Bonjour. Voici l'occasion de revenir faire un petit coucou: je voulais partager ce texte en espérant qu'il soit vite obsolète. Merci pour vos corrections éclairées.Une histoire d'amour
Je suis devant ma page blanche. Mon stylo est fébrile, ma main droite reste sereine. Ma, mon, moi … Moi, moi, moi. J'essaye d'être auteur, je suis donc nécessairement narcissique. Après une chaude journée, l'air de ce début de soirée est maintenant respirable. Toutes les conditions optimales sont réunies. Devant ma page blanche, j'hésite, je ne sais pas comment commencer mon récit, je ne sais même pas quel récit je raconterai. Tous les écrivains, tous ceux qui veulent transmettre leurs pensées se sont déjà retrouvés dans cette situation. Rien de plus normal. Un truc classique … enfin … classique … De nos jours, la page blanche disparaît au profit de l'écran fréquence 60 hertz et de l'application Openoffice. Mais bon, le principe reste similaire. Et même, si je suis un peu démodé, disons que je suis devant ma page blanche où s'installera les mots qui me convaincront que j'ai la capacité d'en associer bien d'autres plus intéressants.
Au croisement de la rue du Bac et de la rue Montalembert, à la terrasse du bar où je suis assis,je peux étendre mes jambes, pas comme dans un Kwassa-Kwassa. Les gérantes du bar passent « Lady Writer » de Dire Straits. Là aussi, cela sent la fin d'un cycle ; au bout de trente ans, c'est un petit miracle d'entendre ce type de musique. Bon, allez hop, une bonne goulée de panaché bien blanc pour se donner du courage et je commence …
Bon dieu, le stylo file sous mes doigts, c'est incroyable. Il y a Lily qui voudrait bien intégrer Sciences-Po, mais qui, pour l'instant, fait la caisse au Monoprix situé dans le même quartier. Lily, elle dit que caissière n'est pas un métier d'avenir. Elle sait que sous peu, elle sera remplacée par une machine et que le client qui, présentement, lui fait un gros sourire sera le premier à l'utiliser pour passer ses produits. Elle sait qu'il trouvera cela génial parce qu'il aura gagné 22 secondes sur le passage de son caddie plein. 22 secondes de son temps pour un emploi évanoui, pour un ventre d'actionnaire mieux rebondi. Elle trouve cela paradoxal que l'acte de payer, l'acte le plus libéral qui soit, soit remplacé par une machine. Elle trouve que cela relève de l'absurde ou du suicide collectif, mais elle ne dit rien. Elle travaille le soir pour réussir le concours.
Quelle merveille, mon stylo ne chôme pas, je dirai même que, maintenant, il crépite. Il y a Lily, son supermarché et de plus en plus de pauvres en France, mais moi, je fais un choix. Ce n'est pas neutre. Je parle de Lily et de l'amour, je parle de Lily et Flamenco. C'est un choix politique, quoi qu'on en dise et comme il n'est pas bon de se voiler la face au risque de passer pour un dangereux extrémiste musulman, je le dis !
Flamenco, sa famille espagnole l'appelle gentiment comme cela pour se moquer de lui, c'est un surnom. Ils pensent que le jeune garçon est l'antithèse des danseurs de flamenco qui surjouent (?) le machisme, qui sont toujours sûrs d'eux et qui s'avancent, droits dans leurs bottes, en faisant le plus de bruit possible afin que la femelle en état de procréer les remarque. Flamenco, lui, il hésite toujours, il recule plutôt qu'avancer, il est simplement timide.
- Y-a-t-il une place pour moi autre que dans la file ? Se demande-t-il quelquefois.
Pour l'instant, il attend son tour à la caisse du Monoprix avec sa boite de thon Saupiquet. Il sait que la caissière Lily - c'est marqué sur sa blouse - ne le calcule pas et pourtant, le voilà dans sa file … toujours la file de Lily. Quelquefois, lorsque les autres caisses sont vides, il repart dans les rayons attraper, au hasard, une tablette de chocolat afin d'éviter qu'on l'invite à passer avec une caissière étrangère à son cœur. Flamenco prend la file de Lily, un point c'est tout ! Et là, il ne fait rien pour que cela soit son tour, il attend son tour. Il est timide.
La boite de thon Saupiquet vaut deux euros trente-deux et il y a des cimetières remplis d'êtres humains au fond de la mer Méditerranée. Les embarcations n'ont pas un nom aussi exotique que Kwassa-kwassa, cela les rend vulgaires. Et moi, j'écris sur un amour qui peut naître, je parle d'un amour qui naîtra sûrement puisque c'est le sujet de ma nouvelle. C'est délibéré, je peux utiliser une page blanche pour parler de l'amour. Je suis d'ailleurs tellement focus sur mon histoire d'amour que je n'ai pas remarqué que l'encre de mon stylo-bille est passée du bleu au noir. Comme cela, toc ! Sans prévenir, sans que rien ne soit progressif !
Lily prend la boite de thon et effectivement, cela fait deux euros trente-deux. Elle lève les yeux sur le jeune homme un peu stupide qui vient souvent pour du poisson compressé en rond et elle lui dit :
- Deux euros trente-deux ! En espèces ?
Eh oui, le jeune homme paye toujours en espèces. Il n'a peut-être pas de carte bancaire ? Lily, qui veut intégrer Sciences-Po, la Mecque de ce monde en putréfaction, se demande ce que c'est que ce mec ? Comme elle le regarde d'une façon singulière, Flamenco se méprend, s'aventure sur des sentiers inconnus et dangereux, il lui fait un sourire.
Et mon stylo en folie s’apprête à décrire le sourire un peu niais, mais si touchant du jeune homme, alors qu'il y a un génocide au Soudan, de l'apartheid en Israël, des avec, des sans-papiers en France et la guerre en Ukraine. C'est un choix pour mon stylo rouge. C'est un choix pour moi. Peut-être que si j'avais commencé à marteler de ma main gauche les mots « Révolution pacifique» sur ma page blanche, l'histoire aurait été différente ? Qui pourra le savoir ? Peut-être que Lily et Flamenco distribueraient cet autre texte que je n'ai pas écrit ? Peut-être que cet élan générerait de la paix dans le cœur des gens ?
On ne le saura pas, non, car j'écris des histoires d'amour et je finis mon panaché d'une traite. Je suis omnivore. Je suis capable de tout avaler, c'est le propre de l'homme, c'est aussi sa malédiction.
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Flamenco sort du supermarché avec sa boite de thon dans la main. Il fait peine à voir, il semble en grand désarroi. Il tourne la tête à droite et à gauche, puis il traverse la rue. Il se dirige droit vers moi ! Profondément installé sur ma chaise confortable à la terrasse du café
Imaginaire, je me crispe un peu. Que me veut-il ? Pourquoi fonce-t-il sur moi ? Je n'aurais pas dû m’intéresser à ce petit gars insignifiant, ais-je été trop intrusif ? Le voilà maintenant qui remonte sur le trottoir et alors que je m’apprête à ce qu'il se fige devant moi et me reproche mon côté voyeur, il bifurque au dernier instant et va s'installer à la table juste à côté de moi.
Il se positionne de la même manière que moi, le dos collé à la vitrine afin de pouvoir surveiller la rue et le supermarché juste en face. Après avoir posé sa boite de conserve sur la table, il a maintenant le regard fixe et hagard. Dans ses yeux fous, il y a de la douleur et de la passion. Ses chaudes sensations traversent l'air ambiant pour se fracasser à l'entrée climatisée du Monoprix. Lily s'occupe de la botte de poireaux d'une vieille dame qui fera une soupe ce soir avant de regarder l’émission aseptisée de TF1.
Bien avisée, la serveuse laisse le temps à la vieille dame de fluctuer vers la Seine et au regard de Flamenco de revenir en direction de Lily, avant d’apparaître et de lui demander d'exprimer son désir.
- Un diabolo menthe, s'il vous plaît.
- Tout de suite, répond-elle.
Elle retourne au bar, sûre d'elle-même, de sa commande et de sa capacité à réaliser le souhait du client. Maintenant que je me sens plus en sécurité, j'en profites pour interpeller Flamenco :
- C'est plutôt un pot de mayonnaise qu'il vous aurait fallu.
- Quoi ? Comment ?
- Pour votre thon, il vous faut de la mayonnaise …
- Ah oui, dit-il en souriant mollement et il ajoute, le chat de ma mère le préfère nature.
À peine a-t-il terminé sa phrase qu'il retourne à son examen attentif de la vitrine du supermarché. Rien, rien ne le fera changer d'attitude au cours des deux heures suivantes, ni le passage saugrenue d'un groupe de touristes venu visiter les pays exportant leurs guerres sur des terres inconnues, ni l'arrivée de couples venus diner l'excellence pour le prix d'une pleine cargaison de riz alimentaire. Il regarde Lily et sa passion est belle.
Peu après, Lily sort de son travail. Elle part en direction du boulevard Raspail. Sa démarche est légère, elle a l'insouciance de la jeunesse qui propulse ses tennis vers un ailleurs fleuri. Flamenco se lève brusquement et la suit. Je ne veux pas savoir s'il osera l'aborder pour lui déclarer son amour ou si mon histoire virera en crime passionnel, il est temps que je prenne la direction opposée. Je remonte la rue du Bac jusqu'à rejoindre le Pont Royal et la Seine. Je veux rester sur une belle note romantique, je veux regarder s'élever la flamme olympique dans le ciel de Paris comme tous les soirs vers 22h30. Je veux voir cet espoir s'illuminer aux étoiles.
Mais décidément, ce 26 juillet ne veut pas que je sois un écrivain romantique, car lorsque la montgolfière atteint son zénith, Amnesty International arrive à projeter un message sur la toile gonflée d'hélium :
Stop au génocide à Gaza.