Encore un texte de SF. J'espère que ce n'est pas prémonitoire.
Bonne lecture.
Laure 846-F
La cité usine numéro 7 s'éveille dans la mésopause, à quatre-vingt-dix kilomètres de la surface de la terre, au-dessus de l'océan Indien. La lumière du soleil s'étire doucement sur la surface de la planète et fait briller la station orbitale géostationnaire.
Un éclairage rouge inonde les chambrées et les couloirs de la cité, tandis que l'ululement des avertisseurs sonores annonce le début de la journée. Une douce odeur de nourriture est diffusée par les souffleurs d'air. Le murmure et les cliquetis des installations techniques augmentent à mesure que les esprits remontent des profondeurs du sommeil. Bientôt, la lumière changera de couleur pour passer au blanc et les annonces pour le petit déjeuner et les différentes taches se succéderont afin de rythmer les quatorze heures de veille.
J'ouvre les yeux. Comme à l'accoutumée, je mets quelques secondes pour me remémorer où je suis. Je m'assois lentement sur ma couchette et lorgne mes compagnes d'infortune. Nous sommes six par chambrée, six femmes fortes et dures à l'ouvrage. On me nomme
Laure Dure, mais mon vrai patronyme est
Laure 846-F, de la lignée des
Fayù. Je suis responsable de la chaîne d'assemblage des convertisseurs d'inertie. C'est l'une des deux chaînes, les plus dangereuses de la cité industrielle spatiale. L'autre étant celle des condenseurs de force négative. Pour nous, c'est le gaz qui nous tue si nous le respirons, et impossible de travailler avec un masque étanche toute la journée. Un gaz inodore et qui consume nos poumons en un peu moins de vingt minutes. En général, j'arrive à maitriser la situation rapidement. Je tue l'infortuné avant qu'il ne crache son sang partout et ne hurle de douleur trop longtemps. Heureusement, les fuites sont assez rares. Après, il faut nettoyer et trouver un ou une remplaçante, mais ce n'est plus de mon ressort.
Les cités ressemblent à de gros anneaux avec, en leur centre, la sphère des quartiers administratifs et les logements des responsables et directeurs. Il y a également le quartier pénitentiaire, d'où parfois, certains ne reviennent jamais.
Les anneaux sont divisés en quatre sections et il nous est interdit de sortir de la nôtre. De toute façon, un micro explosif nous a tous été implanté au niveau des vertèbres cervicales, au cas où nous devenions dangereux pour la cité.
Il ne fait que 16 °C dans l'anneau, mais on s'y habitue très vite. Il y a de cinq à onze niveaux, selon l'endroit où vous vous situez, et chaque niveau peut être isolé des autres en cas de nécessité. La qualité de l'air me paraît excellente, mais je soupçonne un système permettant de diffuser du gaz soporifique. Il m'a semblé, à une ou deux reprises, qu'il me manquait plusieurs heures de veille et je ne suis pas la seule dans ce cas.
Bien sûr, nous sommes bien nourris, pas trop mal logés et nos journées de labeur ne dépassent jamais neuf heures par jour, entrecoupé de deux poses d'une heure, dans le but de nous garder le plus fonctionnel possible. Cependant, nous sommes tous des réfugiés climatiques, économiques ou post conflits et nous avons conscience d'être des esclaves 3.0.
Mes parents étaient originaires de France, mais je suis née pendant le transfert, en direction de la Chine, alors qu'ils s’apprêtaient à fuir pour l'Amérique du Sud. Le consortium Sino-indien (CSI), avait réussi à prendre le pouvoir économique sur tout l'arc ouest occidental et avec l'aide de la Russie, elle-même sous contrôle, le consortium avait entrepris d'y ponctionner tout ce qui pouvait contribuer à son hégémonie. Les USA s'étant depuis longtemps repliés sur eux-mêmes, il n'y avait rien eu à attendre d'eux. La puissance économique et industrielle du CSI était telle, qu'il n'avait fallu que vingt ans pour construire les douze cités orbitales et y mettre tout le matériel humain nécessaire à leur bon fonctionnement. De plus, de nouvelles applications en mécanique quantique avaient fortement boosté leur avance technologique et il était maintenant possible de contrôler à loisir la gravité où que l'on soit.
Cela fait désormais presque dix ans que je travaille dans la cité. J'ai trente-et-un ans et je ne sais pas ce que sont devenus mes parents.
Il m'arrive souvent de contempler la planète depuis la salle d'observation de ma section. La terre est tellement belle, que l'on a du mal à imaginer tout ce qui peut s'y passer à sa surface. Je laisse mon esprit voguer à sa guise et je médite en pensant à mes parents. Depuis peu, je constate que je glisse doucement vers une spiritualité bouddhiste et cela m'apaise. Je fais également de plus en plus fréquemment des rêves étranges que je ne comprends pas.