Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

19 Juin 2026 à 00:32:05
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Sous le soleil des topics » Discussions » Minou Drouet, 8 ans

Auteur Sujet: Minou Drouet, 8 ans  (Lu 1302 fois)

Hors ligne Exil

  • Aède
  • Messages: 219
Minou Drouet, 8 ans
« le: 29 Mars 2022 à 14:04:28 »
« Un jour elle a fait une chose très laide. Elle était à manger sa tartine dans le jardin, et quand je suis revenue quelques minutes après lui avoir donné sa tartine je l'ai cherché et les voisins m'ont dit "oh j'sais pas on l'a vue partir" et on l'a trouvée à je ne sais combien de kilomètres de là, toujours la tartine à la main. Elle avait suivi un nuage. »

Parce que je vous aime je vous ai obéi, mais au-dessus de l'obéissoir il y a le possibloir


Venez dans mon cher ailleurs
Où je n'ai conduit personne.

C'est le plus beau jardin du monde, c'est la mer.
Et j'y cueillerai pour vous, pour en couvrir vos genoux,
Les fleurs tristes de mon rêve.

Et leurs pétales de cristal, tout veloutés de nuages, s'effeuilleront en La mineur.

La mer est mon seul jardin,
Et je reviens les bras lourds de toutes les fleurs de plume
Que chaque vague roule aux plis de sa jupe.

Le vent laboure mon jardin, je sens sous ses grandes mains,
Se creuser le vert des sillons au lointain et ronds

Venez vite vers mon là-bas, vous suspendre à la voile du plus beau jardin du monde.
Il tient dans une voile couleur d'automne et de feu,
Qui plane sur le ventre doux du ciel,
Son accord tendu vers le plus loin, le plus haut, le plus là-bas,
Tendu vers le même ailleurs
Que la détresse dans mon cœur.



Ciel de Paris
poids
secret
chair
qui, par hoquets
crache à nos faces par la gueule ouverte des rangées de maisons
un jet de sang entre ses chicots lumineux.

Ciel de Paris
cocktails de nuit et de peur
qu'on savoure à petits coups de langue, à petits coups de cœur
du bout d'un chalumeau de néons.

Ciel de Paris
immense fauve, ventre ballant couleur d'aurore et de tempête
je te sens si près, si pesant, si offert,
tel un chat de guerre velus d'herbe couleur de sang
que je sens je ne sais pourquoi
tout mon corps reposait sur toi.

La route n'a plus de sens pour moi,
j'ai l'impression c'est vraiment bête,
tant mon corps est soudé à toi,
Ciel,
que je marche sur la tête.



Tiens, le curé est venu ! Vous savez mon amour, un curé c'est quelque chose qu'a pas pu se décider à voter pour le masculin ou le féminin. C'est féminin par la robe, et masculin par des pieds qui marchent en syncope boiteuse, moi je cours derrière pour les entendre marcher. Et ma chère, comme dirait la mère de Patrick, c'est quelqu'un de très bien car ça porte un chapeau. Entre le chapeau et la robe, il y a une bouillotte, couleur crevette, qui leur donne l'air d'un pruneau fourré en rose, un fondant qui sentirait la naphtaline. Ce curé a la bouche baveuse comme une omelette, les oreilles en viande crue, les paupières en jalousie qui remontent plus, des mains qui tremblent et des pieds, ou je ne sais pas quoi, qui sentent le-pas-souvent-lavé. Il est venu et m'a dit : "montre ce que tu écris". Malgré moi il a lu les vers écrits pour vous et que j'ai jetés ! Ça commençait par "je vous désirais depuis avant moi." Il m'a dit : "tu es très sensuelle, ça doit venir des sens". Alors j'ai dit "bah vous aussi monsieur l'curé vous êtes sensuel, puisque vous avez cinq sens comme tout le monde !".



Les gifles sont là, le parquet aussi, et mon cœur, aussi... Mais mon chien, mon ami, quelqu'un me l'a pris. Deux mains ont dénoué tes pattes de mes doigts, ton cœur de mon cœur, ont arraché de sous ma tête l'abri tendre de ton ventre, cette vie soyeuse que tu creusais quand j'y enfouissais ma figure et ma misère. Et puis il y a eu la route, qui t'a rejeté de son bras tendu, tu n'as pas crié je n'ai pas crié, car nous savions toi et moi que notre horreur hurlait plus fort que notre voix.
Entre les grands et moi maintenant, palpite dans mes yeux, zigzagante comme l'est l'arraché d'un oiseau, une touffe noire au bout d'une corde, une touffe effrayante de silence. Une petite fille déjà enterrée de silence, écroulée contre une porte, regardait s'échapper d'elle comme la moitié de son ventre. Et quand la petite fille se mit à sangloter, ce n'était plus sur toi mon ami, c'était parce que, brusquement, à force de dégout et de détresse, elle avait peur de se sentir devenir, elle aussi, une abominable grande personne.
« Modifié: 29 Mars 2022 à 19:53:43 par Rémi »
Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux.

R. Char

Eveil

  • Invité
Re : Minou Drouet, 8 ans!
« Réponse #1 le: 29 Mars 2022 à 19:46:55 »
Merci de partager ces textes, je la connaissais, Minou était d'une grande précocité, et peut-être que sa quasi totale cécité durant ses première années a justement favorisé le développement rapide d'une richesse intérieure. Mais encore faut-il savoir la dire.

Le poème sur le jardin et la mer m'a rappelé ce texte de Goffette :

"Tous les jardins vont à la mer, il suffit de leur lâcher la bride et hop, ni une ni deux, comme les galopins qu'ils n'ont cessé d'être sous leurs airs sages, ils sautent la clôture, les hauts murs du temps, prestes malgré les pommes et les prunes qui leur gonflent les poches. Tous les jardins, tous, vous dis-je, à condition de les laisser faire, d'arrêter de les fixer avec l'air d'une tondeuse à gazon, un rictus de sécateur ou le sourcil froncé de l'architecte planté dans la verdure comme un compas sur une carte de géographie.
Demandez à Pierre qui fit là ses premiers pas, roulant la bille de ses yeux sur la vague verte des jardins qui croulent dans la lumière ; demandez-lui comment les jardins vont à la mer. Il a passé dans celui de Fontenay-aux-Roses les huit premières et plus longues années d'une vie d'homme, celles qui ne voient pas le temps passer car c'est du temps qui ne passe pas, mais qui engrange, et pour des siècles, le bon grain et l'ivraie ensemble ; du temps qui thésaurise l'or invisible des jours.
Parce que l'enfant ne sait pas qu'il est un enfant seulement, ou alors de loin, par à-coups, par ouï-dire et si mal que ça le révolte toujours, cet aveuglement des adultes. Parce qu'il est l'oiseau qu'il regarde et qui l'emporte par-dessus les lacs et les montagnes, qu'il marche dans les gouttières avec le chat et tremble avec la plus haute feuille de l'arbre contre lequel il endort la forêt.
C'est ainsi que Pierre, à huit ans, connut l'Amérique avant Colomb, en suivant, avec la boîte d'arc-en-ciel que grand-mère lui avait offerte, le chemin sur le papier qui mène du jardin à la mer.
On ne s'en remet pas."

"Peuplé de voix et de couleurs, le jardin d’enfance persiste en nous, royal malgré la chute et l’exil du roi ; il rafraîchit les déserts traversés de l’âge, rattrape l’aveugle dans la musique, le sourd dans la contemplation.
Toujours ce qui manque à nos vies, cet innommable vide tout à coup derrière la nuque, qui nous remplit de regrets, de remords, de nostalgie, toujours a la forme d’un jardin. Il y a des arbres, de l'herbe, des parterres de fleurs et peut-être un coin d'ombre où nous ne sommes jamais allés, qui nous faisait peur parce qu'il nous attirait avec trop de violence. C'est là sans doute que le secret de notre destin fut scellé, et nul ne peut le connaître sans mourir aussitôt.

Pierre ne cessera, depuis Le Clos du Grand-Lemps jusqu'à la maison rose du Cannet, de rechercher cette enfance enfouie parmi les noisetiers et les mimosas.  Et partout, où qu'il aille, il ouvrira ses fenêtres  sur un jardin ou, comme  à Deauville, sur ce que tous les jardins annoncent en le cachant : la mer."

Pierre Bonnard avait huit ans, comme Minou lorsqu'elle publia son premier recueil.

 
« Modifié: 29 Mars 2022 à 19:53:59 par Rémi »

Hors ligne Exil

  • Aède
  • Messages: 219
Re : Minou Drouet, 8 ans [à déplacer dans section Discussions !]
« Réponse #2 le: 29 Mars 2022 à 20:11:12 »
Citer
Minou était d'une grande précocité, et peut-être que sa quasi totale cécité durant ses première années a justement favorisé le développement rapide d'une richesse intérieure.

C'est ce que je crois aussi. Je ne la connaissais pas avant ce matin. Je fais partie de ces rares jeunots qui écoutent la radio à leurs heures perdues et la voix de cette petite m'a bouleversé. Je me suis dis "tiens entendre les archives c'est beaucoup mieux que de les voir on perçoit les choses plus intensément". J'ai imaginé que cette voix ce serait la voix de l'enfance si elle en avait une si elle pouvait. J'ai donc passé la matinée à écumer tout ce que je pouvais trouver sur cette enfant, dont l'histoire a tout de suite retenu mon attention. Et je comprends les yeux révulsés de la société de l'époque à la lecture de ces vers d'un ange de 8 ans. Trop matures, trop plein d'images fortes pour son âge : "J'aime les algues, soie souple dont sont tissés les cheveux flottants des enfants morts que la mer berce dans son hamac bleu duveté de blanc comme un nid d'oiseau. (...) serpent tendre qui glisse une bague au plexiglass d'une crevette". Mais en l'entendant parler on ne peut que se taire et affirmer que ces vers sont bien les siens. Elle est d'une intelligence...! d'une sensibilité...! Enfant prodige à n'en point douter.

Je ne savais pas non plus pour Bonnard ! Merci à toi pour ce partage !
Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d'eux.

R. Char

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.013 secondes avec 23 requêtes.