Un dimanche au parc
J’aime me promener au parc en été. Juste après avoir franchi la grille, j’intercepte le gros ballon qui me file sous le nez, histoire de faire comprendre au gamin braillard qui m’insulte, que pour y jouer, il faut être au moins deux. Ses parents me remercient pour la leçon. Il fait beau, c’est le moment de zigzaguer entre les pompons pourpres des dahlias et les lys gracieux et entêtants, pour m’allonger sur l’herbe rase d’où je contemple le ballet des oiseaux se querellant pour quelques miettes, pendant que les canards, frénétiques, pédalent de leurs pâtes palmées pour attraper la pitance qu’on leur balance.
Dès qu’il y a deux rayons de soleil, tous les bobos rappliquent ; ils emmènent lardons, bobonne et mémé faire leurs provisions de vitamine D ; ils jouent leur rôle de famille heureuse. Certains viennent, accompagnés d’un professionnel décontracté, pour immortaliser une étape de leur vie, en longue robe blanche et costume trois pièces ou en dirndl bavarois... On n’est jamais trop prudent, le bonheur est une denrée si rare. Moi, je viens tous les jours au parc. C’est pas comme si j’avais autre chose à faire. Même quand toute l’eau des nuages gonflés de ressentiment nous tombe sur la tête, qu’on ne discerne pas un tronc d’un réverbère, quand le feuillage pleure sur les rares et intrépides têtes baissées. On ne distinguerait pas les personnes non plus, mais nous sommes souvent les seuls, Elle et moi, à braver la tristesse d’en-haut. C’est le moment que je préfère, quand on a privatisé le jardin public pour rêver à ciel couvert.
On fait un tour, on voit nos potes. On croise même parfois des gens heureux, ici, ou qui en ont l’air. Elle discute avec ses copines, parfois pendant plus d’une heure. Moi, je m’occupe avec ma bande. Quand Elle ne trouve pas ses amies, Elle m’oblige à rentrer plus tôt.
Tiens, voilà Minnie, la copine d’Oscar. Enfin, moi, je l’appelle Minnie, mais c’est pas son nom. Je l’appelle Minnie parce qu’elle a la voix haut perchée. Au début, je la prenais un peu pour une bêcheuse avec ses bottes vernies, mais en fait, elle est sympa. Elle est jolie et elle sent bon, elle se parfume au Loulou de Cacharel. Oscar n’est pas là, je vais lui faire un bisou.
- Chéri, viens, on va s’asseoir à l’ombre !
Oh la la, ce qu’Elle me saoule avec sa jalousie ! À peine le temps de saluer la princesse, Elle m’oblige à la suivre sur son banc, d’où Elle surveillera, à distance, les jeux des petits qu’Elle n’aura jamais. Ils sentent la gaufre ou le chocolat, la sueur et la couche sale pour les plus petits, tu parles d’un idéal ! Certains monopolisent une balançoire, oscillent sans cesse, interdisant aux autres d’occuper une place qu’ils ont apparemment acquise de haute lutte ; puis, il y a ceux qui courent comme des poulets sans tête, tombent, pleurent, reniflent, crachent et reprennent leur respiration comme s’ils venaient de jouer un solo de jazz à la trompette ; ceux qui grimpent et glissent sur les toboggans, puis courent pour grimper et glisser à nouveau, et recommencent mille fois sans jamais ralentir … Quelle est la valeur de l’enjeu à faire cent fois la même glissade ? Et à les regarder ?
Allongé sous un immense cèdre, j’admire le panorama que je connais par cœur. Les animaux sont toujours les mêmes, les variétés de fleurs durent une saison, ce sont les individus qui changent le plus, mais c’est eux qui m’intéressent le moins.
De l’étang s’élèvent les claquettements secs et assourdissants des crapauds, ces froussards qui fichent le camp dès qu’on les approche, pendant que la tortue silencieuse dirige l’orchestre de son mince cou étiré alternativement à droite et à gauche ; les canards se disputent devant l’étang en mendiant du pain, excités comme des voituriers devant la dernière Tesla. Ils devraient être plus prudents, c’est qu’il faut pas donner de pain aux canards. Enfin, la pancarte est placée trop haut sur l’arbre pour qu’ils la lisent… Ils ignorent ce qui est dangereux pour eux, ces imbéciles criards. Un de ces quatre, je m’en ferais bien un, mais Elle ne veut pas. L’autre jour, j’en ai débusqué deux dans un tunnel de branches que les ouvriers avaient entassés pour faire du compost. Je les ai humés, asticotés et je les ai fait dégager mais j’ai pas pu les attraper, Elle me l’a interdit. Aussi, il y a une espèce de grand canard. Sa couleur est claire, blanche ou grise, je sais pas exactement, je suis pas un expert en la matière, il a des pattes longues et fines comme une canne à pêche en fibre de verre et un bec pointu comme une lance. Il marche comme s’il extirpait ses grandes pattes de la glu à chaque enjambée, mais quand il s’envole, on a envie de l’appeler « Monseigneur » et il ne décolle pas pour se poser à côté, sur la même flaque, il disparaît vraiment ! Il chasse pour gagner son repas ; un auto-entrepreneur, quoi, pas comme ces assistés de colverts qui subsistent grâce à la miséricorde du public, comme disent les gens d'ici. S’il pouvait nous débarrasser de quelques crapauds, ce serait reposant…
Sur les bancs, des amoureux de moins de seize ans. De plus en plus jeunes chaque année. C’est parce qu’après seize ans, on n’est plus amoureux. Et puis il y a les carrément vieux. Fatigués, résignés, disponibles, mais pas amoureux. Entre les deux, on ne s’assoit pas sur les bancs, sauf sur l’aire de jeux où l’on surveille les gosses, les yeux rivés à l’écran du téléphone ; on traverse le parc, en trottinant, à vélo ou en courant dans des chaussures plus intelligentes que soi, en suant toujours plus vite, toujours plus fort pour éliminer les calories ou ne pas rater un rendez-vous. Ils courent après le temps ; ils devraient courir en arrière pour rattraper le temps perdu, mais ils courent en avant. À quoi ça sert d’arriver plus vite vers la voiture qui fonce sur toi ou sous la tuile qui tombe du toit ?
La vieille acariâtre qui m’accompagne et morigène sans cesse est le seul bémol. Bientôt, Elle se lève. Je n’ai pas le choix, je l’imite, arrose le réverbère et tire sur ma laisse trop courte pour regagner mes pénates.