Une verrue, tout d’abord ce n’est pas grand-chose, une excroissance guère plus grosse qu’un confetti, qu’un grattement d’ongle un peu insistant suffit à détacher. Victoire, l’affaire semble réglée, pense-t-on, mais c’est sans compter sur sa ténacité, son opiniâtreté, je dirais presque son courage… car la voilà qui quelques jours plus tard réapparait à l’identique. Alors on gratte à nouveau, et une nouvelle fois plus rien… jusqu’à son retour en majesté.
Il faut alors songer à prendre des mesures coercitives. On se renseigne. En premier lieu on fait appel au savoir ancestral de nos chères grands-mères : les pelures de citron, le bicarbonate de soude, le miel de lavande, le passage répété d’une pièce de monnaie, le recours à de mystérieuses incantations. Hélas, trois fois hélas, ces coquines-là au fil des années ont eu tout le temps pour trouver la parade… et les voilà donc qui ne font que croître et embellir.
Ne reste alors qu’à faire appel à une pharmacopée plus consensuelle, prouvée scientifiquement, et c’est alors que le combat prend sa pleine mesure : l’assaut répété et inlassable à l’acide salicylique, le siège devant les remparts de l’ennemi, et ça dure des semaines, des mois, d’espoirs en lassitudes, d’illusions en avancées réelles. Car elle se rebiffe, elle a des armes elle aussi, elle forme des croûtes, des cals, des durcissements épineux. Pour effrayer l’assaillant, elle se met à saigner. Horreur ! pense-t-on, l’affaire dégénère, cela se mue en tumeur, en cancer incurable… le conflit tourne à la guerre psychologique.
Lassitude, lassitude et désespoir… et puis un matin, oh ! miracle, en examinant le champ des hostilités on s’aperçoit qu’il n’y a plus rien, plus rien du tout, une peau saine et lisse comme une peau de bébé (enfin pas tout à fait dans mon cas, vu mon âge avancé). L’ennemie a donc rendu les armes, est partie s’établir ailleurs, par contagion, sur des peaux supposées plus avenantes.
P.-S. Un mot à la mienne qui m’a quitté récemment, un mot pour la remercier d’avoir eu le bon goût de s’implanter sur mon avant-bras et non comme certaines de ses consoeurs plus insolentes, plus m’as-tu vu, sur le front, les joues, ou pire encore sur le pif, oui le pif… on en frémit en songeant au ridicule que cela engendre… et voyez-vous, après cet âpre combat, j’en viendrais presque, oui je l’avoue, j’en viendrais presque à la regretter.