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Auteur Sujet: [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois  (Lu 1874 fois)

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[Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« le: 21 Septembre 2025 à 22:44:39 »
Salut  :)

Pitch : Elisabeth de Kroy se bat pour conserver le trône de Valbion

Je compte présenter ce texte à un AT (clôture au 31/10)
•   Thème : Femmes de pouvoir
•   Longueur : jusqu’à 25 000 signes

A votre avis :
- est-ce que le récit fonctionne bien ? est-ce qu'on est pris par l'histoire et le personnage ou bien y a-t-il trop de lore ?
- et sinon je prends tous les retours en général !


La Guerre des Petits Rois


1524
« Bâtard ! » hurla Elisabeth de Kroy, les joues empourprées par la rage. « Il ose traiter mon fils de bâtard ! »
Le mot résonna, réverbéré par les voûtes de la vaste salle du trône dont les murs de pierre claire étaient tendus de riches tapisseries aux couleurs éclatantes. Dans l’atmosphère pesante chargée d’encens capiteux, le silence qui suivit fut si lourd que même les gardes postés aux portes échangèrent des regards inquiets. Les conseillers se tenaient coi, terrorisés par les célèbres accès de fureur de la régente.
Elle se leva brusquement de son trône de chêne ciselé, disposé à côté de celui du roi sous un dais de brocart pourpre et or portant les armoiries de la Couronne. La collerette blanche de la reine-mère faisait ressortir son visage rubicond et ses robes de deuil en velours noir corbeau bruissaient autour d'elle telle une nuée d'orage. Ses pas claquaient sur le marbre tandis qu'elle arpentait la pièce comme un volcan prêt à exploser.
Elisabeth s’arrêta soudain et riva ses yeux vert-de-gris sur le courtisan agenouillé devant elle. « Répète-moi cela », articula-t-elle d'une voix dangereusement calme.
L'homme déglutit péniblement. « Votre Majesté ... le prince Asbjörn Hardingson revendique la couronne de Valbion pour son fils nouveau-né, le prince Samwell ... Il conteste la légitimité de Sa Majesté le roi Philipp III. »
Un rire sardonique s'échappa des lèvres d'Elisabeth.
« Autrement dit, en traitant mon fils de bâtard, il prétend que j’ai trompé James. Il m’accuse d’être déloyale et débauchée … Le misérable ! Sans honneur ! Félon ! »
Elle tournait comme une lionne en cage.
« Mon propre gendre ! Quand je pense que je lui ai donné ma fille ! »
Elle s’arrêta brusquement.
« Qu’en dit Margaret ? »
Personne ne répondit. On échangea des coups d’œil inquiets. La régente s’impatienta.
« Alors ? »
 Silence. Regards fuyants, haussements d’épaules, négation du chef.
La reine-mère explosa de dépit :
« L’ingrate ! Elle suit donc son mari ! Comment peut-elle me trahir ainsi ? Après tout ce que nous avons fait pour elle !  N’était-ce pas pour laver son honneur que nous sommes entrés en guerre contre l’Athalanie ? N’était-ce pas pour elle que James a mobilisé tout le royaume ? Pour venger son humiliation quand l’empereur Aegon, cet elfe plein de morgue, l’a répudiée et renvoyée alors que le mariage avait été consommé ! Que la peste l’étouffe celui-là, j’espère que les rebelles athalans auront sa tête ! »
Elisabeth se remit à faire les cent pas, ruminant de mauvais souvenirs.
« Nous nous sommes mis la moitié de Valbion à dos pour venger cet affront, contre l’avis du Parlement, entourés de traîtres de toute part ! Le loyal Theomar y a laissé sa tête pour apaiser nos ennemis ! Nos champions nationaux assassinés, des milliers de morts, les coffres vidés, la flotte détruite ! C’est pour éviter le désastre que Margaret a été mariée à Hardingson. Pour sceller l’alliance avec les Nordens et obtenir le soutien du royaume de Gweròn. Nous avons dû imposer un service militaire, nous aliéner le peuple, afin de compenser les pertes dans nos armées. Nous l’avons fait pour son honneur et celui de notre pays ! Dieu sait que nous n’avons jamais reculé face à l’adversité, que j’ai toujours fait ce qu’il fallait pour la grandeur de notre monarchie, sans égard pour ma propre réputation. La Bataille des Quatre Amiraux, notre victoire sur la flotte athalane avec l’aide de nos alliés nordens et felxirois, a démontré l’utilité de ce nouveau mariage, cependant j’aurais dû me méfier davantage de cet Asbjörn Hardingson. Non content d’épouser ma fille, cet ambitieux lorgne ma place ! Il eut mieux valu que nous eussions perdu cette guerre si notre alliance avec les Nordens est à ce prix ! 
Après tout ce que nous avons fait pour elle, après tous ces morts, tout ce sang, voilà comment Margaret nous remercie : en offrant à son loup de mari un prétexte pour voler la couronne de son frère ! »
Sa voix se brisa sur le dernier mot, laissant transparaître une douleur que la colère ne parvenait plus à masquer entièrement.
« Margaret... ma Margaret... », murmura-t-elle, les poings serrés.
Puis son visage redevint dur. Elle éclata soudain d'un rire amer.
« Au lieu d'un allié, elle nous a donné un rival ! À la place de la paix que j’ai si chèrement négociée, la guerre civile ! »
Le conseiller Alfred osa intervenir : « Votre Majesté, il s’agit sans doute d’un coup d’esbroufe pour nous extorquer une compensation ... Le prince de Gweròn a certes des prétentions, mais son fils n'est qu'un nourrisson, et les lois de succession ... »
« Les lois ? » Elisabeth se tourna vers lui, les yeux étincelants. « Vous croyez vraiment qu'Hardingson se soucie des lois ? Il a vu un royaume affaibli par la guerre, un roi-enfant de neuf ans et une régente impopulaire. Il se dit qu'il peut s'emparer de la couronne en invoquant l’aînesse de sa femme. »
Le vieux conseiller ajusta nerveusement son col de fourrure, mal à l’aise. La reine-mère insista :
« Vous pensez vraiment que me traiter de traînée est une bonne manière de négocier, Alfred ?
—   Non ! Non, bien sûr ! Votre Majesté … »
L’interrogé devint livide et se mit à suer à grosses gouttes, tandis que ses collègues s’éloignaient imperceptiblement de lui. La gorge nouée, il cherchait à formuler une réponse appropriée. Elisabeth ne lui en laissa pas le temps :
« En suspectant la légitimité de Philipp, il insulte mon honneur en même temps que son roi ! Il me semble que j’ai fait couper assez de têtes pour qu’on sache que je ne suis pas femme à tolérer le crime de lèse-majesté ! Croyez-vous que ce chien puisse m’extorquer quelque avantage de la sorte, Alfred ? »
Le vieux conseiller s’inclina brutalement très bas et parvint à répondre précipitamment :
« Pardonnez-moi, Votre Majesté ! C’était stupide de ma part ! Qu’on ose ainsi vous défier m’a paru si déraisonnable, si improbable, que j’ai cru …
—   Assez ! Epargnez-moi vos flatteries comme vos conseils imbéciles. Mon gendre n’en est pas un, lui. »
La régente se rassit sur son trône, puis reprit d'une voix plus mesurée, mais non moins glaçante :
« Cet homme a conscience qu’il me déclare la guerre, mais il s’imagine pouvoir la gagner. Il sait que je n'ai jamais été aimée en Valbion, il pense que les lords préféreront son fils à leur roi légitime sous ma régence. Il mise sur leur ambition, sur l’ingratitude de mes sujets qui compteraient pour rien que j’ai ramené la paix et la prospérité dans l’archipel depuis la mort de James. Nous avons des ennemis qu’il espère rallier, peut-être même trempe-t-il dans certains projets d’attentats, comme celui auquel j’ai échappé il y a quelques mois. Il nous croit faible parce que depuis deux ans nous avons à combattre les rebelles au pouvoir royal et les conspirateurs. Il se croit fort de l’appui des Nains, des Nordens et peut être d’autres puissances rivales ou ennemies.
Mais il oublie une chose, ce loup nordois qui vient rôder après la dépouille froide de mon époux : une mère défendant son petit est plus féroce qu’un loup ! Il me sous-estime, mais j'ai déjà prouvé que je ne reculais devant rien pour protéger ma famille. »
Elle fixa son Conseil, un sourire froid aux lèvres.
« Il veut la guerre ? Il l’aura ! Convoquez le ban et l’arrière-ban. Envoyez des émissaires aux lords de toutes les îles. Qu'ils se souviennent de leurs serments d'allégeance. Qu’on me rapporte le nom des seigneurs qui envisagent déjà de rallier Hardingson. Je saurai leur rappeler où doit se trouver leur loyauté … Philipp n’a que neuf ans, mais il est roi. Et moi, je suis sa régente. Il est temps que ce royaume comprenne qui règne en Valbion. »

***

1527
Les rideaux de velours étaient tirés, plongeant la chambre royale dans la pénombre. Elisabeth de Kroy était assise au chevet du lit à baldaquin, dans un fauteuil rembourré. À douze ans, le roi Philipp III, amaigri, gisait sous les draps brodés, le souffle court, les yeux clos comme si le sommeil l’emportait déjà vers l’autre monde.
« Mère... », murmura l'enfant d'une voix à peine audible.
Elle se pencha vers lui, écarta délicatement les mèches blondes collées par la sueur et posa sa main sur le front brûlant de son fils.
« Je suis là, mon cœur. Je suis là. »
Le jeune roi ferma les yeux, sa respiration laborieuse soulevant à peine sa poitrine. Elisabeth serra les dents pour retenir ses larmes.
Cette agonie lui en rappelait une autre, celle du père de l’enfant, James VI. La santé de son défunt mari avait décliné en quelques mois. Les médecins, les prêtres et les mages n’avaient rien pu faire : une maladie terrible, un fléau divin … ou, plus vraisemblablement, un empoisonnement orchestré par l’Empire Athalan ! Le décès de son époux en 1523 les avait plongés dans cette querelle de succession ...
« Mère ... j'ai mal ... »
— Je sais, mon ange. Je sais. »
Elisabeth caressa le visage de son fils, sentant sous ses doigts la chaleur terrible de la fièvre qui le dévorait.
« Tiens bon mon chéri. Il faut que tu te rétablisses pour pouvoir régner. Nous allons gagner cette guerre, je ne laisserai personne te spolier de ton héritage. Surtout pas ton ingrate de sœur, son viking de mari et leur fils Samwell, le bébé usurpateur ! » 
Sa voix s’était durcie malgré elle, elle serait les dents pour contenir sa haine. Elle se radoucit en regardant le malade, son ton était résolu.
« Dieu te protégera, Il a voulu que tu sois roi, pour sauver Valbion de la domination athalane. Ta naissance était inespérée, un miracle. Les forces du Mal nous éprouvent en ce siècle troublé, mais je sais que tu seras un très grand roi, car c’est la volonté de Tharès. »
Philipp avait déjà entendu ce discours maintes fois. Il connaissait le revers de sa naissance en 1515, alors que la reine avait déjà quarante-six ans et que James VI n’espérait plus d’héritier : cet heureux évènement inopiné avait été vécu comme un affront par l’empereur Aegon, qui venait d’épouser Margaret la même année pour devenir l’héritier du trône de Valbion. Croyant avoir été pris pour une dupe, l’irascible souverain elfe — qui s’était déjà aliéné une partie de son empire et les Nains — avait humilié et répudié la princesse, déclenchant la guerre athalano-valbionnaise.
Le jeune monarque gémit faiblement. Elisabeth lui prit la main, comme pour lui transmettre sa propre force. Alimentée par la colère, elle ne manquait pas d’énergie pour se battre.
La Guerre des Petits Rois, comme on appelait la rébellion d’Asbjörn Hardingson et de la princesse Margaret, durait maintenant depuis trois ans. Qui aurait cru qu’il y aurait tant de traîtres pour prendre leur parti ? En réalité, la régente n’était pas vraiment surprise, les lords insulaires avaient toujours farouchement combattu l’autorité royale. Les baronnets prêtaient hommage du bout des lèvres, s’agrippant à leurs terres et à leurs prérogatives féodales comme des puces sur un corniaud. Construire une nation unifiée dans l’archipel avait toujours été une gageure.
Le nouveau conflit avait fait choir une économie qui venait de se relever et sombrer le royaume dans la dépression. Plus la guerre civile durerait et plus Valbion serait affaibli. Comment redresser la situation ?
La reine-mère Elisabeth n’aimait pas l’idée d’une ingérence étrangère mais son adversaire n’avait pas ses scrupules. Elle avait besoin de peser sur la scène internationale pour asseoir son autorité. Un allié extérieur pourrait lui permettre de vaincre rapidement. Elle avait donc cherché l’appui des autres puissances de Médianie.
En 1525, elle avait envoyé une ambassade dans l’Empire Armannien, espérant convaincre le jeune Quintus Karlsburg, un gamin de vingt-deux ans, de lui apporter son soutien contre les Nordens. Cependant celui-ci ne s’était pas montré très malléable. Il régnait sur le plus grand pays de Médianie depuis six ans déjà, entretenait d’importants liens commerciaux avec le Nord, tenait à conserver de bonnes relations avec les Nains, craignait sur ses terres une aggravation de la question religieuse, à cause de la Réforme qui divisait son royaume depuis neuf ans déjà. Il avait négocié son aide comme un maquignon. Marchandé les souffrances de Valbion contre des droits de douane et des avantages économiques. Barguigné jusqu’à ce que les tracasseries commerciales eussent raison des accords militaires.
Felxir, leur allié qui avait répondu si tard à leurs demandes de troupes contre Aegon, s’était excusé : il sortait de plusieurs guerres, leur reine se trouvait également en butte à des contestations politiques, enfin le pays était ravagé par la Noirepeste et la crise.
Quant aux Trois-Couronnes, Elisabeth se refusait à les implorer alors qu’ils n’avaient pas bougé contre l’Athalanie malgré les présents somptueux que James leur avait fait parvenir. De toute manière, la Guerre de Sécession du Partalos, qui durait depuis 1523, ne leur laissait guère le loisir d’intervenir dans un autre conflit, surtout depuis leur défaite contre leur voisin felxirois.
Restaient les puissances étrangères au continent. La régente de Valbion avait eu l’idée de se tourner vers l’Empire Amotton, thalassocratie des mers du sud. Il s’agissait d’Infidèles, et cela heurterait les consciences, mais il y avait un précédent : Felxir avait conclu avec eux une alliance qui durait depuis vingt ans. Ils avaient — officiellement du moins — renoncé à la piraterie depuis le traité passé en 1512 avec les Trois-Couronnes. Alors pourquoi ne pas les embaucher comme corsaires ? Ils présentaient en outre l’avantage de n’avoir aucun intérêt dans le Nord et ne risquaient donc pas de trahir par calcul géopolitique ou de vouloir profiter du conflit pour s’immiscer, si loin de chez eux.
Après d’âpres négociations, le Kalif de la Magnifissime avait accepté d’intervenir avec sa flotte, pourvu que Valbion lui avance de quoi défrayer la levée de troupe. Il avait promis à la régente des dizaines de milliers d’hommes, une armada dirigée par quatre de ses meilleurs amiraux. Le coût de leur aide avait été exorbitant, mais Elisabeth se trouvait dos au mur. Les Amottons avaient reçu une fortune en or, bijoux, œuvres d’arts et surtout objets et ingrédients magiques. Philipp III et sa mère avaient vidé le Trésor royal, distribué jusqu’aux héritages dynastiques.
Cependant la victoire était désormais à portée de main. Il fallait attendre les beaux jours, quand les conditions seraient les plus favorables pour naviguer, les galères et chebecs amottons ayant un long trajet à accomplir. Néanmoins, avec ces renforts, la régente était sûre d’écraser Hardingson et de restaurer la puissance du Trône de Valbion.
« Repose-toi, mon cœur », chuchota-t-elle en remontant les couvertures sur le petit corps frêle. « Mère veille sur toi. Mère veillera toujours. »
La victoire était à portée de main, oui, à condition que Philipp se rétablît. Dans la pénombre de la chambre royale, Elisabeth de Kroy contemplait, inquiète, ce qui pouvait bien être les derniers soupirs de son fils et les derniers espoirs de sa cause. La mort du jeune roi signifierait une irrémédiable défaite, voir le royaume tomber aux mains de Margaret et de son fils, ou plus exactement de son gendre aux dents longues. Dehors, la guerre civile continuait, ignorant que l'enjeu de tous ces combats était en train de s'éteindre doucement dans un lit trop grand pour lui.

***

1529
Au pied de la Tour de Nondol, les bannières rouges et or de Valbion claquaient au vent.  Sur l’estrade, la haute noblesse valbionnaise attendaient. Un échafaud de bois sombre se dressait au centre de la place, sinistre dans la lumière grise de ce matin d'automne. Elisabeth de Kroy, enchaînée mais la tête haute, fut amenée par deux gardes. Sa robe noire traînait sur les planches souillées, et son visage, marqué par les veilles, gardait un éclat d’orgueil farouche.
Elle parvenait à conserver sa dignité — elle s’était jurée de ne pas s’en laisser dépouiller : c’était tout ce qui lui restait — néanmoins seul un miracle pouvait la tirer de là. Une intervention divine était improbable ; elle avait encore quelques partisans, mais ne comptait plus sur eux à cette heure …
Un héraut déploya un parchemin et sa voix claire retentit :
« Au nom de Sa Majesté le roi Samwell, Premier du nom, et par ordre du régent le Prince Asbjörn Hardingson, nous proclamons céans les crimes dont a été reconnue coupable l’accusée, la ci-devant Elisabeth de Kroy, veuve de feu le roi James le Sixième, ex-reine et régente de ce royaume ! »
Cette dernière ne broncha pas, dévisageant d’un œil dur les grands nobles venus assister à son exécution, comme pour graver leurs visages dans sa mémoire. Certains s’en effrayèrent, d’autres s’en amusèrent, quelques-uns se troublèrent, plusieurs restèrent impassibles.
Le héraut lut, haut et distinctement :
« Premièrement, d’avoir manqué à sa foi envers son mari et d’avoir enfanté le bâtard Philipp.
—   Mensonges éhontés ! » se défendit-elle d’une voix forte. L’injustice la faisait sortir de ses gonds. « Calomnie ! Fabulation ! »
— Silence ! » aboya le capitaine des gardes.
—   Deuxièmement, reprit le crieur, de s’être rendue coupable de haute trahison en usurpant le trône de Sa Majesté Samwell, Premier du nom, avec son bâtard de fils. »
Elisabeth regagna sa composition. Elle toisa l’auditoire avec mépris et déclara :
« Vous drapez vos crimes de beaux discours, mais vous ne l’avez emporté que par la force ! Vous diffamez une femme vertueuse pour justifier toutes vos scélératesses. Mais Dieu m’est témoin que je fus fidèle à mon époux et que Philipp était le roi légitime ! S’il est vrai que l’Histoire est écrite par les vainqueurs, vous la falsifierez à loisir ; néanmoins, au jour du Jugement, vous ne pourrez pas échapper à la vérité ! »
   La diatribe produisit un flottement de malaise dans l’assistance. Le héraut se racla la gorge et continua :
« Troisièmement, de s’être comportée en despote et tyran pendant tout le temps qu’elle était au pouvoir, avant et après son usurpation. D’avoir combattu ou dévoyé le Parlement pendant plus de quinze ans, d’avoir abusé de l’autorité royale et piétiné la Charte des Droits des sujets de Sa Majesté. »
La souveraine déchue eut une moue méprisante et lâcha entre ses dents :
« Si j’avais châtié tous les traîtres comme ils le méritaient, sans faire preuve de retenue, nous ne serions pas ici … »
   Le crieur poursuivit sa lecture :
« Quatrièmement, d’avoir, par sa trahison, provoqué une guerre civile dans le royaume, d’où il est résulté de grands malheurs et désolations pour les sujets de Sa Majesté.
Cinquièmement, d’avoir, pour soutenir sa félonie et ses armées rebelles, ruiné le pays et dilapidé le trésor royal, livrant aux étrangers une fortune considérable en objets magiques et biens de la Couronne. »
   Elisabeth, hiératique, s’était murée dans un silence plein de majesté.
La voix du héraut se fit plus dure :
« Sixièmement, d’avoir eu recours à la sorcellerie et magie maléfique, interdite par les Hommes et par Dieu. Il est établi que ladite Elisabeth de Kroy s'est rendue coupable de nécromancie sur la personne de feu l’usurpateur, Philipp Troisième, son propre fils ! Il a été prouvé qu'elle a dissimulé la mort de celui-ci pendant plus de deux années, de 1527 à 1529, en animant son cadavre par les arts maudits les plus abominables. Elle a gouverné ce royaume au nom d'un mort, trompant ses sujets et profanant sa mémoire. »
   L’accusée ne bougea pas, lèvres pincées et gorge nouée. La boule au ventre, elle s’efforça de retenir les larmes qui humidifiaient ses yeux.
C’était la révélation de ce scandale qui avait scellé son sort. L’Église — albienne comme réformée — l’avait dénoncée comme démoniste impie. Elle avait perdu le soutien d’une grande partie de ses partisans. Une conspiration, dans laquelle avait trempé des paladins et plusieurs de ses proches, avait conduit à son arrestation. La guerre avait dès lors connu une conclusion rapide.
Des sifflets et des cris jaillirent de la noble assistance, tels que « Sorcière ! » ou « Sois damnée ! »
Elisabeth ouvrit alors la bouche, sa voix tremblante dominant les huées :
« Croyez-vous qu’il ne m’en ait rien coûté ? J’aimais mon fils ! Pensez-vous que c’est par plaisir que j’ai utilisé son corps ? J’ai dû dissimuler mon deuil tout ce temps ! Mais j'ai fait ce qu'il fallait pour préserver le royaume ! Pour éviter que la couronne ne tombe aux mains d'usurpateurs avides, d’étrangers sans scrupule ! »
Le héraut leva la main pour réclamer le silence.
« Et septièmement », continua-t-il d'une voix solennelle, « d’avoir livré le royaume aux Infidèles, les pirates Amottons ! Les pillages de cette année qui navrent tant les sujets de Sa Majesté sont la conséquence directe des négociations secrètes de la ci-présente Elisabeth de Kroy et de sa trahison des intérêts de Valbion ! »
Elle baissa la tête pour dissimuler les sanglots qui coulaient sur ses joues.
L’armada promise par le Kalif avait tardé à venir, elle l’espérait un an plus tôt. Quand enfin la flotte amottone était arrivée, la Guerre des Petits Rois approchait déjà de son terme. Les corsaires milsumistes avaient trouvé un pays exsangue, saigné à blanc par treize années de guerre dont cinq de luttes fratricides. Une proie facile. Au lieu de respecter leurs engagements, ils avaient coulé les vaisseaux de Valbion et razzié le royaume. Ils étaient repartis vers le sud avant la mauvaise saison, chargés de butin et d’esclaves.
Le crieur conclut :
« Chacun de ces crimes méritant la mort, la Justice a condamné l’accusée à la peine capitale pour ses abominables forfaits. Néanmoins, par égard pour son rang et son sang, en tant que grand-mère de Sa Majesté le roi Samwell, Premier du nom, ainsi que par égard pour sa fille, Son Altesse la Princesse Margaret, il lui sera fait grâce du supplice et de l’opprobre populaire. »
Le capitaine des gardes s’adressa durement à la prisonnière :
« Vous pouvez remercier le Prince Régent pour sa miséricorde. Il vous épargne la torture et le bûcher.
—   En conséquence de quoi, acheva le héraut, Elisabeth de Kroy aura simplement la tête tranchée. La sentence sera exécutée à la Tour de Nondol, en présence de la seule famille royale et des pairs du royaume. » 
Un silence empli de gravité accueillit cette déclaration.
La condamnée songea à sa fille Margaret, qui n’avait pas souhaité assister à la mort de sa mère. La princesse était restée au palais avec son fils. Elisabeth n’aurait donc pas l’occasion de la revoir une dernière fois. Son gendre non plus n’était pas venu, sans doute trop occupé par les affaires d’État. Restaient sa parentèle et la haute noblesse valbionnaise pour être témoin de ses derniers instants. Certains l’avaient combattu, d’autres l’avaient soutenue avant de la trahir. 

Elisabeth refusa qu'on lui bande les yeux et s'agenouilla devant le billot. Le bourreau s'avança et leva sa hache, qui luisit dans la lumière matinale.
« Vous m’appelez despote, traîtresse et sorcière, lança-t-elle d'une voix forte. Mais j'ai tout sacrifié pour mon fils et pour la Couronne ! Si c'est un crime, alors oui, je suis coupable. Coupable d’avoir trop aimé mon pays ! »
Elle reposa sa tête sur le billot de bois, fermant les yeux une dernière fois.
La hache s'abattit.
« Modifié: 01 Octobre 2025 à 10:15:10 par Auteur »
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Hors ligne Alan Tréard

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    • Alan Tréard, c'est moi !
Re : [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« Réponse #1 le: 23 Septembre 2025 à 11:43:05 »
Bonjour Auteur,


Me voici pour découvrir La Guerre des Petits Rois.

Et j'en profite pour te souhaiter bonne chance pour ta participation à cet Appel à Textes.

On suit l'évolution d'Elisabeth de Kroy, sa lente chute avant la fin qui était attendue. Il y a peu de personnages, et les descriptions sont essentiellement tournées vers cette reine. Elle est, en quelque sorte, le centre du monde jusqu'à la fin.

Citer
- est-ce que le récit fonctionne bien ? est-ce qu'on est pris par l'histoire et le personnage ou bien y a-t-il trop de lore ?

Je ne trouve jamais qu'il y aurait « trop de lore » dans un récit de fantasy car cette complexité fait partie du genre en soi. Donc je ne dirais pas qu'il y ait cette problématique dans ton texte. En revanche, il t'arrive de citer des communautés différentes comme celles des Nains ou celle des pirates Amottons sans toutefois nous raconter leur histoire. J'aurais effectivement aimé pouvoir m'imaginer qui ils sont et pourquoi ils interviennent dans cette guerre.

Sinon, tu pourrais profiter de la scène finale pour faire intervenir la foule, nous faire comprendre en quoi le peuple est pris à parti et manipulé par les bourreaux. Ça aurait été intéressant d'avoir ce genre d'interactions.

Et voici pour ce que je pouvais dire de ton récit.


Merci à toi pour ce moment de lecture.

Et à bientôt sur le Monde de l'Écriture.

Hors ligne Basic

  • Comète Versifiante
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Re : [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« Réponse #2 le: 23 Septembre 2025 à 19:35:15 »
Bonjour

bien aimé ce personnage en tout cas.

Bon, il y a les nains et les elfes mais on ne les voit pas et c'est une bonne chose, parce qu'ils se croient toujours invités dans les textes de fantasy. Par contre il y a cette femme qui en peu de pages s'affirme, un vivant portrait sous toutes les faces.

Quelques suggestions et réponses à tes questions

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


B
« Modifié: 23 Septembre 2025 à 19:39:16 par Basic »
Tout a déjà été raconté, alors recommençons.

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Hors ligne Le poète rustique

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Re : [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« Réponse #3 le: 23 Septembre 2025 à 22:49:27 »
Bonjour Auteur !


Attiré par la balise [fantasy/politique] (que des choses que j'aime), je me suis lancé dans la lecture de ton texte !


Remarques/impressions/suggestions à même le texte :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


De manière plus générale :
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.



Bref, merci pour ton texte, que j'ai trouvé très chouette, et bon courage pour ton AT !!
"Tu as raison, ce sont des histoires. Mais sais-tu à quel moment les histoires cessent d’être des histoires ? Dès l’instant où quelqu’un commence à y croire."

A. Sapkowski, Le Temps du Mépris

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Re : [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« Réponse #4 le: 23 Septembre 2025 à 23:43:23 »
Merci à tous je n'aurais pas imaginé avoir si vite autant de retours !  :D  :coeur:


@Alan Tréard
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


@Basic
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


@Le poète rustique
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


Votre serviteur,
 :mafio:


« Modifié: 23 Septembre 2025 à 23:45:13 par Auteur »
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Re : [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« Réponse #5 le: 24 Septembre 2025 à 09:52:06 »
Voilà j'ai apporté les corrections au texte  :)
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Re : [Fantasy / politique] La guerre des Petits Rois
« Réponse #6 le: 01 Octobre 2025 à 10:15:40 »
Quelques corrections supplémentaires, le texte est édité  ;)
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