Il n’était pas persuadé qu’il soit impossible de revivre sa vie. Parfois, il lui semblait être tout proche d’y parvenir, comme ce soir précisément, où fermant les yeux, il se revoyait adolescent, sortant de l’eau, tremblant de froid après une longue plongée, mais joyeux, très fier des poissons accrochés à sa taille. Ses camarades l’attendaient, le félicitaient de sa belle pêche. C’était à la Tortue, la petite île de la Tortue, appelée ainsi parce que sous un certain angle elle ressemblait à s’y méprendre à une énorme tortue de pierre, et là, à quelques pas, il y avait une roche lisse, inclinée, chauffée par le soleil où il lui était délicieux de s’étendre, de s’emplir de chaleur, d’écouter tout contre elle les battements de son cœur, sensation de plénitude, de bonheur sauvage… Oui, retrouver la même somnolence qui le prenait alors, unir l’ancienne à celle où le plongeaient à présent ses souvenirs.
Il fermait les yeux, il sentait que c’était possible, qu’il touchait au miracle… L’île de la Tortue, la crique écrasée de soleil, les corps bronzés de ses camarades, la joie, l’excitation d’avoir débusqué une clavière, de la tenir au bout de son harpon, de la passer par l’ouïe à un cercle de fer, les algues paresseuses, le son cristallin des vagues et des voix, tout était là. Il allait s’abîmer dans le passé, le rejoindre, s’unir à lui…
Et puis, et puis, à bien y réfléchir, désirait-il vraiment recommencer sa vie ? Pour quelques moments de bonheur, que d’amertume et de désillusions ! C’était peut-être pour cela, se disait-il, qu’il échouait à revivre, un plus heureux sans doute y serait parvenu.