement les siècles au sein d’une congrégation byzantine d’historiens, permit d’en garder une trace authentique. J’ai pu voir le parchemin de mes propres yeux, juste avant qu’il soit détruit, ainsi que ses détenteurs, dans un incendie criminel, certainement commandité par Rome”.
Dans la bible, il n'est pas fait mention de trois rois mages, mais de plusieurs rois mages, ramenant trois objets. C'est avec le temps qu'on a dit qu'ils étaient trois, alors qu'ils auraient pu être deux ou quatre (il suffit qu'un ramène deux choses, ou deux ramènent deux fois la même chose.)
D'ailleurs, c'est pareil avec leurs ages ou leurs origines ethniques, qui furent rajoutées avec le temps.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : La relique
« Réponse #5 le: 21 Octobre 2025 à 20:13:51 »
Bonjour et merci à vous quatre !

Delnatja,
Merci pour ta lecture, j'ai effectivement hésité sur le "... mais sans être ostentatoire...", qui de plus n'apporte pas grand chose. Je pense que je vais le retirer.

Merci Hellian et Mic Ester pour vos tranches de commentaires qui me vont droit au cœur.

Pour tout vous dire, je n'ai moi-même, pas plus que vous, le fin mot de cette histoire... Ne vous moquez pas, et ne pensez pas que je vous prends pour des jambons, mais c'est un rêve que j'ai fait il y a quelques semaines (c'est Freud qui s'en serait probablement payé une bonne tranche...), et je me suis posé cette question en m'éveillant, sans en savoir plus que ce que je vous ai raconté : "qu'est-ce que cette histoire peut bien vouloir dire ?...".

Cendres, merci pour ton retour. Mes connaissances liturgiques sont effectivement un peu approximatives...

Hors ligne Aionia Apektasis

  • Calliopéen
  • Messages: 415
  • Idiot qui cherche un village
Re : La relique
« Réponse #6 le: 01 Novembre 2025 à 11:37:35 »
Salut, et merci pour ton texte.

Pour commencer, les Mages n'étaient pas des rois, mais sans doute des astronomes ou des savants, d'où le fait qu'ils aient suivi l'étoile qui les mena au berceau du Christ (avec un petit détour par Jérusalem).
Effectivement, ils n'étaient pas trois. (Evangile de Matthieu, chapitre 1, versets 1 à 12)

En ce qui concerne les textes qui ont été brûlés exprès, il en reste tout de même par exemple 11.000 manuscrits au Mont Athos, donc tout n'a pas disparu.

Le vocabulaire utilisé pour plonger dans l'absurde de la situation, très beau. Et maintenu jusqu'à la fin, c'est vraiment très plaisant à lire.
Quant à ce jambon, ma foi, belle trouvaille pour symboliser le sacré profané (c'est du moins ce que je lis).

Des bisoux,
Aïonia
Il faut arrêter de trouver des excuses aux imbéciles. Tu peux pas mettre une fleur dans un trou du cul et ensuite appeler ça un vase

Hors ligne Fred Pollux

  • Aède
  • Messages: 157
Re : La relique
« Réponse #7 le: 01 Novembre 2025 à 13:42:50 »
Merci Aïonia
Je rougis à nouveau pour mon peu de connaissances évangéliques, qui doivent se limiter à de lointains souvenirs de catéchisme, complétées des paroles de la chanson de Sheila. Certes, ça pèse pas lourd.
Il doit effectivement y avoir, si ce n'est profanation, au moins mise en absurdité du sacré.
Très heureux que tu aies apprécié.

 


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