Avant de m’en aller, j’aimerais nourrir mon chien et le regarder manger. Je voudrais voir sa langue palper les aliments et tremper dans chacun d’eux afin d’en apprécier pleinement les saveurs. Ce gros chien blond vénitien fut là pour moi quand les temps étaient mauvais. Il m’a servi d’oreiller quand je ne voulais pas dormir dans mon lit. Avant de m’en aller, mon amour, je noterai sur un petit bout de papier les mille et une façons que j’ai eues de te dire je t’aime. J’essaierai de les résumer sans les défaire de leur maladresse. Avant de m’en aller, Mylène, Gaspard, je vous prendrai affectueusement dans mes bras ; d’une affection dévorante qui me laissera pantois, et qui vous laissera honteux. Car nous serons à la gare, mes amours. Vous me regarderez partir et il semble que je vous observerai rester. Avant de m’en aller, je dirai je t’aime à mon père et je prendrai la main de ma mère. Je ne pourrai pas les rassembler, trop d’éclairs ont foudroyé leur orgueil, le même qui a fait de leur amour un lointain enfer. Mais je leur dirai : « Papa, maman, pour une fois, s’il vous plaît, regardez votre fils dans les yeux, regardez-le dans la même direction. Pour une fois, je vous en prie, croisez vos regards, n’ayez pas peur. Vous êtes vieux maintenant. Et moi je dois m’en aller. » Ils pleureront peut-être. Et moi dans le train, je repenserai à ce que je vous ai dit. Mes collègues se questionneront, investigueront peut-être. Ils t’appelleront, Mathilde. Ne sois pas apeurée par le téléphone qui sonne. Réponds-leur que j’ai dû m’en aller.
Une fois arrivé à destination, je mettrai pied dans mon cabanon. Cette location de vacances dans laquelle je mourrai. Me voilà chétif et pâle, dormant et dévitalisé. Je m’écroulerai sur mon lit et j’attendrai que le médecin Nguyane vienne me chercher. Il me dira : « Monsieur Sarfati, c’est à votre tour. On y va ? » Avec cet air intelligemment doux. Oh oui, docteur. Allons-y, il est plus que temps. Et je repenserai à vous, mes amours. Avant de partir d’un cancer de toujours. Celui qui m’a drainé, fatigué, anéanti ; mais qui jamais ne m’enlèvera la poésie. Quelle vie, mes amours. Je l’ai aimée. Et je vous aime.
Michel