— Allez, disait-il au fantôme qui chaque nuit venait perturber son sommeil, faut pas toujours rester enfermé chez moi, sors, va voir du monde, ça te changera les idées… Bon, je sais que c’est dans cette chambre que tu as connu l’amour et puis qu’un jour, un jour, tu t’es pendu, bêtement d’ailleurs car il y a toujours mieux à faire que de se pendre.
Mais comme chacun sait, il n’y a pas plus casanier qu’un fantôme. C’était sa chambre à lui et pas à cet usurpateur, ce type qui de surcroît se permettait de lui donner des conseils. Comme si c’était si simple de s’échapper, de ne plus tourner dans sa cervelle (ou du moins dans ce qu’il en restait) cette sinistre scène. Ah, oui ! partir, gambader dans la nuit, dans les rues du village et s’amuser à effrayer quelque fêtard attardé, ou s’asseoir solitaire sur un banc, et regarder la lune et les étoiles !
Ah ! si mes mains étaient moins vaporeuses, pensait-il, quel plaisir j’aurais à étrangler cet inconnu, ou mieux encore à le pendre comme je me suis pendu moi-même…
— Tu sais, tu ne me fais plus peur, je te connais à présent, reprenait l’autre, cependant tu m’incommodes, tu dégages une odeur désagréable comme du linge pas propre ou du pain moisi.
Il puait ! c’était un comble, lui si attentif à sa tenue, lui qui aérait soigneusement ses grands voiles, qui s’époussetait toutes les nuits avant d’apparaître. Sale engeance que ces vivants, maugréa-t-il, aucun respect pour nous…
Oh ! comme il aurait été heureux qu’on lui adresse un mot gentil, un petit compliment qui aurait eu le pouvoir, qui sait, de lui faire reprendre quelque peu consistance, lui redonner une illusion de vie.
Et il fit au vivant une grimace, lui tira la langue, lui fit un pied-de nez… mais le vivant s’était endormi.