L’Âne de Buridan
SCÈNE 1
À la montagne. L’Âne de Buridan se tient immobile près d’une barrière. Lacan l’observe un long moment puis se met à parler.
Lacan
Comment allez-vous ?
L’âne
Mal.
Lacan
Qu’est-ce qui vous arrive ?
L’âne
Rien.
Lacan
Vous vous tenez debout sans bouger depuis ce matin.
L’âne
Qu’est-ce que ça prouve ?
Lacan
Qu’est-ce que vous croyez que cela puisse prouver ?
L’âne
Figurez-vous que j’ai faim et soif à la fois (ou soif et faim à la fois). Je pourrais manger et boire, ou boire et manger, mais je ne peux décider par quoi commencer.
Lacan
Vous avez un blocage.
L’âne
Pas du tout.
Lacan
Chaque fois que vous devez prendre une décision, vous refusez de prendre le risque de vous tromper, par peur des représailles.
L’âne
Non. Je prends mes responsabilités.
Lacan
Vous avez peur de regarder la réalité en face.
L’âne
Au contraire, je la regarde fixement.
Lacan
Et qu’est-ce que vous voyez ?
L’âne
De l’eau et de l’avoine. De l’avoine et de l’eau.
Lacan
Quand avez-vous vu de l’eau pour la dernière fois ?
L’âne
Je ne sais pas. Je n’ai rien de spécial à dire sur le sujet.
Lacan
Vous n’avez rien de spécial à dire sur le sujet ?
L’âne
Non. Quand j’étais enfant, ma mère m’emmenait souvent près d’un ruisseau. Je suppose que c’est ce genre de choses que vous voulez m’entendre dire...
Lacan
Que savez-vous de ce que je voudrais vous entendre dire ?
L’âne
Vous me le suggérez…
Lacan
C’est une projection, une projection significative.
L’âne
Hum…
Lacan
Et comment s’est passée cette promenade autour du ruisseau ?
L’âne
Je faisais bien attention de ne pas marcher dans l’eau, mais une fois j’ai glissé. Le ruisseau faisait un coude.
Lacan
Continuez.
L’âne
Vous ne croyez quand même pas que j’aie fait exprès pour me noyer ! Enfin, maintenant que vous le dites, je n’en suis plus sûr. Peut-être n’est-ce qu’un fantasme de ma part. Je ne sais pas.
Lacan se tait.
L’âne
Ah, comme je souffre ! Est-il donc possible d’avoir si faim et si soif (ou si soif et si faim) ?
Lacan
Les fantasmes sont la clef. Vous êtes bloqué au niveau de la représentation. Que symbolise l’avoine ?
L’âne
Rien. C’est la réalité.
Lacan
L’eau vous fait penser à votre mère…
L’âne
Oui…
Lacan
Parlez-moi de votre père.
L’âne
Je n’ai rien à dire sur mon père.
Lacan
Intéressant.
L’âne
Je ne vois pas ce qu’il y a d’intéressant.
Lacan
Vous refusez de dire ce que vous pensez. C’est une information intéressante.
L’âne
Cela ne veut pas dire que je lui en veux. Je ne vois pas pourquoi ce serait le cas.
Lacan
C’est le cas de le dire.
L’âne
Comment ça ?
Lacan
Ce n’est pas le K de le dire. C’est le D de le dire.
L’âne
Je n’y comprends rien.
Lacan
C’est bon signe.
L’âne
Comment sauriez-vous que je lui en veux ? Si du moins c’était le cas…
Lacan
Je ne savais pas que c’était le « K » jusqu’à ce que vous le « D »isiez. Qu’est-ce qui s’est passé ?
L’âne
Que voulez-vous qu’il se soit passé ?
Lacan
Que voulez-vous qu’il se soit passé ?
L’âne
Rien, je vous l’ai dit.
Lacan
Je suis tenu par le secret professionnel. Vous devez tout me dire. Il s’agit de dire tout, même et surtout ce qui est inconvenant.
L’âne
Je n’ai rien d’inconvenant à dire sur mon père. C’est un pauvre diable. Je trouve simplement qu’il aurait pu faire comme si j’existais, c’est tout.
Lacan
Vous lui en voulez ?
L’âne
Non.
Lacan
Vous avez le droit de haïr votre père.
L’âne baisse la tête.
L’âne
Quel piètre fils je fais.
Lacan
Nous sommes tous indignes de nos parents comme ils sont tous indignes de nous. On peut aussi dire le contraire…
L’âne
Suis-je un monstre pour cela ?
Lacan
Nous sommes tous des monstres.
L’âne
Oui mais moi, je suis pire. J’en veux à mon père et à ma mère. Ils m’ont tout donné et à mon âge j’en suis encore à les admi… à les critiquer.
Lacan
À les admirer.
L’âne
À les critiquer.
Lacan
C’est vous qui l’avez dit.
L’âne
Vous pensez que c’est parce que je les admire que je suis bloqué ? Et que je n’ai que ce que je mérite ?
Lacan
Encore faudrait-il savoir exactement pourquoi vous l’avez mérité. Vous avez réussi à faire un lien entre votre mère et l’eau. Essayez de faire le lien entre votre père et cette avoine que vous croyez voir.
L’âne
Je ne vois pas le lien.
Lacan
C’est bon signe également.
L’âne
Je ne vois pas ce qui est bon signe.
Lacan
Ne pas le voir est aussi un signe. Vous avez toute la semaine pour réfléchir. Nous nous voyons samedi à la même heure, au même endroit.
L’âne
Samedi prochain, je serai mort. Je vais mourir de soif et de faim (ou de faim et de soif), avant la séance.
Lacan, avec un sourire
Pourquoi pas après ? — Allez, je vous vois la semaine prochaine. Nous resterons sur ce "mérite" et sur cette question : « Pourquoi vous l’avez mérité ? »
L’âne
Est-ce que je me sentirai mieux ensuite ?
Lacan
C’est une cure de psychanalyse, pas une injection de morphine. Je vous ai laissé parler en toute liberté, ce qui vous a permis de commencer un travail sur vous. Je crois que nous avons suffisamment détourné le problème. Le problème central est secondaire. Il faut toujours creuser pour créer d’autres problèmes, plus anodins mais plus difficiles à résoudre, car ils détiennent la clef du D de le dire. Je pense où je ne suis pas. Ce paradoxe recèle une telle puissance structuraliste que son illustration réductionniste, soit la signification de la répétition suspecte de la lettre « r » dans le mot arbre, dont on ne parle pas assez, contient la potentialité de donner une issue à la quasi-totalité des névroses de déni.
L’âne
Ce que ces choses-là sont bien dites ! Cependant je n’ai rien compris. Je suppose que c’est bon signe.
Lacan
Bien sûr ! Je vous conseille de réfléchir sérieusement sur la succession symétrique des voyelles de ce mot : "mérité". C’est un palindrome.
L’âne
D’accord. Je vous remercie, Monsieur. Au revoir.
Lacan, d’une voix chargée de sous-entendus
À la semaine prochaine !…
Lacan s’en va.
Scène 2
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L’Âne souffre horriblement. Il se tient toujours immobile, mais cette fois en haletant de douleur. Un Chien de Buridan l’aperçoit au loin et s’approche.
Le chien
Hé, l’âne ! Ça va ?
L’âne
Non…
Le chien
Qu’est-ce que tu fais ?
L’âne
Je ne sais pas. Je réfléchis. Je ne sais pas.
Le chien
Tu as l’air hypnotisé.
L’âne
J’ai l’air hypnotisé.
Le chien
À quoi tu réfléchis ?
L’âne
Je vois quelqu’un.
Le chien
Où ça ?
L’âne
Je ne sais pas.
Le chien
Comment ça ?
L’âne
Il dit de réfléchir à « mérité » et de trouver pourquoi.
Le chien
Je ne comprends pas.
L’âne
C’est normal. C’est un psychanalyste.
Le chien
Ah, tu es en cure de psychanalyse ?
L’âne
Oui.
Le chien
Et tu vas mieux ?
L’âne
C’est encore trop tôt pour le dire. Ce n’est pas une injection de morphine.
Le chien
Mais on ne peut pas te laisser comme ça ! Tu me fais mal rien que de te regarder !
L’âne
Je ne supporte pas qu’on me regarde.
Le chien
D’accord. Je regarde ce que tu regardes. Ça va mieux ?
L’âne
Non.
Le chien
Pourquoi ?
L’âne
Je suis hypnotisé.
Le chien
Par le seau d’eau ?
L’âne
Comment ça ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu veux dire que tu le vois, toi aussi ?
Le chien
Bien sûr !
L’âne
Le psychanalyste a dit que c’était une représentation, un fantasme !...
Le chien
Non, c’est bien un seau d’eau.
L’âne
En fait, je suis hypnotisé par le seau d’eau et le picotin d’avoine en même temps. Tu le vois aussi, le picotin d’avoine ?
Le chien
Oui.
L’âne
Eh bien, figure-toi que je meurs de soif et de faim en même temps, ou de faim et de soif en même temps. Je pourrais manger et boire, ou boire et manger, mais il faut choisir.
Le chien
Eh bien, commence par l’un des deux.
L’âne
Évidemment, mais par lequel commencer ? Ils sont à égale distance. J’ai aussi faim que soif et/ou aussi soif que faim. Je ne peux pas choisir. Je vais mourir. De faim et de soif, exactement en même temps. Je sens la mort approcher et je n’y peux rien. Je suis bloqué.
Le chien
Décide-toi.
L’âne
Je ne peux pas. Si je bois avant de manger alors que j’ai plus faim que soif, je risque de souffrir de la faim pendant que je bois. Si je mange avant de boire alors que j’ai plus soif que faim, je risque de souffrir de la soif pendant que je mange.
Le chien
Prends l’eau.
L’âne
Pourquoi ?
Le chien
Parce qu’elle est plus près !
Le chien va pour saisir l’anse du seau d’eau par la gueule et l’apporte près de l’âne. Celui-ci se jette dessus et commence à boire goulûment. Puis, il reprend ses esprits. Il s’avance vers le picotin d’avoine, commence à le dévorer et tousse.
Le chien
Mange lentement, tu vas t’étouffer…
L’âne
Oui, c’est vrai, il faut bien mâcher.
L’âne se met à manger plus sagement. Une fois l’avoine avalée, il finit le seau d’eau. Il respire, s’agrigole, bragoulote et regarde le chien. Il éclate en sanglots puis sourit.
L’âne
Ce que ça fait du bien ! Tu ne peux pas savoir ce que c’est que d’avoir si faim et si soif. J’ai été bien bête. Ce n’est pas étonnant que les gens me considèrent comme un âne. La prochaine fois, je m’avancerai vers le seau d’eau sans autre considération. Ainsi la distance entre moi et le seau sera moindre que celle entre moi et l’avoine, et je me mettrai à boire ! Ensuite, comme je n’aurai plus soif mais faim, je mangerai l’avoine et je serai rassasié. Je serai donc sauvé. Merci, mon gentil ami chien !
Le chien
Avec plaisir !
L’âne
Est-ce que je peux te montrer un magnifique point de vue d’où on voit une montagne ? Il y a un ruisseau qui fait un coude juste à côté !
Le chien
Avec joie !
Ils s’éloignent en devisant. Si tu deviens fou, croise un bon chien.