Circulaire galère.Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps ….J’avais dit ce début solennellement mais sans emphase, lentement, en martelant bien chaque vers. Ensuite pour en souligner la gravité, je me disais qu’un grand silence marquerait vraiment le coup,
alors je me suis tu en prenant la pose de celui qui vient de parler pour l’éternité.
Seulement et j’aurais dû m’en douter, en profitant de la pause, Théo, le super geek de service m’a interpellé très sérieusement.
– Monsieur, c’est quoi une lettre ?
Il est brillant Théo, rien à dire, mais chiant, hyper connecté, pour lui tout ce qui ne transite pas par l’informatique est vieillot, dépassé et la chose manuelle est vouée à disparaître.
Pour lui un clavier d’ordinateur vaut tous les crayons du monde. D’ailleurs aux US certaines écoles n’apprennent plus à écrire en primaire … etc. etc. A chaque fois qu’il prend la parole, il récite le même discours.
Je m’apprêtais à lui répondre que ce n’était pas le sujet quand Manon du fond de la classe lui a balancé bien fort.
– Une lettre ! Théo, il en a vingt-six, ça s’appelle l’alphabet … rappelle-toi le CM1.
Toute la classe s’est mise à rire … et aussitôt c’est parti en couille !
Moi qui cherchais à bien lancer le truc avec ce texte coup de poing, j’ai senti que ça ne démarrait pas super bien. Il allait falloir ramer pour : déjà, imposer le silence et ensuite obtenir un peu d’attention.
Je l’aime bien cette classe de seconde, assez homogène, pas de boulets à trainer. Eux aussi je pense m’apprécient. Je suis leur prof principal, cela permet une certaine proximité, mais comme tous les jeunes de cet âge, ça explose de partout.
Enfin quand je dis que ça explose, ce matin-là pas vraiment.
La circulaire du ministère, que j’ai recopié au tableau est pourtant courte mais à l’évidence ils n’en n’ont rien à battre. A l’instant présent je me demande s’ils savent lire le français.
Evaluer la notion de patrie. Jusqu’où peut-on aller pour la défendre. Faut-il donner sa vie en prenant les armes, ou doit-on déserter pour ne pas mourir.Je les retiens, les penseurs au ministère, avec leur circulaire à la con. Même notre ministre de l’éducation nationale, notre ministre de tutelle comme on dit dans les réunions, il doit être dans le coup de cette dernière lubie.
Deux heures … deux heures à parler du drapeau, de l’amour de la patrie, à parler dans le vide en fait.
Moi qui pensais bien illustrer cette réflexion patriotique avec cette complainte antimilitariste, je me suis sévèrement planté.
Déjà ce matin en salle des profs, tous les anciens m’ont dit, te casses pas trop la tête, fais simple, et explique aussi les mots, « déserter » : pas certain qu’ils en connaissent le sens.
Je les ai pas écouté les vieux. Pourquoi ne pas essayer quelque chose de nouveau. Amorcer le débat avec ce texte superbe, se laisser embarquer dans la poésie des mots, pour à la fin découvrir que derrière les mots il y a cette idée magnifique du refus de donner sa vie. C’était une bonne idée, j’y croyais, et puis je l’aime bien cette chanson de Boris Vian.
J’ai laissé filer un peu puis après avoir réclamé le silence, j’ai répondu à l’élève.
– Théo, une lettre c’est aussi un texte manuscrit que l’on envoie souvent par la poste et parfois que l’on remet en main propre à un ami, une relation. Dans le cas de ce texte, l’auteur écrit au président de la république.
En enclenchant le deuxième couplet, j’ai pas refait la boulette du début. J’ai déroulé tout le texte sans respirer, en insistant un peu sur la fin magnifique.
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n'aurai pas d'armes
Et qu’ils pourront tirerQue dalle ! Pas de réaction, à l’évidence je les saoule avec mon histoire de drapeau, de guerre, de désertion. Pour situer le sujet, j’aurais peut-être du parler de l’Indochine, des conflits coloniaux post guerre mondiale.
Mais trop tard, et puis j’ai pas vraiment bossé cette période.
Pour reprendre la main, j’essaye d’entamer une réflexion sur le style d’écriture du poème.
– Vous avez bien sûr remarqué que ce texte est écrit en hexasyllabes … alors c’est quoi un hexasyllabe … connaissez-vous d’autres poèmes ou chansons écrites sous cette forme.
Encore pire, là je suis dans le trou et je creuse, je creuse. Pas un regard, pas un mouvement, rien. Que ce soit le fond ou la forme ils ne sont pas là. Je pensais leur demander si un d’entre eux connaissait l’auteur mais j’ai renoncé.
Pauvre Boris, il en reste quoi de cette chanson, qu’on chantait à la veillée, quand la guerre était encore là, dans les mémoires, dans les familles, avec un père ou un frère qui manquait.
Après, je peux comprendre, aujourd’hui quand son pays va pas bien on le quitte, on va ailleurs, des pays y en a plein, tandis que la vie on n’en a qu’une.
Déserter, ça veut dire manquer à des devoirs. Il y a matière à débat mais comment trouver l’angle. Si une influenceuse bien gaulée récitait le poème sur Tik-Tok entre deux pubs pour des déodorants, là j’aurai une chance.
Mais dans le cadre scolaire, ils sont méfiants, ils les voient arriver les grands mots, le képi, la Marseillaise … savent t’ils seulement qu’un jour, dans leur pays, il y avait un service militaire ?
Et dire que j’ai encore deux séances obligatoires d’éducation à la sexualité. Ça va être galère en pire … mais différent. Déjà parce que je ne suis pas à l’aise sur le sujet et surtout eux non plus.
Comment parler de l’intime à leur âge, devant toute la classe, mixte en plus. A la réflexion, je ne vais peut-être pas refaire le coup du poème d’introduction.
Faut que je me trouve une autre idée. Et bien bosser le truc cette fois.
Je m’en fous, je l’adore mon métier, j’aurai jamais pu faire autre chose. Deux ans que j’enseigne alors j’ai le temps, l’année prochaine, j’essaierai autre chose, pour eux, pour la France, pour moi …
En prolongement de ce texte un ami vient de me suggérer de mettre un lien Youtube avec la chanson d’origine. Le voici donc ci-dessous avec quelques mots sur l’auteur.
https://www.youtube.com/watch?v=0evfaADnXZc&ab_channel=BorisVian-TopicBoris Vian (1920-1959) était un touche à tout de génie. Ecrivain, chanteur, musicien de jazz, ingénieur, son style se démarquait vraiment des standards de l’époque. La chanson le déserteur écrite quelques années après la libération et entre les guerres d’Indochine et d’Algérie allait à contre-courant de l’état d’esprit français de cette période agitée. Elle fût d’ailleurs interdite en radio.