Ma toute dernière nouvelle de fantasy. Elle m'a été inspirée par le sujet d'écriture de ce mois-ci des Rivages, mais j'hésite à la poster. Cette fois encore, j'ai eu du mal à finir. Je crois que les chutes (sans mauvais jeu de mots, hein!

) ne sont pas mon fort.
Dites-moi ce que vous en pensez, cela m'aide beaucoup à progresser.
ChuteJe tombe. A toute vitesse. Le vent me fouette le visage, il fait bouger ma toge qui claque et s’agite. Je tombe, tête en avant, le corps à l’abandon.
Des tourbillons d’air se forment sans doute dans mon sillage. Je ne sais pas. Je ne les vois pas. Mon regard se retrouve capté, attiré par le bas.
Le bas. Des masses blanches et grisâtres, menaçantes, qui s’agitent, s’emmêlent. Loin, très loin en dessous de moi pour le moment. Mais je ne vais pas tarder à les rejoindre.
J’ai peur. J’enfouis la tête entre mes bras repliés, dans un mouvement convulsif de protection. La chute semble s’accélérer, je n’ai de prises nulle part, je ne sais pas quoi faire. Ma chair est mise à vif par le frottement de l’air, j’ai mal. Oh, mon… Non, je ne prierai pas. Je ne le supplierai pas. Surtout pas lui.
Il fait de plus en plus froid, mais je ne me plaindrai pas. Je serai fort. Je me montrerai digne de ce que je suis. De ce que j’ai été. De ce que je me dois d’être, à présent.
J’ai peut-être été exilé, mais je ne me morfondrai pas en pensant à ce que je viens de quitter. A ce que je viens de perdre. De toute manière, je commence à l’oublier. Tant mieux.
Il faut que je vive pleinement cette expérience, et non que je la redoute. Ils seraient ravis d’apprendre que je me suis comporté comme un lâche, une fois projeté en plein ciel. Allons, cesse de te cacher les yeux comme un enfant, maintenant. Ils en seraient trop satisfaits. Sois courageux, ne te laisse pas effrayer. Tu y arriveras, tu trouveras où puiser cette force en toi.
Lentement, mes bras se détachent l’un de l’autre. Je n’ose pas encore regarder ce vers quoi je me précipite, mais j’essaie tout de même de ressentir ce qui m’entoure, au lieu de le subir. Les sensations que capte ma peau. Rapidité, froid et vent. Ce n’est pas si désagréable, au fond. C’est même grisant. Mes yeux se ferment un instant. Je me laisse aller, dans ce mouvement qui m’emporte. Mes sens s’ouvrent à moi.
Je rouvre brutalement les yeux. Mes sens ? Mais depuis quand puis-je éprouver de telles choses ?
Cette pensée me frappe de plein fouet. Je sens qu’un souvenir vient de m’échapper. Ou peut-être qu’il est simplement enfoui dans ma mémoire. Déjà… Je ne pensais pas que j’oublierais si vite. Qu’il arriverait vraiment un jour où je ne me rappellerais plus de rien. Pour un bref instant, je sens deux êtres en moi. Celui qui se souvient de tout, dans les moindres détails. Et celui qui veut tout oublier, faire table rase de son passé. La lutte entre les deux devient âpre.
N’oublie pas ! N’oublie pas ! Non, débarrasse-toi de tout cela. Tu n’en a plus besoin, maintenant, c’est fini. Ce n’est pas vrai ! Si, et tu le sais très bien. Menteur! Cela ne peut pas finir ainsi. Je ne veux pas!
Et pourtant…
Non, cela ne me revient pas. Et je crois bien que je ne m’en souviendrai plus jamais. Tant pis, après tout. Tant pis !
Ne pense pas à cela. Essaie de ne vivre qu’ici, et maintenant. Le contact de l’air sur ta peau. L’incessant bruissement de tes vêtements. La morsure cinglante du froid.
Comment puis-je ressentir cela ? Peu importe, après tout. C’est si étrange, si prenant…
Laisse-toi, laisse-toi porter. Sois léger. Regarde cette surface bleutée, lactée, juste en-dessous de toi. Dans peu de temps, tu vas la rejoindre, et tu ne te préoccuperas qu’à ce moment-là de ce qu’il en est.
Pour l’instant, vide ton esprit. Vis dans l’instant… L’instant…
Je tente d’étendre les bras. Ce n’est pas facile, car la vitesse m’entraîne, mais j’y parviens finalement. Mes longues manches blanches flottent à la verticale, comme une traîne d’argent.
Je m’élance, comme de mon plein gré, à la rencontre de cette mystérieuse étendue mouvante et grise. De mes mains tendues, j’embrasse la masse étrange, qui s’avère humide et glacée au contact. Me voici plongé dans une épaisse brume, légère et froide.
Mais cette sensation ne dure pas. Une fois la fine couche vaporeuse traversée, je ressens soudain une chaleur intense. Mon corps serait-il en train de s’embraser ?
Je ramène avec peine mes bras devant moi. Roulé en boule, je continue ma chute inexorable. La douleur est presque insupportable, mais je survivrai. Une voix enfouie en moi le sait. Mes yeux se ferment doucement et je sombre dans l’inconscience.
***
« Leya ? Leya, réveille-toi ! », murmura le jeune Hénoch à sa sœur, allongée à ses côtés. « Leya… Regarde le ciel ! », reprit-il d’une voix un peu plus forte.
La silhouette étendue sur l’herbe, tout près de lui, fit mine de bouger, puis se frotta les yeux.
« Qu’il y a-t-il, Hénoch ? », demanda la petite fille d’un air encore engourdi. « Un mouton s’est échappé ?
-Regarde le ciel, je te dis ! »
L’enfant s’apprêtait à demander pourquoi lorsqu’elle poussa soudain une petite exclamation étouffée. Une longue traînée de lumière, étincelante et majestueuse, traversait le champ des étoiles en face d’eux. La ligne d’argent pur semblait se diriger tout droit vers une colline voisine, qui se détachait sur l’horizon vallonné.
« Oh… Comme c’est beau… », chuchota la fillette émerveillée. « Qu’est-ce que c’est, à ton avis, grand frère ? Une étoile filante ?
- C’est bien trop incliné pour en être une. On dirait qu’elle va s’écraser au sol…
-Si on allait voir, Hénoch ? » Leya se sentait à présent bien réveillée, et le mystère de la lumière dans le ciel la tenaillait de plus en plus. Elle tourna ses grands yeux noirs vers son frère, le visage suppliant. « Je t’en prie, allons voir… »
Le jeune garçon avait déjà en tête mille raisons de refuser. C’était peut-être dangereux, ils ne possédaient rien pour se défendre, et de toute manière, il restait encore le troupeau à surveiller. Que dirait Père si l’une des bêtes manquait ?
Mais devant l’enthousiasme de la fillette, son cœur aimant de grand frère fondit, et il n’eut pas le courage de refuser.
« Viens, petite sœur. Prends-moi la main, on y va. »
L’extrémité de la majestueuse ligne lumineuse avait à présent disparu derrière la colline.
***
Douleur. Dans tout mon être. Une douleur sourde, lancinante, qui fourmille au sein de chacun de mes membres. Impossible d’ouvrir les yeux, de me lever. Je ne suis plus qu’une immense plaie consciente.
Mais j’ai cessé de tomber. Je suis immobile, à présent. Piètre réconfort, si je dois demeurer ici à jamais.
Tu te relèveras, tu verras… Ce sera douloureux, comme cela l’est pour le moment, mais tu survivras. Pour le moment, ne fais pas le moindre geste. Reste immobile, oui, exactement comme maintenant.
J’ai l’impression de m’enfoncer dans d’épaisses ténèbres. Plus rien, plus personne ne peut m’y atteindre. Sauf, peut-être…
« Attends, Leya. Ne t’approche pas tant. Recule, s’il te plaît. »
Une voix. Une voix de petit humain. Se pourrait-il que…
« Oh ! »
Encore un petit d’homme. Une fille, je crois.
Ouvrir les yeux me demande d’immenses efforts. C’est avec peine que mes paupières finissent par s’entrouvrir.
Ce sont bien des enfants que j’ai entendu. Je discerne de manière floue leurs deux petites silhouettes, serrées l’une contre l’autre. Je suppose qu’ils doivent ressentir un mélange de respect, d'extase et de peur.
Comment pourrait-il en être autrement ?
C’est la fillette qui rompt enfin le silence.
« Quel… Quel est votre nom ? »
Mes paupières se ferment de nouveau, pour réfléchir cette fois. Mon nom… Mon nom… Je plonge en moi-même. J’essaie de capter le souvenir, mais il m’échappe, il se dérobe, il ondule. Puis, une fois que j’y ai presque renoncé, je le sens me revenir, tout doucement.
« Sammaël. Mon nom est Sammaël. »