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Auteur Sujet: Lettre à madame Ecriture  (Lu 565 fois)

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Lettre à madame Ecriture
« le: 17 Juillet 2025 à 12:28:14 »

                                          Lettres  à madame Ecriture

Madame n’a pas pour habitude de recevoir des lettres, là-haut, enfermée dans son scriptorium. D’ordinaire c’est elle qui produit des lettres. Mais ce matin, le postier a glissé une enveloppe sous la porte de madame. D’un coup de stylet elle l’incise et déplie le papier vélin de la lettre commençant ainsi :
« Madame, il fait froid, je me promène seul dans les rues. Ai-je l’air pour autant d’un vagabond ? J’observe les gens marcher, rire, boire des cafés aux terrasses. Je remarque leurs petites manières. Ils se doutent bien de quelque chose mais ils continuent de vivre et se fichent de moi. J’ai des pensées incontrôlables. Je suis errant. Mes pensées vont dans toutes les directions. C’est mon corps surtout que je veux mettre à l’épreuve, me souler par exemple. Je fréquente des endroits dont j’ai honte. Les nuits, je ne peux dormir. Je me sens comme un grand garage ouvert à tous vents, mais personne ne veut venir se garer sous mon toit. Madame, vous me manquez et je ne sais pas par quel incipit je dois vous entreprendre.
Raoul- Ecrivain de profession  »

Madame range la lettre sur son écritoire. Elle taille ses crayons, remplit ses encriers. Madame est toujours prête pour démarrer son travail. Madame est un dictionnaire vivant. Mais il lui arrive souvent d’étouffer sous le poids des mots. Elle s’attriste du sort des malheureux qui la désirent, errant dans les villes, ou fuyant dans des déserts qui les rendent encore plus fous.   
Quelques jours plus tard le postier dépose une nouvelle lettre :
« Madame, cette nuit j’ai fait un rêve. Je me suis réveillé à l’aube, et mon rêve était si fort, qu’il m’a accompagné toute la journée… C’était comme une impression simple, claire, tellement évidente qu’elle me soulageait l’esprit. Je n’avais plus froid. Sous le coup de cette émotion réelle, j’ai décidé de ne pas perdre la sensation que me procurait mon rêve. Ce n’était qu’une sensation, mais je n’avais qu’à l’éprouver pour suivre le chemin qu’elle me traçait…
Raoul »

Madame maintenant a envie de bouger. Elle enfile son écritoire sur le dos, les outils sont essentiels dans ces cas-là. Evidemment elle se demande sous quel visage elle doit apparaître. Mais elle verra, chemin faisant. C’est le désir de son correspondant, un dénommé Raoul, qui la fera exister. Le projet est en marche. Madame marche dans la ville. Quand elle se sait observée et utile au regard de celui qui la cherche, madame est présente là où il faut. Dans les magasins elle arrange son allure. Sur une place publique elle trouve un sens. Elle s’y arrête mais aussi elle poursuit son mouvement sous l’élan de l’artiste Raoul qui la talonne. Car madame est féminine et pratique l’osmose avec tout ce qui lui est différent. Madame peut s’asseoir sur un banc et prendre des notes, capter dans les conversations des passants des perles, un parangon d’imprévus. Madame est curieuse quand elle doit rassembler ses découvertes en vue d’un objectif précis.
Le soir elle rentre chez elle, au milieu des livres qui tapissent sa soupente. Seule une échelle y conduit, qu’elle grimpe degré par degré, le délié des chevilles qu’elle dévoile promet d’autres grâces Puis elle va s’étendre sur ses coussins pour lire une nouvelle lettre de Raoul, que le postier a laissée :
« Chère madame, mon rêve, jour après jour, devient réalité. J’ai décidé que l’image première de celui-ci constituerait le film que je construirai autour. Je réalise que je vous ai rencontré enfin. Je tisse ma toile. Vous êtes le centre autant que la périphérie. Hier, alors que je mangeais dans un restaurant, c’est avec vous que je conversais. Notre dialogue a été si riche que je me suis précipité ensuite pour jeter toutes les idées qui me venaient dans mon carnet de poche qui ne me quitte jamais. C’est aussi ensemble que nous avons visité une exposition de peinture, et notre complicité devant les tableaux était telle, que chacun d’eux m’ouvrait un univers que je n’aurai jamais soupçonné sans vous. Je ne peux plus maintenant me passer de votre présence, votre personne illumine chaque pas que je fais. Lorsque j’ai voulu vous saisir la main, alors que nous flânions sur les quais, vous avez immédiatement retiré votre bras. Vous avez eu raison, chère madame. Je m’en veux d’avoir cédé à cette pulsion grossière. Il ne faut rien précipiter. Il est préférable encore que le temps nous sépare. Mes idées doivent mûrir avant notre prochaine rencontre. Il serait injuste de vous cacher que l’excitation autant que la peur m’habitent en ce moment. Vous occupez chacune de mes pensée et c’est bien ce que j’attendais de vous madame. Alors à bientôt vivement…
Votre Raoul »

Epuisée par tant de sollicitations, madame  s’endort au milieu de ses coussins et poufs chamarrés. Madame a de l’expérience, mais l’impatience et la fougue de ceux qui la pratiquent la troublent à chaque fois. Pour cela elle fait usage de formules un peu savantes ou sophistiquées qui maintiennent le sujet à distance. Elle a compris à la lecture de cette troisième lettre que Raoul, son auteur, était accro, et un fana de la plume. Elle-même se fait violence pour ne pas fléchir trop vite, elle s’abstient à différer un bonheur qui s’émousserait en caresses hâtives. Oui, l’écriture est femme.
Dans sa chambrette-bibliothèque elle affûte ses charmes. Elle prépare son vocabulaire pour que les mots coulent. Elle laisse aussi une place au hasard et au naturel. Dans son habillage quelques surprises et un parfum indicible dont il sera impossible de lui trouver un nom. Et c’est pour cela qu’ils reviennent sans cesse, tous les Raoul, qu’ils tournent autour d’elle jusqu’à la déraison. Il y a aussi des bijoux au vocable imprononçable, dont une femme se pare pour que la beauté soit indéfectible. Voilà tout un langage que madame connaît.
Plusieurs jours s’écoulent sans que le postier ne dépose une lettre de Raoul. Au verso de l’enveloppe de la dernière lettre une adresse figurait. Madame s’y rend. Elle n’a pas l’esprit tranquille et elle se demande si sa résolution est sage.
Dans une rue calme protégée des quartiers bruyants et populaires, elle sonne au portail d’un petit jardin. Personne ne vient lui ouvrir, elle pousse le portail qui l’invite à s’aventurer jusqu’au perron de la maison. Au premier étage une fenêtre est allumée. Tout est silencieux, suspendu et immobile. Madame comprend que le maître des lieux ne viendra pas l’accueillir. Un peu froissée sur le moment, mais c’est toujours ainsi, à chaque fois c’est elle qui doit s’imposer. Elle gravit l’escalier doucement. Elle parvient dans une pièce éclairée faiblement, elle y découvre l’ombre d’un homme assis. Elle reconnaît Raoul, l’écrivain absorbé, penché sur lui-même. Quand madame apparaît, il se lève précipitamment pour lui saisir la main, et la baiser humblement. Il conduit aussitôt madame vers la table jonchée de papiers. De la main de madame il ne peut plus se défaire. « Aidez-moi ! Maintenant je suis prêt ! » supplie Raoul avec une ardeur difficile à contenir. Sur la table il cherche ses mots. Madame alors déploie ses atours. Une suite de phrases qu’elle allonge, dans des figures de style remarquables et inventives. L’écrivain les caresse de sa plume, les met dans sa bouche pour les essayer, madame se prête à l’exercice sans broncher, elle en tire même de l’agrément, son corps textuel est transcendé par l’écrivain. Sur sa table il fourrage madame, puise en elle sans retenue, l’effeuille, pétrie sa syntaxe dans tous les sens, dans son sein recueille le suc du verbe, dans ses reins libère son besoin d’écriture. Dans l’opulence de sa chevelure Raoul décline toutes les racines, celle de la langue, celle de son histoire, celle des origines, en boucle une narration en circonvolutions langagières qui dynamise son texte et couvre d’un jet toutes les pages blanches sur la table. Madame ne crie pas. Elle articule les mots de l’écrivain avec une matérialité rigoureuse pour que l’ouvrage arrive à son terme. Quand l’écrivain Raoul est épuisé et que sa vigueur créatrice prend fin, madame descend de la table, dépouillée de son langage, nue, sur ses flancs la marque encore des élans exaltés de l’artiste, dont madame aura été théologiquement la muse. Madame referme ses jambes, comme elle le ferait d’un glossaire magnifique. L’écrivain aime les glossaires, ils nourrissent ses récits. C’est ainsi qu’il dit à madame avec beaucoup de gratitude :
« Vous m’avez été précieuses. J’espère vous revoir un jour.
- Vous ferez un livre de moi sans doute, réplique madame. Vous me garderez un original. Quant à moi, j’espère  ne pas avoir trahit votre pensée. Vous savez, avec les mots, on ne sait jamais où ils vous emportent…
- Vous êtes bien aimable. Puis-je vous raccompagnez, chère madame ? »
Ils se dirigent vers le jardin. Quelques herbes folles frôlent les genoux de la dame. Puis le portail grince, se referme derrière elle, laissant dans la rue une encyclopédie vivante, rejoignant un peu titubante, le perchoir de son scriptorium où elle devra se refaire un corpus.
   Après l’acte fusionnel avec l’écriture, Raoul revient à sa table, plonge dans le brouillon de ses écrits. Un lit de papiers et d’amour sur sa table dont il ne peut se résoudre à s’extraire. Il corrige les fautes, parfois les repentirs. Il lui semble que chaque ligne contribue à l’élucidation de lui-même. Miroir aux alouettes. Etang chimérique dans lequel il s’empêtre, si bien que quelques jours plus tard, madame, recluse dans ses dictionnaires, reçoit à nouveau cette lettre :
   « Au secours ! Ne m’abandonnez pas ! Je me souviens de votre étreinte. Recommençons ! J’ai fini par expédier le fruit de notre amour dans une machine qu’on appelle Internet. Le monde va broyer notre enfant, le critiquer avant que l’oubli le recouvre à jamais. Recommençons madame ensemble à créer pour vivre un instant. J’ai l’orgueil naïf de croire que nous sommes utiles. De nos ébats littéraires je ne sais pas faire un livre. Le papier n’intéresse plus personne. D’ailleurs qui s’intéresse à moi, à part vous, madame, qui donnez du style à tous mes maux. J’aime aller me fondre dans vos jupes, chacun de leurs plis m’ouvre un chemin vers votre secret. Je vous attends madame. Poussez le portail, montez et venez me surprendre ! Je ne me fatigue pas de vous.
Votre Raoul éternel »

   Il s’en faut de peu pour que la lettre rejoigne la corbeille à papiers de madame. Elle regorge de missives toutes aussi obsessionnelles, ennuyeuses et banales.
   Madame ne retourne pas visiter l’écrivain, retiré du monde, dans le silence de son jardin. C’est l’écrivain en manque d’écrire qui devra parcourir la ville à la recherche de madame. Elle s’est tapie dans les endroits les plus agités, traversés de misère, de douleur, de réalité vivante. Le vocabulaire, il faut le glaner dans la bouche de ceux qui n’en ont pas ou qui le réinventent par la profération de leurs cris. Madame se déleste de son savoir, et se réincarne pour celui qui voudra bien la trouver, là, dans les turbulences de l’histoire.
   Forcément, Raoul l’écrivain, ici, ne peut plus espérer un apaisement de madame, puisque dans son ventre désormais… est une bête glacée. 



Lof

 


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