Martine
Le téléphone avait sonné. Ma fille s’était levée, nous laissant seuls, ma femme et moi.
Elle est revenue. Elle a dit : « c’est pour maman, une Martine. » Elle a douze ans et demi, ma fille. Moi, plus. Je n’aime pas le téléphone, non plus. Parler aux gens au téléphone, je veux dire.
Ma femme s’est levée. Bientôt, nous l’entendions parler.
• Une Martine ? Martine comment ? me suis-je mollement enquis.
• Martine Cotta.
• Non.
• Si.
• Non, ça n’existe pas, ça, Martine Cotta.
… Les points de suspension expriment bien mal le désarroi de ma fille bien-aimée.
• Des Martine qui existent, je connais Martine Pin, Martine Scholtus… Et puis, comment déjà, la copine de ta mère… ? Martine Buée ! Mais Cotta, ça, non, ça n’existe pas.
• Enfin, Papa, c’est juste que tu ne la connais pas, ajoute-la à ton carnet d’adresse !
• Non, ma puce, tu ne comprends pas… Au téléphone, parfois, il y a… comment dire ?... des gens qui n’existent pas. Tu leur parles, tu leur réponds… Mais ils n’existent pas réellement et ils t’attirent dans leur monde, peu à peu. C’est pour ça que je n’aime pas répondre au téléphone. Parce que j’ai peur.
Mon ton s’était fait plus sourd, ma voix plus basse. On s’est regardé, mon puceron et moi. On frissonnait. On avait compris que cette histoire, que je croyais inventer au fur et à mesure que je la disais, était vraie. Effroyablement vraie.
Nous avons entendu les pas de ma femme, qui revenait. On a baissé les yeux. On savait.