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Auteur Sujet: Chronique d’un regard de côté  (Lu 1405 fois)

Hors ligne Heythem Hamrouni

  • Plumelette
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Chronique d’un regard de côté
« le: 21 Juin 2025 à 17:51:33 »
Parmi tant de qualités qui peuvent susciter la convoitise chez les hommes, la sagesse est celle qui me répugne le plus. J’ai toujours éprouvé, à l’égard des sages, des diseurs de vérité, des faiseurs de leçons, de tous ces gens honnêtes qui vous envahissent avec l’autorité pesante de leurs propos, un certain dégoût que je tentais, non sans peine, de dissimuler sous un sourire forcé. Les hommes sages, vous les reconnaissez toujours à ce signe : d’abord, ils sont sages — ce qui fait que tout ce qu’ils disent est vrai. Ensuite, ils n'ont jamais tort.


Hier, j’étais avec un ami, et il regardait, avec une concentration que je n’avais jamais vue chez un autre homme, un match de foot. J’étais comme hypnotisé par le reflet de l’écran qui brillait au fond de ses paupières. C’était comme si son esprit errait paisiblement, loin de son cœur — phénomène qu’on retrouve surtout chez les mystiques de tout temps.

Et pendant que je me perdais dans mes propres observations, il m’interpella d’un ton grondant, me reprochant de ne pas aimer le foot et de me désintéresser des politiques et des événements du monde.

Je me suis réveillé comme d’un rêve, mon regard m’est revenu, mais le sien, lui, restait en parfaite harmonie avec l’écran. C’était comme si ses mots étaient sortis de nulle part.

J’ai simplement répondu que je n’avais pas d’intérêt pour le foot. J’ai voulu, un instant, lui expliquer pourquoi, puis je me suis résigné. Quant à la politique, j’ai rétorqué que le côté sombre l’emporte toujours chez l’homme sur toutes ses autres passions, que sa convoitise dépasse souvent sa clémence, et qu’il commettra toujours les pires drames au nom du bien.

J’aurais aussi voulu ajouter qu’au fond d’eux, tous ces ogres du mal que l’Histoire a glorifiés, renommés — ou même les petits tyrans dans les familles — croient sincèrement en la justesse de leur cause. Que tout homme, persuadé de l’inaccessibilité d’un objet convoité — qu’il s’agisse d’un bien matériel ou d’une âme humaine — fera tout pour le détruire. Comme dégoûté par sa propre passion, l’homme incapable de satisfaire son désir supporte mal de voir l’objet en question entre les mains d’un autre. Bien sûr, il trouvera toujours les meilleures intentions pour le justifier.

Drôle de contraste chez l’homme, comme s’il s’auto-hypnotisait, opposant deux passions issues d’une même origine : l’une exprimée avec un consentement clair, l’autre, sa concurrente, dissimulée dans un accord tacite que lui seul connaît, mais qu’il refuse d’admettre. Et il continue ainsi à se duper, toute sa vie durant.

Jugeant que mes propos pourraient être mal interprétés, qu’il me faudrait de longues minutes pour les formuler correctement, je n’ai rien dit.

Mon ami, lui, n’a pas bougé d’un poil. Ses yeux restaient immobiles, comme une roche de montagne. Seules ses paupières guettaient la balle qui arpentait de long en large ce petit écran.

Comme il ne réagissait pas, j’ai pensé qu’il serait peut-être plus commode d’ajouter une phrase. J’ai donc dit que les drames terribles existaient depuis toujours dans l’histoire des hommes, qu’ils continuaient d’exister, et qu’on ne pouvait rien y faire.

Son regard restait fixé à l’écran, mais une expression de rechignement prit vite forme sur son visage, comme s’il ne supportait pas mes bagatelles, qui avaient mis trop de temps à parvenir jusqu’à sa conscience. Il me lança alors, d’un cri guttural, sans détourner les yeux :

— Vous, les gens qui lisez des livres, vous aimez toujours compliquer les choses. C’est votre façon à vous de vous sentir supérieurs.

Puis il balbutia quelques injures à l’un des coureurs sur l’écran.

J’ai senti qu’il avait encore quelque chose à dire. Qu’il n’avait pas vidé son sac. Son esprit luttait contre tout autre divertissement que la balle sur l’écran.

J’ai répondu simplement qu’il avait peut-être raison. J’ai cru voir, furtivement, un éclair de dépit dans ses yeux, qui perdit aussitôt de son intensité, toujours figés vers l’écran.

Il a beaucoup parlé après. Je n’ai pas écouté.

Puis, mon regard m’a quitté pour une scène peu commune. Un gigantesque corps bedonnant, mal réparti sur une chaise d’un rouge criard — ce rouge laid qui vous pique les yeux et tourmente l’esprit par son reflet brillant. Le corps se secouait machinalement, en à-coups périodiques, suivant je ne sais quel rythme étrange.

J’ai, un instant, commencé à croire aux fantômes, aux histoires de possessions, à la présence d’entités invisibles capables d’agir sur le corps humain. À tout ce fatras qu'on tente de faire gober aux esprits réfractaires, ceux qui refusent de se plier aux traditions de l'air du temps.

Gardez cela à l'esprit, les amis : l'homme dit "sage" supporte mal la sagesse des autres. Il a toujours raison — ce qui fait que l'autre, nécessairement, a tort. Quel type de force peut faire trembler ainsi un corps pareil ?

Mon ami continuait de déblatérer des paroles — et je n’écoutais toujours pas.

Quand mon regard a décidé de ne plus suivre ce corps opulent, j’ai éprouvé un bref sentiment de lucidité étrange. Les voix dans ma tête se sont éloignées peu à peu, laissant derrière elles un écho diffus, puis un silence paisible s’est installé. Je vagabondais, d’un mouvement calme et mesuré, comme une douce brise nocturne libérée de nulle part, dans la salle où nous étions tous entassés les uns sur les autres.

C’est à ce moment précis que le contraste m’a frappé. En moi : le silence. Autour de moi : l’agitation. À l’intérieur : un souffle paisible. À l’extérieur : une frénésie organique, un tumulte de bras, de jambes, de cris. Comme si le monde entier s’était offert au chaos au moment même où j’avais enfin trouvé refuge dans le calme. Comme si le prix à payer pour la clarté était d’être spectateur du désordre. Cette paix subite était peut-être un accident, une anomalie que mon corps venait de découvrir.

Des hommes, disséminés partout, occupaient l’espace dans une agitation tumultueuse. Ils vibraient, sautaient, bougeaient violemment, se tapaient sur l’épaule — parfois brutalement, parfois avec une caresse complice. Il y avait dans l’air une atmosphère étrange, agitée, omniprésente.

Une voix dans ma tête a rebroussé chemin, juste pour me reprocher :

— Comment as-tu pu manquer une scène pareille ?

Puis elle est repartie aussitôt.

J’étais le seul homme à ne pas bouger.

Il y avait dans l’air des traînées de fumée qui, elles aussi, semblaient suivre une chorégraphie bien dessinée — comme pour orchestrer la danse des hommes.

Pendant un instant, j’ai cru que j’étais peut-être le seul cinglé de la pièce.

— Oui, tu as peut-être raison, c’est notre façon à nous de nous sentir supérieurs.

La phrase m’a échappé, comme arrachée à mes pensées, et un léger sourire roué s’est dessiné sur mes lèvres. Je n’ai pas eu le temps de le dissimuler.

Le regard de mon ami a quitté la balle pour la première fois. Un long silence oppressant a suivi. Nos regards se sont enfin croisés — l’un de ces regards ineffables, semblable à celui qui précède le premier baiser entre deux âmes qui s’aiment.

Je savais, à cet instant, que j’aurais dû dissimuler ce foutu sourire.

Mon ami a commencé à parler — de tout — avec un ton assuré mais saccadé, tout en reportant son regard vers l’écran. J’ai voulu écouter, mais je n’ai retenu que ceci :

— Gros, nos hommes politiques font chier, ce sont tous des vendus. En plus Trump les a démasqués. J’aurais aimé qu’Erdogan soit notre président. Lui au moins, il est fier d’être musulman.

(Pause.)

— Ah gros, t’as vu la chaudasse qui passe dans la rue ?

(Pause.)

— En fait Trump est un cinglé, il va liquider les États-Unis.

(Pause.)

— Dis gros, tu peux payer mon café ?

Sa race. Pour un peu de sagesse, il aurait fallu que je paie son café en plus.

Les amis, voilà comment on reconnaît un sot — et cette loi est universelle. Quoi qu’ils disent, ils ont toujours raison.

Quoi ? Vous ne me croyez pas ?

Très bien.

Vous savez quoi ?

Vous avez raison.

« Modifié: 21 Juin 2025 à 18:16:46 par Heythem Hamrouni »
« Qui es-tu donc, à la fin ? Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui,éternellement, accomplit le bien. »

Hors ligne BAGHOU

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Re : Chronique d’un regard de côté
« Réponse #1 le: 21 Juin 2025 à 20:39:58 »
Bonsoir,

J'ai bien aimé la démonstration.  :) Le fond pourrait donner un sacré débat, mais je n'y entrerai pas. La sagesse n'est peut-être pas que cela et heureusement !  :)

En tout cas c'est bien écrit et le thème est bien amené, les arguments sont acceptables et la chute du texte est pour ma part assez "drôle".

Un petit truc bancal, la notion de coureur pour un match de foot, joueur ou son statut sur le terrain (défenseur, attaquant, milieu de terrain...) m'apparait plus cohérent.

Le titre relativise pas mal aussi, on oublie souvent son intérêt.
"La critique, art aisé, se doit d'être constructive." Boris Vian dans "Les chroniques du menteur".

Hors ligne Heythem Hamrouni

  • Plumelette
  • Messages: 13
Re : Chronique d’un regard de côté
« Réponse #2 le: 22 Juin 2025 à 15:12:20 »
Bonjour Baghou,

Merci beaucoup pour votre commentaire. C’est toujours encourageant d’être lu et apprécié, peu importe le sujet. J’ai une vraie affection pour les mots, alors savoir que les miens ont pu faire sourire me touche particulièrement. Après tout, y a-t-il plus grande joie que de rire… et de faire rire ?

Concernant la question de la sagesse, je ne pense pas qu’il y ait une réponse claire. Le texte se veut provocateur, sans chercher à imposer quoi que ce soit, mais en ouvrant quelques pistes.
Dès la première phrase, on peut sentir que tout est volontairement inversé, teinté de cynisme. Le silence face au tumulte, la sagesse mêlée à l’ironie, l’immobilité qui répond à l’agitation… Il y a ce jeu de regards, ce dialogue intérieur, ce personnage en face qui semble à la fois alter ego et miroir.

Le narrateur, lui, reste lucide, mais profondément contradictoire. Il critique les faux-semblants de la raison, tout en se laissant emporter dans un discours presque dogmatique.
Je crois que l’idée était moins de convaincre que de susciter une réflexion.
En tout cas, c’est ce que j’ai tenté de transmettre. J’espère y être parvenu, au moins un peu.  ^^ ^^ ^^

« Qui es-tu donc, à la fin ? Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui,éternellement, accomplit le bien. »

Hors ligne Geuzav

  • Tabellion
  • Messages: 48
Re : Chronique d’un regard de côté
« Réponse #3 le: 24 Juin 2025 à 19:20:08 »
Bonjour Heythem,

Très chouette texte, j'ai passé un bon moment en sa compagnie. Voici mon avis de nouveau membre, à chaud, après trois lectures, à prendre avec les pincettes qui s'imposent x)

Je t'avoue que quelques formulations m'ont paru tournées étrangement dans le début du texte, comme
Citer
Et pendant que je me perdais dans mes propres observations, il m’interpella d’un ton grondant, me reprochant
ou
Citer
C’était comme si son esprit errait paisiblement, loin de son cœur — phénomène qu’on retrouve surtout chez les mystiques de tout temps.
.

Après la mise en place, les phrases sont moins dirigées vers le lecteur directement et ça m'a paru plus naturel, avec des répliques bien senties comme
Citer
Il a beaucoup parlé après. Je n’ai pas écouté.
. J'ai 100% accroché de
Citer
Puis, mon regard m’a quitté pour une scène peu commune.
jusqu"à
Citer
Il y avait dans l’air une atmosphère étrange, agitée, omniprésente.
. Le vocabulaire est riche mais les phrases simples avec pleins d'adjectifs savoureux !

C'était agréable d'avoir le point de vue de ton personnage sur la sagesse, le sous texte sur le fait de se prendre au sérieux ou pas, c'est mieux qu'un texte vide de sens ou aucune reflexion ne vient se glisser sous mes neurones. MAIS. (avis personnel incoming)

Pour moi tu ne prends pas beaucoup de risque sur la réflexion, dans le sens ou la plupart des gens vont adhérer au discours de ton personnage. Celui-ci reste un peu cantonné dans son coin du ring sans trop se remettre en question, sans trop évoluer sur le sujet. Le twist de fin qui le présente comme un autre de ces sages qui vient d'asséner sa pensée rattrape un peu le coup !

Tel que je l'ai compris, tu décris un personnage un poil cliché du fan de foot perdu dans son match, dédaigné par le personnage principal. J'attendais donc le retour de bâton pour ton héros. Finalement, le footeux a des idées qui confortent le cliché... Et qui ne plaisent pas au héros, peut-être une autre occasion perdue pour lui de se remettre en question.

Voilà, une bonne idée mais qui pour moi aurait mérité que la réflexion du début se confronte réellement à une autre, portée par un personnage du footeux plus nuancé. L'expérience extra-corporelle est super agréable à lire :)

Au plaisir de te lire et de discuter avec toi,
Geuzav

Hors ligne Heythem Hamrouni

  • Plumelette
  • Messages: 13
Re : Chronique d’un regard de côté
« Réponse #4 le: 01 Juillet 2025 à 07:23:45 »
Salut Geuzav

Merci pour la générosité, les pincettes, les lectures multiples – et les pointes bien placées.

Tu dis que je reste planqué dans ma réflexion… et tu n’as pas tort. Mais c’est tout à fait voulu. L’idée n’était pas de définir la sagesse, ni de juger ceux qui la cherchent ou ceux qui s’en écartent. Ce que je voulais surtout, c’était montrer que tout est affaire d’interprétation. La vie, les pensées, les postures — rien n’est tout à fait vrai, rien n’est complètement faux. La vérité ne se cache pas au fond du puits, elle est ailleurs : ironique, cynique parfois, et elle rend aussi bien aveugle celui qui la poursuit que celui qui la méprise.

J’ai donc tout fait pour brouiller un peu les pistes, pour inviter le flou, le trouble, la confusion. C’est ce qui m’intéressait ici — pas une réponse, mais une tension. Chacun pense qu'il a et qu'il aura toujours raison, c'est ce que la vie m'a appris sur la nature des hommes. Et ça me dégoûte!

Ravi en tout cas que l’expérience t’ait accroché malgré ça, et curieux de lire ce que tu écris de ton côté.

On se recroisera sûrement quelque part dans les méandres du forum.

Heythem

« Modifié: 01 Juillet 2025 à 07:37:12 par Heythem Hamrouni »
« Qui es-tu donc, à la fin ? Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui,éternellement, accomplit le bien. »

 


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