Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

01 Juillet 2026 à 12:59:54
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Circulaire galère.

Auteur Sujet: Circulaire galère.  (Lu 993 fois)

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 376
Circulaire galère.
« le: 25 Septembre 2025 à 15:58:13 »
Circulaire galère.

Monsieur le Président
     Je vous fais une lettre
           Que vous lirez peut-être
                    Si vous avez le temps ….


J’avais dit ce début solennellement mais sans emphase, lentement, en martelant bien chaque vers. Ensuite pour en souligner la gravité, je me disais qu’un grand silence marquerait vraiment le coup,
 alors je me suis tu en prenant la pose de celui qui vient de parler pour l’éternité.

Seulement et j’aurais dû m’en douter, en profitant de la pause, Théo, le super geek de service m’a interpellé très sérieusement.
– Monsieur, c’est quoi une lettre ?
Il est brillant Théo, rien à dire, mais chiant, hyper connecté, pour lui tout ce qui ne transite pas par l’informatique est vieillot, dépassé et la chose manuelle est vouée à disparaître.
Pour lui un clavier d’ordinateur vaut tous les crayons du monde. D’ailleurs aux US certaines écoles n’apprennent plus à écrire en primaire … etc. etc. A chaque fois qu’il prend la parole, il récite le même discours.
Je m’apprêtais à lui répondre que ce n’était pas le sujet quand Manon du fond de la classe lui a balancé bien fort.
– Une lettre ! Théo, il en a vingt-six, ça s’appelle l’alphabet … rappelle-toi le CM1.

Toute la classe s’est mise à rire … et aussitôt c’est parti en couille !

Moi qui cherchais à bien lancer le truc avec ce texte coup de poing, j’ai senti que ça ne démarrait pas super bien. Il allait falloir ramer pour : déjà, imposer le silence et ensuite obtenir un peu d’attention.
Je l’aime bien cette classe de seconde, assez homogène, pas de boulets à trainer. Eux aussi je pense m’apprécient. Je suis leur prof principal, cela permet une certaine proximité, mais comme tous les jeunes de cet âge, ça explose de partout.
Enfin quand je dis que ça explose, ce matin-là pas vraiment.
La circulaire du ministère, que j’ai recopié au tableau est pourtant courte mais à l’évidence ils n’en n’ont rien à battre. A l’instant présent je me demande s’ils savent lire le français.

          Evaluer la notion de patrie. Jusqu’où peut-on aller pour la défendre. Faut-il donner sa vie en prenant les armes, ou doit-on déserter pour ne pas mourir.

Je les retiens, les penseurs au ministère, avec leur circulaire à la con. Même notre ministre de l’éducation nationale, notre ministre de tutelle comme on dit dans les réunions, il doit être dans le coup de cette dernière lubie.
Deux heures … deux heures à parler du drapeau, de l’amour de la patrie, à parler dans le vide en fait.

Moi qui pensais bien illustrer cette réflexion patriotique avec cette complainte antimilitariste, je me suis sévèrement planté.
Déjà ce matin en salle des profs, tous les anciens m’ont dit, te casses pas trop la tête, fais simple, et explique aussi les mots, « déserter » : pas certain qu’ils en connaissent le sens.
Je les ai pas écouté les vieux. Pourquoi ne pas essayer quelque chose de nouveau. Amorcer le débat avec ce texte superbe, se laisser embarquer dans la poésie des mots, pour à la fin découvrir que derrière les mots il y a cette idée magnifique du refus de donner sa vie. C’était une bonne idée, j’y croyais, et puis je l’aime bien cette chanson de Boris Vian.

J’ai laissé filer un peu puis après avoir réclamé le silence, j’ai répondu à l’élève.
– Théo, une lettre c’est aussi un texte manuscrit que l’on envoie souvent par la poste et parfois que l’on remet en main propre à un ami, une relation. Dans le cas de ce texte, l’auteur écrit au président de la république.
En enclenchant le deuxième couplet, j’ai pas refait la boulette du début. J’ai déroulé tout le texte sans respirer, en insistant un peu sur la fin magnifique.

Si vous me poursuivez
     Prévenez vos gendarmes
          Que je n'aurai pas d'armes
                 Et qu’ils pourront tirer


Que dalle ! Pas de réaction, à l’évidence je les saoule avec mon histoire de drapeau, de guerre, de désertion. Pour situer le sujet, j’aurais peut-être du parler de l’Indochine, des conflits coloniaux post guerre mondiale.
 Mais trop tard, et puis j’ai pas vraiment bossé cette période.
Pour reprendre la main, j’essaye d’entamer une réflexion sur le style d’écriture du poème.
– Vous avez bien sûr remarqué que ce texte est écrit en hexasyllabes … alors c’est quoi un hexasyllabe … connaissez-vous d’autres poèmes ou chansons écrites sous cette forme.
Encore pire, là je suis dans le trou et je creuse, je creuse. Pas un regard, pas un mouvement, rien. Que ce soit le fond ou la forme ils ne sont pas là. Je pensais leur demander si un d’entre eux connaissait l’auteur mais j’ai renoncé.

Pauvre Boris, il en reste quoi de cette chanson, qu’on chantait à la veillée, quand la guerre était encore là, dans les mémoires, dans les familles, avec un père ou un frère qui manquait.
Après, je peux comprendre, aujourd’hui quand son pays va pas bien on le quitte, on va ailleurs, des pays y en a plein, tandis que la vie on n’en a qu’une.
Déserter, ça veut dire manquer à des devoirs. Il y a matière à débat mais comment trouver l’angle. Si une influenceuse bien gaulée récitait le poème sur Tik-Tok entre deux pubs pour des déodorants, là j’aurai une chance.
Mais dans le cadre scolaire, ils sont méfiants, ils les voient arriver les grands mots, le képi, la Marseillaise … savent t’ils seulement qu’un jour, dans leur pays, il y avait un service militaire ?

Et dire que j’ai encore deux séances obligatoires d’éducation à la sexualité. Ça va être galère en pire … mais différent. Déjà parce que je ne suis pas à l’aise sur le sujet et surtout eux non plus.

Comment parler de l’intime à leur âge, devant toute la classe, mixte en plus. A la réflexion, je ne vais peut-être pas refaire le coup du poème d’introduction.
Faut que je me trouve une autre idée. Et bien bosser le truc cette fois.

Je m’en fous, je l’adore mon métier, j’aurai jamais pu faire autre chose. Deux ans que j’enseigne alors j’ai le temps, l’année prochaine, j’essaierai autre chose, pour eux, pour la France, pour moi …


En prolongement de ce texte un ami vient de me suggérer de mettre un lien Youtube avec la chanson d’origine. Le voici donc ci-dessous avec quelques mots sur l’auteur.

https://www.youtube.com/watch?v=0evfaADnXZc&ab_channel=BorisVian-Topic

Boris Vian (1920-1959) était un touche à tout de génie. Ecrivain, chanteur, musicien de jazz, ingénieur, son style se démarquait vraiment des standards de l’époque. La chanson le déserteur écrite quelques années après la libération et entre les guerres d’Indochine et d’Algérie allait à contre-courant de l’état d’esprit français de cette période agitée. Elle fût d’ailleurs interdite en radio.

« Modifié: 26 Septembre 2025 à 12:11:02 par Mic Ester »

Hors ligne Cendres

  • Comète Versifiante
  • Messages: 5 016
Re : Circulaire galère.
« Réponse #1 le: 25 Septembre 2025 à 17:24:23 »
Merci pour ton texte, je l'ai trouve très agréables à découvrir.

Ça m'a rappelé des souvenirs ou des profs en classe essayaient de nous accrocher sur des sujets avec des textes, et souvent, on se disait "Encore un vieil auteur parlant des choses du temps passé."
On se disait que ce n'était pas contemporain et donc que ce n'était plus d'actualité (on avait tort, mais on pensait avoir raison.).

Ton prof a une bonne entente avec ses élèves, c'est important pour faire cours.
"Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou."
Albert Camus

Hors ligne Alan Tréard

  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 7 750
  • Optimiste, je vais chaud devant.
    • Alan Tréard, c'est moi !
Re : Circulaire galère.
« Réponse #2 le: 25 Septembre 2025 à 20:22:55 »
Bonjour Mic Ester,


Me voici pour découvrir ton texte intitulé : Circulaire galère.

Et c'est un texte d'une brûlante actualité. Certains lancent le débat sur le service militaire, sur : « Faut-il le rétablir ? » Et toi, tu t'en empares pour montrer combien il est difficile de sensibiliser la jeunesse à des sujets si vastes. La référence à la chanson du déserteur m'a fait penser que le professeur voudrait abandonner sa mission éducative, pourtant il tient bon, c'est émouvant.

Le déroulement intérieur du personnage m'a paru ressembler à un monologue de théâtre. J'ai eu le sentiment que ce professeur était sur scène en train d'agiter les bras en lançant ses répliques. C'est vivant, tout ce qu'on pourrait attendre d'un texte à forte thématique.

Voici ce que je pouvais en dire.


Merci à toi pour ce moment de lecture.

Et à bientôt sur le Monde de l'Écriture.

Hors ligne Marcel Dorcel

  • Prophète
  • Messages: 692
Re : Circulaire galère.
« Réponse #3 le: 25 Septembre 2025 à 21:25:53 »
Mon dieu !
Surtout pas rétablir ce truc infect.
Le service militaire fut la fabrique de plusieurs générations de dégénérés ( dont je fais partie).


C'est difficile la pédagogie, c'est comme de soigner.
Apprendre aux autres, c'est chercher à faire du bien. A faire le bien. Cela réclame de l'énergie. Parfois l'énergie du désespoir.

Tu diras à tes collègues ( les anciens ) qu'il va falloir qu'ils retournent à leurs chères études.
Et bon courage.


Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d'eux,  alors ils en diraient bien davantage
Sacha Guitry

J'écris pour me taire
Philippe Léotard

Aime-moi, ou pas, mais je t'interdis de me juger.
Marcel Dorcel

Hors ligne pehache

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 468
Re : Circulaire galère.
« Réponse #4 le: 25 Septembre 2025 à 22:32:56 »
Je me suis marré. Tu aurais pu en faire plus sur les élèves, parler davantage d'eux.

n’étais (t)
lire le français (sans F, le prof...)
l’année prochaine(,) j’essaierai autre chose, pour eux, pour la France, pour moi …
"J'm'en fous d'la France on m'a menti/ on a profité de mon enfance/ pour me faire croire à une patrie"

Hors ligne Mic Ester

  • Troubadour
  • Messages: 376
Re : Circulaire galère.
« Réponse #5 le: 26 Septembre 2025 à 13:07:32 »

Merci à tous pour vos lectures et commentaires

Cendres,
Oui bien sûr, maintenant qu’on est adulte, les enseignants on les voit différemment. Comme toi, à l’époque je les voyais vieux, barbants avec leurs auteurs ringards, pourtant ils n’avaient peut-être pas tort après tout.

Alan,
Brûlante actualité, oui peut-être, le service militaire, oublié depuis des décennies redevient à la mode, la faute à l’autre à l’Est. J’espère quand même qu’on ne va pas faire de nos enfants des soldats en puissance …
J’ai voulu montrer aussi le désarroi d’un jeune enseignant, qui veut bien faire, ne pas trop écouter les anciens, trouver une approche originale pour lancer le truc sur cette circulaire merdique. Il se plante oui mais … cent fois sur le métier …

Marcel,
Ok avec toi sur le SM, j’ai donné aussi !

Apprendre aux autres, c'est chercher à faire du bien. A faire le bien. Cela réclame de l'énergie. Parfois l'énergie du désespoir.
J’aime bien cette phrase, ce constat, lucide.
Pour info, je ne suis pas enseignant, mais bon, je connais très bien le milieu.

Pehache
Pour les fautes de forme, j’ai corrigé, merci.
Content que cela t’ai fait rire, sur les élèves, on peut en faire des pages, des livres même.

"J'm'en fous d'la France on m'a menti/ on a profité de mon enfance/ pour me faire croire à une patrie"
La grande époque de Le Forestier çà. Parachutiste, San Francisco, etc.
Comme pour Boris Vian, qu'est ce qu’il en reste ?
A+
Mic


 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.013 secondes avec 22 requêtes.