La déchirure du bonheur
Un matin de brouillard de novembre, un cirque célèbre s’installa sur la grand’place du village. Nous n’avions pas d’argent pour aller voir le magnifique spectacle. Alors comme des fantômes, le soir, on errait dehors autour du chapiteau en entendant les joyeuses musiques et les applaudissements du public. Mais nous étions tristes de ne pas partager cette euphorie.
Lorsque Jojo, un copain de la bande, découvrit un trou dans la toile du chapiteau, une sorte de déchirure, mais guère plus grande qu’un bouton de culotte. Cela suffisait pour y glisser un œil et lorgner chacun à notre tour un petit bout du spectacle qui se déroulait à l’intérieur. Cette mince déchirure était une aubaine. Nos regards étaient émerveillés, nos pupilles s’écarquillaient comme des punaises étincelantes dans notre figure.
Le cirque nous offrait le plus beau spectacle du monde. Et aucune palinodie (c’était le mot préféré de Jojo) nous fera dire le contraire. Nous avions élargi un peu la déchirure pour mieux profiter des animaux qui nous faisaient très peur. Il y en avait de toutes sortes, et même des chacals qui ressemblaient à des gros chiens, mais en sentant plus mauvais ce qui nous faisait regretter la bonne odeur des rosiers dans les jardins de notre village.
Nous étions tous amassés devant cette déchirure pour jouir au mieux du grandiose spectacle sous le chapiteau. On ressentait quand même en nous comme une déréliction (un autre mot préféré de Jojo) envahir notre âme. Sur le tarmac de la piste (mais là je dois confondre avec les avions), les clowns s’envoyaient des claques et des coups de pieds au cul qui faisaient rigoler les enfants qui se tortillaient sur les gradins, tandis que nous étions dehors dans la pluie et le vent.
Cette déchirure dans la toile du cirque était comme un machin magique qui nous faisait rêver.
Nos lèvres étaient transies de froid, mais notre cœur se réjouissait de partager avec les riches ce que notre condition nous interdisait. Bien sûr ce privilège ne pouvait se réaliser que par une déchirure, si bénigne soit-elle. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme l’impression de m’embrouiller avec tout ce pataquès (comme aurait dit JoJo).