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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Rendre au vide

Auteur Sujet: Rendre au vide  (Lu 905 fois)

Hors ligne Nacas

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Rendre au vide
« le: 29 Juin 2025 à 21:54:25 »
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Rendre au vide


Y’a un trou dans notre jeunesse
À l’endroit où on met nos souvenirs,
Y’a un adolescent qui demande :
Quand est morte la magie ?
À s’en écorcher les poumons
Arrête de me regarder,
J’en sais rien.
Est-ce qu’elle va revenir ?



        C’est rien c’est l’histoire d’un squelette de serpent. Je savais même pas que ça avait des squelettes les serpents, elle ouais elle savait, elle faisait des études de biologie quand même. Ça la faisait marrer que je sache rien, genre il suffit de réfléchir elle disait. Il suffit de réfléchir.
        J’ai l’impression d’être toujours en besoin de raconter mon histoire.
C’est assez banal, ce n’est même pas une histoire intéressante. Je ne sais pas à quoi ça ressemblait avant, au siècle dernier, une histoire intéressante. À un truc incroyable, qu’on avait jamais vu peut-être. Moi j’ai toujours vu tout et n’importe quoi, en boucle des heures par soir même je me couchais avec ça, des incroyables venus du monde entier. Voir un truc que je n’ai jamais vu, cela ne me fait plus rien. À peine si cela laisse un grand vide. Des fois c’est un tout petit vide. Deux heures perdues pour le sommeil. Et des rêves multicolores phosphorescents. Des vidéos.
        Mais le vide qui fait peur ça fait plus d’un siècle que c’est découvert. Alors j’imagine qu’avant, c’était pas les mêmes histoires intéressantes mais c’était la même chose. Dagon. Elle l’appelait son serpent « Dagon ».

        J’habitais un tout petit 12m², et elle nan elle habitait rien du tout, elle vaquait de sous-loc en sous-loc, des trucs temporaires, genre une semaine, genre moi je m’imaginerais être à la rue. Alors je lui ai dit de venir dormir à l’appart. Chez moi. Ce serait serré, mais au moins moi je ne rentre pas de vacances pour te virer à la fin de la semaine, je me disais. Je ne lui ai pas dit tout ça.
Je lui ai juste dit « Si t’as rien tu peux venir crécher chez moi. » À l’époque je croyais vraiment qu’elle aurait quelque chose, je proposais parce que je le pouvait, parce que je me sentais seul dans mon studio, parce que qu’est-ce qui me retenait ? Si je ne suis même pas capable d’héberger une aspirante thésarde en bio, c’est pas la peine de penser avoir un jour un chien. Ce n’était pas très rationnel. La rationalité chez moi ça s’arrête aux chiens. C’est le seul domaine qu’est pas encore infecté. Enfin, il faut croire qu’elle avait rien d’autre. Elle est venue habiter chez moi.
Je ne sais pas pourquoi je raconte tout ça, c’est pas comme si on s’est kiffés du premier regard, pas comme si c’était trois mois si intenses, probablement qu’elle ne s’en souviendra pas toute sa vie. Sûr qu’elle y pensera pas durant son dernier souffle. Qui sait, ça défilera ptet même pas. Devant ses yeux, je veux dire. Devant ses yeux, je voulais dire.
Moi de mon côté, y’a pas besoin de promesse pour savoir que dans dix ans je l’aurai oubliée.
Il fait beau.
        Il y a des nuages blancs qui nagent dans l’azur du velux. Elle m’a laissé un squelette de serpent. Il fait vingt centimètres environ, étiré, sauf qu’il est figé on peut pas l’étirer c’est un fossile elle a dit, alors il tient dans la main. Il est gris. Le crâne est un peu amoché, alors on peut pas trop lui donner un regard, tant mieux parce qu’en vrai je ne l’aurais pas mis sur ma table de chevet sinon.
Je crois.
        Elle s’appelle Lucie. Elle est timide, et très exubérante, c’est-à-dire soit l’un soit l’autre. Des fois elle parle fort, des fois elle se tait pendant des heures. Elle a pas l’air d’avoir peur, mais quand elle parle elle dit quasiment que ça, qu’elle a peur : d’être trop peu d’être trop pour ses proches d’être trop épuisée trop irrespectueuse trop perdue trop envahissante, d’être pas assez pour ses cours. Alors je la crois. Moi aussi j’ai peur, je peux comprendre.

        Les nuages passent et quand ils seront tous passés le jour tombera. Ils auront rejoint l’horizon, comme le soleil, je sais bien que ce n’est pas vrai. Tous les nuages ne vident pas le ciel la nuit. Parce que parfois il pleut la nuit aussi. À moins que durant la nuit le ciel ne se remplisse que de nuages de pluie.
        Lucie est venue habiter chez moi. Avant ça, on s’était à peine parlés, juste assez pour que je sache – sans même m’en rendre compte en fait – que je pouvais lui faire confiance. Elle l’a su aussi, elle apporté des sacs d’affaires, d’habits essentiellement mais aussi quelques livres, ses chargeurs, des babioles. Des trucs que tout le monde a, mais les siens. Chez moi.
Le truc rigolo avec cet appartement c’est que les parois de la douche sont transparentes, et la douche est en plein milieu de la seule pièce, les toilettes sont sur le palier y’a le lit, double – on sait pas comment ils ont pu faire rentrer un lit double. Il y a le coin cuisine d’une seule plaque à conduction toute pourrie. Et il y a Lucie qui me voit à poil chaque fois que je prends une douche. La première fois, j’ai pas tilté en fait, c’était mécanique le réveil a sonné tôt elle a un peu grogné et moi j’étais groggy des rêves de la nuit, je suis allé me mettre propre : sous le velux. Je l’ai ouvert parce que c’était le chaud du printemps, l’été qui s’annonçait caniculaire, pour aérer, parce que l’humidité de l’eau courait sur ma peau et s’évaporait, dans la pièce. Et elle s’est redressée dans la couverture. Interloquée. Un peu éberluée.
Merde.
        On a bien ri. Je me suis excusé, plusieurs fois, elle a ri encore, elle était hilare elle galérait à sécher ses larmes ! Moi, j’étais nu. Trempé. Rien d’autre à faire que m’accroupir, me recroqueviller, absolument rien pour empêcher cette vitre d’être transparente. Foutu pour foutu, j’ai fini d’être propre, enfin, c’est con, mais aujourd’hui je regarde ma douche, sous mon velux. Et j’en souris encore. Ça me tire les joues. Le ciel est très azur pour un automne. Le toit de Paris me tombe dans les paupières. Ce jour-là, je suis allé bossé. Je lui ai dit que j’aimais les hommes, aussi, au milieu de toutes mes excuses enduites d’eau et de pudeur naufragée, elle riait et a hurlé qu’elle avait compris, oui. J’suis con évidemment qu’elle avait remarqué.
On venait de passer la nuit ensemble.
        Je ne me souviens pas de ce que l’ai fait la journée. Le taf à la librairie, ça devenait rasoir à cette époque.
Ah, tiens, le vide est parti.
        Là, à la surface de mon cœur, la toile est lisse je passe mes doigts sur ma poitrine comme si je pouvais me toucher à l’intérieur – du bout de mes empreintes digitales. Je respire, et ma cage thoracique se soulève, et je n’ai plus honte. Dagon me regarde.
Me demande pourquoi j’ai honte d’avoir vécu.
J’en sais rien.
Là j’ai plus honte.
        Je te raconterai une autre fois.
        Quand la honte sera revenue.
                Dagon.
        J’souffle du bout des lèvres.
Voilà, Lucie est repartie.
        Je possède un squelette de serpent.
        On me l’a donné.


Y’a un trou dans nos poumons
Qui nous regarde.
Parce qu’un jour la magie est morte
Morceau par morceau,
On s’ausculte sans pouvoir,
Jamais, se souvenir
Que le monde ne se soucie pas des réponses
Alors cela ne sert à rien de demander

Les questions, ça n’existe pas.
« Modifié: 30 Juin 2025 à 15:19:48 par Nacas »
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Hors ligne nogaret1

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Re : Rendre au vide
« Réponse #1 le: 29 Juin 2025 à 22:08:25 »
c'est gentil (dans l'ancien sens du terme) si c'est une histoire vraie, si c'est une fabulation, c'est méchant (dans l'ancien sens du terme). la chose qui m'a agacé ce sont les oralités qui sont à mon goût un peu trop nombreuses

Hors ligne Nacas

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Re : Rendre au vide
« Réponse #2 le: 29 Juin 2025 à 23:12:46 »
Ah !

Te voici nogaret1 ! Je suis ravi de me retrouver au pied du mur et obligé désormais à lire en détail, avec attention et l'intention de commenter tes productions.
Cela fait plusieurs fois que j'y passe, survole, survole et écoute sans jamais y plonger.
Merci, donc, pour cette occasion.

Concernant ton jugement (qui me met joie, je gobe goulu !), je dois ouvrir des éditions anciennes du dictionnaire de l'Académie Française pour en distinguer les adjectifs. Et cela me plaît aussi. Je suis gonflé de joie ce soir !
J'ai trop peu d'imagination pour inventer des histoires, ces derniers temps, je ne fais plus que raconter ma vie en attendant, couvant patiemment le temps où la verve reviendra fleurir. Il s'agit donc d'une histoire presque vraie.

Je relirai une seule fois demain soir, et je me ferai abrasif envers les oralités. Merci pour ton point de vue.

Soirée à toi.

Claqueusement,
Nacas
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Hors ligne Delnatja

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Re : Rendre au vide
« Réponse #3 le: 30 Juin 2025 à 09:16:37 »
Bonjour Nacas, j'aime beaucoup ce texte, je le trouve très bien écrit.
Elle a apporté des sacs d’affaires,
Je ne me souviens pas de ce que j’ai fait la journée
Je trouve ton style d'écriture attachant.
Belle journée.
Michèle

Hors ligne Rémi

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Re : Rendre au vide
« Réponse #4 le: 30 Juin 2025 à 12:49:58 »
Salut !

Je commence par :  :D. C'est ce soir la fin de l'AT ? T'es laaaaarge !

Détails :
Citer
Y’a un adolescent qui demande
À s’en écorcher les poumons
Quand est morte la magie ?
Soit : qui demande quand est morte la magie (sans point d'interrogation)
Soit :
qui demande : quand est morte la magie ?
(et si c'est l'oralité de l'ado, on mettrait pas un truc plus oral : "elle est morte quand la magie ?")

sinon, l'incipit est chouette

Citer
elle fait des études de biologie quand même.
y a une raison à "elle fait" plutôt que "elle faisait" ? (genre tu veux passer le message qu'elle est tjrs étudiante ?)

Citer
Et des rêves multicolores phosphorescents. Des vidéos.
nécessaire de le dire "des vidéos" ?

Citer
Mais le vide qui fait peut ça fait
qui fait peur ?

Citer
Dagon. Elle l’appelait son serpent « Dagon ».
soit : elle appelait son serpent Dagon
soit : Dagon, elle l'appelait son serpent. Dagon.
(ou alors tu est dans la ponctuation volontairement décalée, mais là ça coince un peu je trouve)

Citer
Si je ne suis même pas capable d’héberger une aspirante thésarde en bio, c’est pas la peine de penser avoir un jour un chien.
j'adore

Citer
Moi de mon côté, y’a pas besoin de promesse pour savoir que dans dix ans je l’aurai oublié.
Il fait beau.
ça aussi, c'est très chouette

Citer
      Elle s’appelle Lucie. Elle est timide, et très exubérante, c’est-à-dire soit l’un soit l’autre. Des fois elle parle fort, des fois elle se tait pendant des heures. Elle a pas l’air d’avoir peur, mais quand elle parle elle dit quasiment que ça, qu’elle a peur : d’être trop peu d’être trop pour ses proches d’être trop épuisée trop irrespectueuse trop perdue trop envahissante, d’être pas assez pour ses cours. Alors je la crois. Moi aussi j’ai peur, je peux comprendre.
ça aussi, j'aime bien, le jeu de ponctuation apporte un vrai souffle

Citer
on s’était à peine parlés
je crois pas qu'il y ait de "s" ici, si tu retrouves la règle, je suis preneur

Citer
Je ne me souviens pas de ce que l’ai fait la journée.
j'ai fait

Citer
Que le monde ne soucie pas des réponses
ne se soucie

Bon, voilà pour une première lecture.
Je trouve que l'oralité traduit la spontanéité et la franchise de cette introspection de ton narrateur. Delnatja a bien dit que le style est "attachant", et oui, c'est touchant de se sentir aussi proche de ton narrateur.
Après, oui, il faut trouver un équilibre et notamment sur la ponctuation : les libertés prises peuvent transmettre un souffle, un rythme, une prise directe avec les pensées du narrateur ; mais si le curseur est poussé un peu trop loin, on voir l'écrivain apparaître avec sa plume qui décide que non, là il n'y aura pas de virgule et là y aura un point...

Bref.

Deuxième lecture :

Citer
À s’en écorcher les poumons
Quand est morte la magie ?
je confirme

Citer
Arrête de me regarder,
J’en sais rien.
j'ajoute : cette adresse à l'adolescent, en direct... mouais
"Qu'il arrête de me regarder" vire l'adresse et chamboule un peu moins le lecteur (après, si tu veux bouger le lecteur, pq pas ; mais cet incipit, je la vois pas directement rédigée par le narrateur, du coup je me demande)

Citer
elle ouais elle savait, elle fait des études de biologie quand même.
je confirme, je préfère "faisait"

Citer
Je ne sais pas à quoi ça ressemblait avant, le siècle dernier, une histoire intéressante.
"au" siècle dernier me semblerait qd même moins tiré par les cheveux

Citer
pour savoir que dans dix ans je l’aurai oublié.
oubliée, non ?

Citer
         Elle s’appelle Lucie. Elle est timide, et très exubérante, c’est-à-dire soit
j'aime bien le passage au présent (après, on peut tiquer dessus)

Citer
Le ciel est très azur pour un automne. Le toit de Paris me tombe dans les paupières.
ça aussi c'est beau (y a des trucs vraiment jolis que j'ai pas relevés)

Citer
On s’ausculte
Sans pouvoir, jamais se souvenir
là, par exemple, l'effet de ponctuation est très marqué

Bon, je dois filer, pas le temps de faire mieux comme com...

A+
Rémi
Le paysage de mes jours semble se composer, comme les régions de montagne, de matériaux divers entassés pêle-mêle. J'y rencontre ma nature, déjà composite, formée en parties égales d'instinct et de culture. Çà et là, affleurent les granits de l'inévitable ; partout les éboulements du hasard. M.Your.

Hors ligne Geuzav

  • Tabellion
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Re : Rendre au vide
« Réponse #5 le: 30 Juin 2025 à 19:21:42 »
Salut Nacas,

Voici un petit bout d'indicible !

J'aime beaucoup l'histoire, c'est super bien tourné en si peu de phrases. On découvre le perso, puis sa tranche de vie avec Julie, ce que ça créé en lui... L'espoir et le désespoir que ça engendre de vivre sans se souvenir, et de même en se souvenant. Le tout tissé avec des brins de fil rouge, du squelette à l'azur du ciel en passant par le temps qui cours.

Je serai loin d'appeler cette histoire un texte joyeux par contre, désolé x) J'en sors un peu travaillé et décoincé mais pas joyeux.

J'aime beaucoup le poème d'intro, il met dans un état un poil réflexif qui se prête bien à la lecture du corps de la nouvelle. Par contre celui de la fin m'a laissé plus sur le côté, d'autant plus que j'avais bien aimé les quelques phrases de fin.

Je ne comprends pas trop " C’est rien c’est l’histoire d’un squelette de serpent." Peut-être qu'il manque une virgule après rien ?

J'avoue que dans le début du texte, l'oralité m'a tiré hors de l'histoire. Des phrases comme "J’habitais un tout petit 12m², et elle nan elle habitait rien du tout" m'ont ralenti et m'ont un peu dérangé. Par contre des phrases comme "elle vaquait de sous-loc en sous-loc, des trucs temporaires, genre une semaine, genre moi je m’imaginerais être à la rue." m'ont rendu le personnage de suite sympathique et m'ont donné accès à certaines de ses façons de penser directement.

Je mettrais un saut de paragraphe avant "Je ne me souviens pas de ce que l’ai fait la journée. Le taf à la librairie, ça devenait rasoir à cette époque." Ou après "Ah, tiens, le vide est parti." Après je vois l'idée du souvenir qui dérive et peut-être que l'effet serait bouzillé.

C'était vachement bien en tout cas !

 


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